Tina se leva d’un bond, prête à prendre n’importe quelle arme à portée pour se défendre ; Elle n’en rencontra aucune. Mélody lui avait refusé l’accès à tout armement, sans exception, arguant qu’Énigme était suffisamment sécuritaire pour que personne n’ait à se faire justice soi-même.
Stridente et continue, l’alarme qui laissait tout présager du contraire semblait prendre du plaisir à retourner les tripes et à provoquer dans le corps une tension angoissante que tentait vainement d’apaiser un immense dirigeable à la toile rouge, où la phrase « RESTEZ CALMES » était imprimée en blanc majuscule. Incroyablement lumineuses, les lettres droites et détachées ressortaient comme autant de phares dans le brouillard, telles une injonction vitale en temps de crise.
Debout à la fenêtre, la demi-elfe regardait passer le tranquille zeppelin tandis qu’au loin, sur fond de ciel à peine éclairé, se dessinait la silhouette d’un autre dirigeable : Ce dernier était en flamme et perdait progressivement de l’altitude, piquant la tête en avant vers les toits d’ardoises. Elle se pencha un instant afin de guetter un mouvement de foule dans les rues adjacentes à la place de l’hôtel, mais, à sa grande surprise, personne ne sortait des bâtiments et rien ne bougeait aux alentours ; En revanche, les quelques lumières qui s’étaient allumées dans le voisinage s’éteignirent les unes après les autres, dès que celles de la rue leur en donnèrent le signal. Tina recula.
La première chose qui lui vint à l’esprit fut de protéger Lén, probablement paralysé de peur au fond de son lit : Elle se souvenait que les bruits stridents avaient toujours eu le don de lui causer d’insoutenables nausées, aussi l’alarme continue de l’hôtel devait-elle outrager ses oreilles et son estomac délicat•es.
Elle traversait le salon en prenant néanmoins le temps de passer négligemment un peignoir, quand elle entendit un timide bruit de bois que l’on tapotait du dos de la main.
-Tina ? crut-elle entendre faiblement de l’autre côté. Tina ?
N’écoutant que son courage, elle ouvrit les deux battants d’un seul geste puissant.
-Tout va bien ? Tu peux marcher ? Pourquoi tu tapes ? cria-t-elle assez fort pour tenter de couvrir le hurlement infernal de l’alarme. Rentre donc !
-C’était fermé à clé, bafouilla l’elfe en décidant de répondre à la dernière question, par défaut. Tante Hermyfa l’avait, mais apparemment, elle te l’a donnée.
-Oh.
Et Tina se souvint effectivement avoir dû tourner deux fois la clé dans la serrure avant de voir apparaître son cousin. Au loin, un violent bruit d’explosion retentit comme si le souffle s’était déclenché à quelques mètres de l’hôtel. Un bref éclat aveuglant figea un instant une expression inquiète sur leur visage, puis Lén s’exclama avec une pointe de précipitation angoissée dans la voix :
-Tu n’as pas fermé la fenêtre de ta chambre !
Il dépassa la commandante et courut à une vitesse qu’elle ne lui aurait jamais prêté, puis referma le battant au moment où l’onde de choc amenait un lourd nuage noir au-dessus de l’hôtel.
-« Nos excuses pour ce retard », annonça une voix enjouée venue de nulle part. « Veuillez vous éloigner des fenêtres et murs extérieurs de l’hôtel. En cas d’échec de la procédure de protection, merci d’attendre le signal lumineux avant de vérifier manuellement les issues incriminées. »
-Qu’est-ce qu…
Mais le ton déterminé de la commandante ne l’empêcha pas de se voir coupée dans son interrogation par le claquement sonore d’une machinerie se mettant en route, quelque part dans le mur qui donnait sur l’extérieur. Les fenêtres se verrouillèrent une seconde fois via des barres situées en haut et en bas, dissimulées dans un rail, et un voile noir tomba sur les vitres.
-Ah parfait, une mise en quarantaine. Ça m’avait manqué.
Tina tendit la main vers le voile opaque, contre lequel ses doigts se heurtèrent. Un bouclier. Un bouclier magique déployé par un système mécanique.
-« En cas de signal lumineux persistant, veuillez patienter, un membre du personnel va venir vous aider ; Le cas échéant, merci de quitter votre chambre ou la pièce que vous occupez, sans oublier de la fermer, et de vous diriger vers l’entrée du bâtiment. N’emportez aucun effet personnel, aucun ne vous sera utile le temps de la procédure. »
-Un bon couteau multifonctions, ça sert toujours, maugréa Tina en empochant le sien qu’elle était parvenue à dissimuler à la sécurité.
-« Aucun ne vous sera utile le temps de la procédure », répéta la voix enthousiaste.
-J’AI COMPRIS !
-« Votre calme sera utile le temps de la procédure ! »
Un grognement de frustration échappa à la demi-elfe excédée, qui prit finalement le parti de rejoindre Lén dans le couloir. Le couple vérifia que les portes étaient bien fermées comme la voix le lui avait demandé, puis se dirigea vers l’escalier principal où Hermyfa les attendait déjà, vêtue, comme beaucoup d’autres membres de la clientèle, de légers vêtements de nuit et de quoi se couvrir en cas de froid. Malgré une certaine habitude quant aux réveils impromptus et à l’intimité des rassemblements nocturnes d’urgence, Tina se trouva bien peu à l’aise de partager son état semi-éveillé et son corps presque à nu avec une foule purement inconnue.
Personne ne semblait cependant lui prêter attention. Les regards incrédules préféraient largement se tourner vers Lén et son ample robe de chambre faite de soie peinte et brodée de mille motifs ; Malgré l’évidente légèreté du tissu, la complexité et l’abondance des détails lui donnaient effectivement l’air de porter sur ses frêles épaules un manteau d’apparat bien trop lourd pour lui, une vêture faite pour une cérémonie officielle en grandes pompes et non pour se reposer en intérieur.
Sur demande de la voix, tout le monde descendit l’escalier dans le calme afin de rejoindre une autre volée de marche, bien plus loin dans le couloir et dissimulée derrière une porte de service. Après plusieurs minutes de piétinement dues à la difficulté de faire évoluer le groupe de façon fluide entre les couloirs, le mouvement se stoppa.
Mélody, équipée d’un brassard phosphorescent bien utile pour la distinguer au milieu de gens trop grands pour elle, parvint à caser tous ses agneaux dans une salle sombre et étriquée ne possédant que quelques sièges. Seuls les plus vieux membres de la clientèle eurent le droit de s’y asseoir, et l’on en fit amener d’autres pour contenter le plus de personnes possibles.
-Il faut que tu t’assoies, souffla Tina en voyant le nombre de places libres se réduire.
-Oh non, non, murmura Lén, gêné. Je ne peux pas prendre la place de ces gens… Quarante-cinq ans, tu te souviens ? Je m’assoirais par terre.
La demi-elfe soupira et haussa les épaules.
-Bien, par terre, pourquoi pas. Comme ça tu attraperas froid, ou tu chopperas une saloperie toussée par les ancêtres. Après tout, t’es là pour te faire soigner.
L’agitation du personnel dans les premiers rangs attira son attention là où les sièges faisaient place à une machine qu’elle n’avait encore jamais vu, et elle oublia aussitôt Lén et ses idées originales.
Elle connaissait le principe des écrans magiques portatifs, qui coûtaient deux à trois fortunes et demi et pesaient plus lourd que sa vieille radio. Elle connaissait également le principe des kinos, ces histoires racontées en images mouvantes qu’elle affectionnait tout particulièrement depuis ses premières permissions militaires et qui animaient régulièrement les foires et le centre des petites villes chaque semaine ; Mais cet endroit n’avait rien à voir avec un kino, et le matériel présent sous ses yeux face aux sièges ne ressemblait absolument pas aux grands écrans des salles de projection : C’était comme si quelqu’un avait bricolé une immense penderie en condamnant la plupart des étagères pour ne laisser visible au milieu qu’un ridicule écran vitrifié, à peine plus haut qu’une longueur d’avant-bras. Dans la pénombre, sa couleur jaune-grise paraissait froide et sans intérêt. D’ailleurs, l’installation dans son ensemble attirait peu l’attention tandis que des membres du personnel s’affairaient à ranger tout le monde de façon ergonomique entre les quatre murs dénués d’attraits de la salle.
Devant ce spectacle, la demi-elfe s’était raidie malgré elle et serrait les poings en fronçant les sourcils. Elle avait totalement oublié l’écran et se concentrait sur le classement de la clientèle avec beaucoup de tension dans le regard.
-Ne t’en fais pas, murmura Lén en l’entendant respirer de plus en plus fort. C’est la procédure.
-Râh, tu vas pas t’y mettre, aussi !
Elle remarqua toutefois qu’elle entendait étrangement bien son cousin maintenant que l’alarme s’était tue.
-Le personnel range les gens par taille pour que tout le monde puisse voir l’écran qui est là. J’ai tenu debout la semaine dernière, ne t’inquiètes pas.
-Y avait une explosion comme ça aussi, la semaine dernière ?
-Non. C’était un exercice.
Hermyfa fut conduite un peu plus en avant avec des personnes de même taille, et ce sans faire d’histoire. Tina, qui était à peine plus grande que son cousin, fut laissée à côté de lui.
Le classement se terminait alors que Mélody revenait avec une radio sous le bras. D’autres membres de son personnel arrivèrent ensuite avec la clientèle manquante, restée dans sa chambre à cause d’un dysfonctionnement du mécanisme de fermeture. Une fois arrivée devant l’armoire, elle ouvrit un petit battant sur un côté de l’écran, révélant une case suffisamment grande pour contenir la radio qu’elle déposa et brancha seule, avant de disparaître derrière le meuble. Il y eut des bruits sourds de choc contre le mur, de coups sur le bois, et l’écran s’alluma avec un petit grésillement. Quelques exclamations surprises s’élevèrent dans l’assistance.
-Comme vous l’avez compris mesdames et messieurs, la démonstration d’aujourd’hui n’est pas un exercice, annonça l’hôtelière en faisant face au groupe. Merci d’avoir suivi les consignes et d’avoir conservé votre calme, n’oubliez pas de toujours appliquer ce comportement en cas d’urgence. Nous resterons dans cette salle le temps que l’on nous communique la suite de la procédure.
Sur l’écran, l’image saccadée et floue du zeppelin en train de s’affaisser sur un toit apparut. À la grande surprise de Tina, cela ressemblait bel et bien à un kino muet, mais presque parfaitement synchronisé avec le son de la radio où un annonceur clamait :
-… Le pilote et le co-pilote seraient décédés dans la manœuvre. Selon toute probabilité, la cargaison d’huile et de rhum, qui devaient être utilisées respectivement pour les effets pyrotechniques de la réclame et la distribution gratuite, se sont consumées immédiatement après que l’incendie ait atteint le milieu de l’appareil.
-Oh, là là, murmura Lén d’un ton catastrophé.
Il y eut un silence durant lequel la radio se mit à grésiller tandis que l’image du dirigeable en flammes s’animait en noir et blanc, progressant dans le cadre de l’écran de façon cahoteuse. La forme dégonflée et déchirée de l’appareil se confondait en partie avec celle du toit sur lequel elle s’était échouée, ainsi qu’avec l’interminable nuage de fumée qui se répandait au-dessus d’elle. Seul ce qui devait être les flammes de l’incendie brillait d’un blanc très pur, et clignotait. Blanc, gris, blanc, gris, blanc… La présence de cette animation permettait de comprendre globalement l’image et la lecture qui devait en être faite entre deux saccades.
-Un communiqué de la société Giffard vient de nous arriver par messager. La société décline toute responsabilité dans l’accident, précisant que le contrat d’achat stipulait bien que la toile fournie pour les zeppelins publicitaires n’était pas ignifugée.
-C’est honteux, murmura encore l’elfe, indigné.
Il n’y avait que lui pour réagir tandis que l’assemblée demeurait hypnotisée par les images minuscules et presque abstraites qui sautaient régulièrement à l’écran. Les visages étaient indifférents et avides à la fois, sceptiques quant à la véracité de ce qui leur était présenté mais également pressés d’en connaître la suite. Après quelques minutes, une nouvelle tache noire apparut dans le seul coin de l’écran moins noir que le reste, et qui devait donc être le ciel.
-Le dirigeable anti-incendie de l’armée vient d’arriver et les canons à eau sont lâchés. Des nacelles de secours, avec à leur bord des mages de l’Académie Astrale, s’approchent du toit pour repérer des signes de vie, même si les chances sont désormais fort minces (une pétarade se fit entendre entre les grésillements, bientôt suivie d’une cacophonie d’objets en chute, comme un tas de poutres métalliques que l’on jetterait au sol). La charpente de la carène vient de lâcher et dévale le toit ! (bruit de raclement interminable) Oh bon sang ! Pénélope !
Et le son se coupa comme un peu plus tôt, laissant à nouveau place à un crachotement désagréable. Quelques fugaces lignes noires traversèrent le blanc clignotant de l’incendie, et l’image redevint aussi illisible qu’avant. Devant l’insistance du silence et l’inertie de l’image, Mélody traversa à nouveau la pièce pour capter une autre fréquence.
-… cevons beaucoup de messages de condoléances par messager, sachez que dès qu’il nous sera possible de le faire nous les transmettrons aux familles des personnes défuntes dont les corps ont été repérés à travers les flammes. Le bilan s’élève donc à cinq décès, dont le pilote et le co-pilote. Beaucoup de messages de collègues de la Compagnie des Zeppelins publicitaires également, qui nous précisent que le pilote était dépressif et alcoolique, mais également un très grand ami, un peu blagueur et toujours le cœur sur la main. Il avait travaillé sept ans à la briqueterie avant de s’engager dans la Compagnie, aimait le rouge et les profiteroles et nous savons de source sûre que son chat Judy s’était enfui de la maison quelques jours plus tôt, conduisant très certainement son maître à manquer de concentration dans le cadre de son travail. Un portrait poignant qui rend cet incident bien plus tragique encore. De retour avec plus d’informations après un court moment de réclame !
Mélody se leva à nouveau et changea encore de station en soupirant. Dans l’assemblée, beaucoup de personnes exprimèrent leur empathie à l’égard du pilote sur un ton plaintif. Lén se tourna vers Tina avec un air chagriné :
-Tu vois comme la vie leur est égale.
-Il a dit que c’était tragique, je sais pas ce qu’il te faut.
L’hôtelière resta finalement debout à côté de la radio pour se préparer à tourner le bouton. Ce fut une journaliste qui prit le relais :
-… dissiper la fumée. Les canons continuent d’asperger les cendres et les braises tandis que des boucliers sont dressés autour de la zone du sinistre. Une nacelle a été déviée afin de porter secours à notre collègue annonceur de la Station 6 et à son assistante (quelques rires fusèrent dans la salle). Nous nous approchons du lieu où la structure métallique de la carène s’est effondrée… Je vais recueillir leurs premières impressions… Régis ?… Il nous fait signe ! Tout va bien, les secours s’occupent de lui. Son assistante est déjà sur pieds ! Un véritable soulagement pour nos équipes !
Il y avait un puissant et continu bruit de crachat derrière l’annonceuse, probablement celui des canons à eau au-dessus des toits. Essoufflée, elle commença à s’éloigner de la source de bruit dès que son assistant lui eût fait remarquer que l’enregistrement saturait ; Malheureusement pour elle, une nouvelle alarme éleva la voix dans la rue où elle se trouvait. Elle émettait un bruit différent de la première, moins agressif et plus haché, que tout le monde pouvait entendre depuis le sous-sol de l’hôtel.
Tentant de couvrir le cri de la sirène, la journaliste reprit le micro :
-L’alarme de fin de procédure s’est enclenchée ! Seuls les bâtiments proches de l’accident resteront sous bouclier encore quelques temps ; Quant au reste de la ville, il ne devrait pas tarder à recevoir l’ordre de lever ses protections magiques. Je vous retrouve dans quelques minutes après ce bref moment de réclame, et n’oubliez pas : Ne retirez vos défenses qu’après le signal lumineux !
La musique tonitruante d’une annonce pour les portes à dix-huit points Securiti emboîta soudainement le pas à l’annonceuse, jugeant fort-à-propos de chanter joyeusement qu’avec Securiti, c’était la sécurité garantie, et de conclure par ‘Securiti c’est pour la vie !’ comme si ce slogan était la meilleure trouvaille du siècle. L’image en mouvement avait disparu et l’écran avait retrouvé son voile jaune-grisé. La clientèle de l’hôtel, et notamment les personnes restées debout, s’agitaient en soupirant comme lorsque la lumière se rallumait après une séance de kino. Un homme derrière Tina se plaignit du froid de la pièce, quelques autres se demandaient si le petit-déjeuner serait servi en retard à cause de ce contretemps. À l’avant de la pièce, Mélody s’occupait de débrancher son matériel et de replier calmement les fils.
Le signal ne parvint que quelques minutes plus tard, alors que les esprits s’échauffaient et que les corps s’impatientaient de quitter leur inconfortable position. L’hôtelière tira de sa poche de pantalon un appareil portatif, très épais et plus grand que sa main, qui clignotait d’une lumière blanche dans le coin supérieur gauche.
-Le dispositif de sécurité est levé ! Merci de votre patience et de votre coopération. Le petit-déjeuner sera servi dans une demi-heure.
Le personnel procéda alors à l’évacuation de la clientèle lassée du spectacle et soudainement très préoccupée par l’état de son estomac. Le jour se levait à peine quand la première alarme avait sonné, et la lumière éblouit les yeux tout juste sortis d’une heure de pleine obscurité que l’écran blafard n’était pas parvenu à dissiper.
Comme prévu la veille, le trio partit en promenade immédiatement après le petit-déjeuner afin d’acquérir un billet pour les Arènes, selon les désirs de Lén. Vêtu d’un complet trois pièces particulièrement serré et criard qu’Hermyfa lui avait fait confectionner dès son arrivée à Énigme, ce dernier passait presque inaperçu au milieu des longs manteaux cintrés, des pantalons à motifs et des bottes cirées. Les chemises à fronces étaient à la mode pour tout le monde et le cuir se portait sous toutes ses formes, de même que le cuivre que l’on pouvait retrouver aussi bien en bijoux qu’en broderies. Le style vestimentaire d’Énigme était comme son architecture : À la fois souple et rigide, à la fois terne et coloré. Il mêlait avec détermination et fantaisie l’uni et les motifs très savamment travaillés, dont la plupart s’inspiraient de peaux d’animaux et de formes géométriques droites ou brisées.
Avec sa flanelle blanche et ses accessoires pastels, Lén passait simplement pour un riche héritier ne souhaitant pas se salir, manquant quelque peu d’originalité sans être totalement hors-sujet. Il avait un instant émis l’idée d’avoir chaud mais Hermyfa l’avait exhorté à faire l’effort de tout porter en présence de sa cousine, qui le plaignit d’un ton amusé en le voyant ainsi engoncé sous le soleil déjà brûlant du matin.
Leurs pas les portèrent rapidement jusqu’au centre-ville, lieu incontournable à traverser absolument dès lors que l’on souhaitait se rendre d’un point A à un point B. Le nom de « centre-ville » n’était pas démérité puisque non content de se trouver réellement au centre d’Énigme, l’endroit était également, comme le reste de la cité, de forme circulaire et situé à égale distance de tous les quartiers adjacents. Un immense jardin public formait un îlot de verdure au cœur d’un tourbillon de machines.
Au sein de l’infinie spirale, les omnibus se croisaient et se tournaient autour en soufflant sur leurs rails, imités par des voitures pétaradantes qui allaient et venaient selon le bon vouloir de signaux lumineux strictement surveillés. Les personnes qui ne se laissaient pas porter par les cabines carillonnantes ou qui ne conduisaient pas de grands bolides rutilants se faufilaient entre tous ces tas de tôles et d’engrenages à moteur. Elles formaient une foule dense et pressée qui ne cessait de se disperser et de se reconstituer dans le même temps, ondulant sans fin dans un sens puis dans un autre.
Un vertige prit soudainement Lén à la vue de ce spectacle, lui pour qui la notion de foule ne s’appliquait que pour désigner un groupe d’une quinzaine de personnes en général issues de sa propre famille. À peine arrivé au coin de rue, sur le premier trottoir qui formait la périphérie du Grand Rond, il exhala précipitamment une exclamation de terreur et chercha la main de sa cousine.
-Tiens, regarde, dit-elle mollement afin de faire diversion tandis qu’il plantait ses ongles dans la paume de sa main, le kiosque à musique est en train de s’installer.
Il suivit du regard la direction qu’elle lui indiquait, droit vers le jardin public : À travers les arbres et les grilles en fer forgé, on pouvait apercevoir les lignes blanches de la grande estrade couverte et les reflets des instruments de musique neufs. Cela eut le don de le distraire quelques temps et il cessa de griffer la main immobile de la stoïque commandante. Cette dernière l’entraîna sur les pas d’Hermyfa qui semblait connaître le centre-ville comme sa poche et les faisait aller de trottoirs en passages piétons sans hésiter. Sous sa charismatique égide, le petit groupe faisait désormais partie de la danse et se fondait dans l’inconstante foule sans aucune difficulté.
Ainsi intégré, Lén oublia peu à peu la vision extérieure effroyable qu’il avait eue en arrivant un peu plus tôt ; Maintenant qu’il suivait le mouvement entre les vagues de voitures et de trolleys, l’impression de vertige et d’écrasement s’en était allée. Il était pris dans son observation entrecoupée d’arrêts fréquents et de nouvelles têtes qui allaient et venaient sans interruption sous ses yeux, la curiosité, alliée à l’admiration, prenait désormais le pas sur la peur.
Intrigué, il tendit le cou en passant devant les hautes grilles du jardin public et vit que plusieurs personnes, employées par la ville au vu de leurs uniformes, étaient occupées à accrocher diverses décorations, guirlandes et lampions dans les arbres. Quelques tentes s’élevaient autour du kiosque, des chaises étaient disposées en rangs bien ordonnées devant l’estrade et, alors que les premières notes d’instruments que l’on accorde commençaient à s’envoler, une force happa l’elfe vers l’avant, dissimulant ainsi les préparatifs de derrière les haies impeccablement taillées qui bordaient les grilles du parc.
-J’ai dis « regarde », pas « reste planté là » !
La distraction de Tina avait un peu trop bien fonctionné et cette dernière avait dû revenir précipitamment en arrière après s’être aperçue de l’absence de son cousin. Au moment où la lumière blanche leur indiqua la possibilité de traverser sans risque un énième passage piéton, elle l’obligea à avancer avec elle, le conduisant sur un large trottoir où s’alignaient en arc de cercle une dizaine de petits commerces aux devantures colorées.
Lén s’aperçut en regardant derrière lui que le voyage autour du Grand Rond était fini ; Autour du parc dont la musique étouffait sous les pétarades de moteurs et les crissements métalliques, le flot humain incessant continuait d’onduler, indifférent à son absence. Devant lui, une grande artère s’ouvrait à l’angle de l’arc de cercle commercial. Beaucoup de personnes se détachaient de la masse pour s’échapper par là, perdant leur minuscule silhouette au pied des hauts bâtiments dorés. La ligne de trolley roulait en plein milieu, et, en portant son regard plus loin vers l’horizon, l’elfe s’aperçut que l’immense rue bordée de résidences et de commerces s’y étirait, jusqu’à se transformer en un pont similaire à celui qui l’avait accueilli à son arrivée. Au moins deux arcs routiers similaires se confondaient donc et se rejoignaient sur la clé de voûte qu’était le centre-ville, formant ainsi la base autour de laquelle toute la ville étendait ses bras, au sol et dans les airs, comme autant de fils dans une toile. Toute vie et toute construction se dispersait à partir de cet unique point central.
Comme elle marchait très vivement et avec assurance, Hermyfa avait rapidement reprit la tête de leur trio et son neveu se révéla incapable de tenir l’allure. L’effort l’empêcha bientôt de se concentrer pleinement sur la cartographie qui s’érigeait de plus en plus clairement dans sa tête, lui qui s’était mis à avancer à vive allure sans s’en rendre compte en tentant de se caler sur celle de sa tante en meilleure santé. Malgré leur différence de taille, chaque pas qu’elle faisait lui en prenait trois à rattraper, et il se retrouva rapidement plusieurs mètres en arrière, aux côtés de Tina qui avançait à allure modérée en marquant quelques arrêts devant des vitrines.
-Ménage-toi, lui dit-elle d’un ton réprobateur en le voyant les joues rouges et le souffle court.
Elle reprit toutefois la marche en l’entraînant avec elle d’une main ferme posée dans le dos, lui laissant le soin, tandis qu’elle le conduisait, de s’accommoder au mieux de la brûlure qui s’éveillait dans ses poumons et de la faiblesse qui gagnait lentement ses cuisses.
La matriarche leur fit traverser une ultime fois un passage piéton en travers de la grande artère, dès que les feux de signalisation le leur permirent. Bien que gigantesque, l’avenue semblait presque vide comparée au centre-ville bourdonnant de vie et de mouvement.
Après plusieurs petites ruelles plus ou moins bien pavées, Lén eut le loisir de découvrir, cachée derrière les alignements de maisons, une grande place gravillonnée entourant une très large fontaine. L’agencement épuré et spacieux du lieu laissait présager la nécessité de pouvoir laisser passer plusieurs rangées de véhicules, motorisés ou non. La place était cachée derrière les hauts bâtiments qui la ceinturaient, mais aucun d’entre eux ne pouvait dissimuler la pièce maîtresse du tableau : Les Arènes. Une gigantesque bâtisse qui se distinguait du reste de la ville par une architecture tout en ovales et en arrondis, où le verre prédominait sur l’habituelle brique dorée. La structure métallique qui rappelait le fer forgé des clôtures et autres ornements d’Énigme, ainsi alliée à tant de transparence courbée, donnait au tout un air de bijou multicolore taillé pour une main de géant. Aucun arbre, à la connaissance de Lén, n’égalait en taille ou en largeur cet étrange agencement de matières.
L’endroit semblait plus désert encore que les rues, et, lorsque le petit groupe se présenta dans le hall, l’agent d’accueil sembla sortir avec bonheur d’une longue léthargie forcée.
-Mesdames ? s’enquit-il avec politesse sans prêter la moindre attention à l’elfe caché derrière Tina.
-Nous cherchons une place pour la session de la fin de semaine, en tribune trois si possible.
L’enthousiasme du caissier se dissipa légèrement et un pli d’inquiétude apparut sur son front. Il jeta néanmoins un œil à l’étrange machinerie qui se trouvait derrière lui, tournant quelques boutons sur une console comme on le faisait pour régler les fréquences radiophoniques. Le billet qu’il avait entré dans la machine ressortit et des informations apparurent sur une toile tendue au-dessus de la console.
-Malheureusement, comme je le pensais, la tribune est complète. Ces places partent très vite… Vous avez déjà un billet en tribune ?
Tina présenta le sien, et, après une inspection de plusieurs minutes comprenant la vérification de la conformité de la place, dans la machine toujours, l’homme leva un sourcil étonné.
-Étrange, celle-là est généralement livrée par paire… Je vais voir ce que je peux faire, si vous avez quelques instants.
-Combien de temps ? interrogea brusquement Tina. Y a moyen de faire un tour en attendant ?
Lén parut aussi surpris que l’agent d’accueil de la rudesse de la question, ce qui ne l’empêcha pas de conserver son amabilité.
-Un petit quart d’heure, peut-être plus dépendant du temps de réponse. Le Musée des Arènes est ouvert, si vous le souhaitez. Par la gauche, le long du couloir, il y a plusieurs entrées.
-Oh, un musée ! s’exclama la demi-elfe avec une certaine joie.
-Urgh, un musée, grogna Hermyfa en levant les yeux au ciel. Je vais fumer.
Sa fille s’accorda avec elle pour l’accompagner fumer dehors malgré son intérêt pour la visite. Elles laissèrent donc une nouvelle fois Lén seul, exclu de cette activité sociale dominante qu’était celle de fumer. Comme les suivre au-dehors ne ferait que l’exposer à l’air lourd et à la fumée persistante du tabac, et comme discuter avec elles à une dizaine de mètres de distance l’intéressait fort peu, il choisit après une hésitation de se rendre au musée. L’agent d’accueil avait disparu dans une petite pièce fermée derrière le mur de fond du comptoir, réduisant ainsi à néant toute opportunité de conversation polie.
L’elfe arpenta donc le couloir quelques minutes, jusqu’à trouver les fameuses entrées dont parlait leur hôte un peu plus tôt. Chacune d’entre elle n’était en fait qu’une étroite ouverture entre deux murs, donnant sur des salles décorées différemment et communicant entre elles. De la musique, comme celle qui passait à la radio, semblait sortir des murs depuis de toutes petites radios incrustées, reliées au sol et au plafond par de longues lignes cuivrées. Reconnaissable, la musique semblait néanmoins basse et étouffée, bien que sa nature-même l’empêchât d’être réellement discrète.
Lén repéra une salle où il était possible de s’asseoir et se posa sur le banc en soupirant d’aise. Une douce brûlure s’empara de ses lombaires, s’ajoutant à la pesante chaleur du bâtiment à travers lequel le soleil s’invitait sans difficulté. Il défit le col trop serré de sa chemise et desserra, dans une exclamation libératrice, le foulard-cravate de soie qui étreignait son cou cerclé de rouge.
-Ça va ?
Outre des cheveux châtains secs, mal coupés et en bataille, les premières choses que Lén vit apparaître dans son champ de vision lorsqu’il leva les yeux furent ce qu’il n’aurait jamais pensé croiser réellement dans cette ville : De magnifiques yeux de flammes orangées sur une peau métissée, un regard enjôleur et chaud, un nez trop droit et des mâchoires trop carrées, des épaules larges, des cicatrices creusées… Et deux oreilles en pointe dépassant imperceptiblement des folles mèches de cheveux, seules preuves tangibles d’une origine elfique.
-Oh ! s’exclama le Solan avec beaucoup de surprise, pris de court. J’ai vu votre visage sur une réclame ! Mais je ne suis pas sûr d’avoir vraiment compris ce que vous essayiez de me vendre sans votre chemise.
L’homme au regard de feu, qui appuyait son épaule contre le mur servant d’entrée secondaire à la salle d’exposition, répondit avec légèreté :
-Sans la chemise, c’est du parfum ; Sans le pantalon, c’est du parquet. Et sans ma tête, à peu près tout le reste. Ça va ?
-Je… Oui, je crois. Je me repose. Il fait chaud et j’ai beaucoup marché.
-J’me doute, je t’ai entendu souffler comme une bête depuis le terrain. Arrête de prendre plein de petites inspirations, tu te fatigues pour rien depuis que t’es rentré. Vide ton air jusqu’au bout et respire à fond juste après, reste calme.
Le prince obéit comme il put, exhalant tout ce qu’il pouvait à s’en fendre le cœur, puis inspirant bruyamment à pleins poumons, plusieurs fois de suite sous la surveillance de son interlocuteur imprévu.
-Voilà, parfait. C’est n’importe quoi dans tes bronches, à toi ! Tiens.
Il glissa dans la main de Lén un petite pierre jaune longue, mal coupée et non polie.
-C’est une pierre de lumière ?
-Gagné. Ça aveugle à peu près tout à moins de cinq mètres et te cache pendant une petite minute.
-C’est très rare, je ne peux l’accepter…
-Rare ? J’en ai des pleines caisses de ces conneries. T’aurais tort de refuser, j’en ai des tas d’autres. Et ça me fait plaisir de te l’offrir.
-Alors qui dois-je remercier pour ce geste ?
-Tranlthanas. On s’est déjà vus quelque part, non ?
-Oh non, je m’en souviendrais, d’un tempérament comme le vôtre ! Je ne suis pas ici depuis longtemps, et à part les journaux…
-Ouais, coupa le dénommé Tranlthanas. Moi j’ai une mémoire pourrie, du coup c’est pas impossible que je m’emmêle les rayons. Bon, ça va mieux la respiration ? Parce que je vais devoir y aller, là.
Lén hocha la tête et l’étrange elfe se leva de toute sa hauteur, si grande qu’il dut faire attention à ne point se cogner la tête contre une maquette suspendue au plafond. Il exécuta une petite pirouette afin d’esquiver le choc et se trouva à nouveau face au Solan, qui eut l’occasion de remarquer cette fois à quel point cet homme avait de l’assurance. Sa vesture avait beau être mille fois reprise et salie, débraillée même, il avait le port de tête fier et l’allure désinvolte.
-Sommes-nous si peu ? l’interpella-t-il soudainement.
-Qui ça, « nous » ?
-Les elfes. Y en a-t-il d’autres ?
-Ton peuple est rare et le mien mal accepté en général. Si je compte bien, avec toi on est deux.
-Vous devez vous sentir bien seul…
-Mieux vaut baigner seul dans un bout d’humanité qui sait pas trop ce qu’il veut de toi plutôt que de vivre avec un peuple d’elfes qui sait trop bien ce qu’il veut, ce qui n’inclut pas de te laisser vivre.
Tantôt familières, tantôt soutenues, ses phrases à l’accentuation dynamique criblée de « r » roulés avaient le don d’être aussi réconfortantes que terribles.
-Je comprends. N’hésitez pas à vous adresser à moi si vous avez besoin d’aide un jour.
Tranlthanas éclata de rire.
-C’est pas comme ça que ça marchera, mais merci de proposer. (il glissa un regard sur le côté en entendant rire dans le couloir) Je crois que ton ticket arrive, alors j’te dis à la fin de semaine !
Il recula en faisant un signe d’adieu de la main, puis disparut par l’ouverture menant à la salle d’exposition par où il était venu. Tina et Hermyfa entrèrent à ce moment-là par l’ouverture du couloir, accompagnées par une troisième femme, une humaine dont le large sourire disparut dès qu’elle vit Lén assis sur le banc face à elle.
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Tellyon