Lén se leva d’un bond en s’arrachant une exclamation de douleur au passage.
-Restez assis, dit l’humaine en s’approchant précipitamment de lui, j’ai été appelée pour échanger votre ticket avec le mien.
-En fait, répondit Tina en fouillant dans les poches de sa robe, c’est moi qui l’ai. J’voulais surtout qu’il vous remercie en personne puisque vous avez eu la sympathie de vous déplacer de suite.
Elle retrouva le billet qu’elle venait d’acheter, une place simple en tribune 5, et la lui tendit. La femme fit un geste pour échanger son billet avec la commandante ; Elle se ravisa cependant à la dernière minute et se tourna à nouveau vers l’elfe blond qu’elle venait d’aider à se rasseoir, tendant vers lui le bout de papier rigide avec un sourire peint sur ses lèvres maquillées de noir. C’était un sourire qui se voulait bienveillant et cordial mais qui ne pouvait s’empêcher d’exprimer une intense gêne.
-Je vous en prie, c’était l’affaire de dix petites minutes.
-Êtes-vous toujours aussi gentille envers les personnes qui vous sont inconnues ? murmura-t-il avec tant de chagrin et d’affection que Tina en fronça les sourcils.
Il prit le billet avec beaucoup de délicatesse et il lui sembla voir que les joues de son interlocutrice s’empourpraient sous la profonde couleur noisette de sa peau. Elle ouvrit la bouche afin d’ajouter autre chose, se prit manifestement les pieds dans ce qu’elle souhaitait exprimer en priorité puis préféra se taire à défaut de mieux. Son action passa presque inaperçue, notamment pour Tina qui s’était avancée vers son cousin afin de remettre brusquement en place son col et son foulard défaits en grognant qu’il n’était pas correct de s’adresser à une autre personne en étant ainsi débraillé. L’humaine baissa les yeux avec un peu plus de gêne tandis que l’elfe se sentait extraordinairement ridicule. Il tenta mollement de repousser sa cousine mais elle avait déjà tout remit en place avec la rigueur qui la caractérisait.
-Ce n’est pas grand chose dit finalement l’humaine en se tournant suffisamment pour englober tout son auditoire. Je travaille juste de l’autre côté de l’avenue des Omnibus, dans les locaux de l’Académie : J’y suis doctoresse en médecine générale. J’étais en laboratoire pour des analyses aujourd’hui, alors abandonner quelques cultures a été plus facile que de laisser tomber mes malades.
-Eh bien, intervint Hermyfa que l’on n’avait pas entendue depuis un moment, vous devriez boire un verre avec nous un de ces jours. En plus d’être arrangeante, vous risquez de grandement intéresser la dame à côté de moi !
-C’est très gentil mais j’ai un emploi du temps assez chargé…
-À l’occasion des combats de la fin de semaine, décida Tina sans ambages. Je suppose qu’on se reverra à la sortie des tribunes. Je cherche de façon assez urgente une personne compétente en médecine, et je pense que vous ne direz pas non à un nouveau patient.
-Un ? Vous ne parlez pas de vous ?
Tina coula un regard en coin évocateur vers son cousin, qui était actuellement fortement impressionné par la régularité des rainures du parquet. En levant les yeux afin de paraître plus poli, il s’aperçut que les yeux noirs de l’humaine exprimaient à la fois de la surprise et ce qui semblait être de la pitié.
-J’aimerais beaucoup l’entendre de sa propre bouche, dit-elle avec bienveillance. Nous en discuterons à l’entracte si vous le souhaitez. Veuillez m’excuser, je dois vraiment retourner travailler…
Une poignée de main conclut donc l’échange et la dame s’apprêta à quitter la pièce, saluant également Hermyfa en passant près de l’ouverture de la pièce qui donnait sur le couloir. Dès que
ses pas se furent éloignés et que la matriarche eut confirmé son départ par un bref coup d’oeil à l’angle du mur, Tina émit un grognement.
-Vraiment ? Le foulard en vrac et la chemise défaite, c’était obligé ?
-Ce costume n’est pas du tout adapté au climat.
-Pourtant c’est la dernière mode. Enfin, pas au niveau des couleurs, d’après ce que j’ai vu, mais sinon il est très bien. Tu est très beau dedans.
-Il est trop étroit, il y a trop de couches superposées. J’ai chaud…
-Tu dis ça parce que t’es fâché, s’amusa-t-elle en haussa les épaules. On ira boire un coup tout à l’heure, allez. Repose-toi encore un moment, j’vais faire un tour dans le musée.
-Tu iras toute seule, dit Hermyfa en s’asseyant à côté de son neveu.
La commandante ne se fit pas prier et partit donc en solitaire faire le tour des salles où étaient proprement classés et ordonnés tous les éléments qui concernaient les Arènes. Tout était là, du projet à la construction en passant par l’évolution des terrains, des règles et de l’armement. De nombreuses maquettes retraçaient les multiples modifications du bâtiment et dans certaines salles, des enregistrements radiophoniques de discours vantant la réouverture ou l’inauguration d’une nouveauté remplaçaient la musique de fond.
-Tu sais à qui était la place qu’a reçu Tina ? interrogea soudainement Hermyfa en trouvant le silence long et en laissant à peine à Lén le temps de secouer la tête. Au mari de la doctoresse ! Il ne vient plus depuis des années ! Elle était bien contente de voir que sa lettre de réclamation avait été entendue et que l’administration des Arènes avait enfin cessé de lui envoyer cette place en trop. Il va falloir la réattribuer à une personne seule maintenant, pour éviter les échanges.
-Ou il faudra qu’elle change définitivement de tribune.
-Eh là, je te trouve bien cynique, tout à coup ! Je t’avoue que j’attendais plus un joli sourire fatigué qu’une telle répartie.
-Pardon. J’étouffe vraiment, ma tante.
-Et tu attends donc mon aval ou celui de ta cousine pour te mettre à l’aise ? Je ne suis pas sûre que l’évanouissement attendra notre autorisation, lui.
-Tu as commandé cette tenue pour moi et tu m’as demandé de la porter pour Tina… Et elle qui se moquait de moi parce que j’allais avoir chaud m’ignore maintenant que je me sens mal !
-Tu sais mieux que personne que les codes et les injonctions sont des frustrations contradictoires permanentes. Ta nouvelle vie a commencé il y a une semaine, tu es en retard, chéri.
Malgré l’impolitesse de cette action, Lén fixa un instant sa parente d’un air perplexe. Elle l’aurait donc forcé afin de voir s’il allait oser refuser, ou au moins négocier le port du costume ? Cela ressemblait totalement à Hermyfa mais il la trouva bien cruelle de jouer ainsi avec sa santé, lui qui ne voulait que faire plaisir à Tina qu’il n’avait pas vue depuis si longtemps et qu’il avait pensé réellement contente de le voir en costume tout neuf.
D’un geste fébrile, l’elfe retira définitivement son foulard et ôta les premiers boutons de sa chemise, faisant toutefois en sorte d’arranger son col. Il quitta finalement sa veste qu’il plia et porta sur son bras.
-Et voilà, s’exclama joyeusement sa tante en l’aidant afin de s’assurer que rien n’ait l’air trop négligé, un vrai rat des villes !
Le joli sourire fatigué apparut enfin sur le visage du prince.
-Ta pension sera suffisante pour te commander de nouvelles tenues plus à ton goût dans quelques semaines, ajouta-t-elle en lui époussetant l’épaule.
-Mes propres vêtements me conviennent. Ils sont amples, légers et teintés comme j’aime.
-Fais au moins en sorte de te fondre un peu dans le paysage, petit paon : Si tu fais sans arrêt la roue, les gens vont se lasser. Tu ne dois te servir de tes jolies plumes que quand vient le moment de te distinguer, sinon, il ne te restera pour te faire remarquer que des cris détestables que tout le monde évitera d’écouter.
-Quels conseils dois-je vraiment écouter venant de toi ? Tu as manqué de me tuer en me mettant à l’épreuve pour un simple costume. Tu sais pourtant que je t’écoute…
Tout en lui prenant le menton entre ses doigts, elle le gratifia d’un regard dont elle seule dans son entourage avait le secret, ce regard que les personnes dures en affaire ne laissent transparaître qu’une petite fraction de seconde le temps de rassurer celles et ceux qui leur sont chèr·es.
-Courage. Tu es quelqu’un d’intelligent et de capable, ne laisse personne te dire l’inverse. Et tu pourras toujours m’appeler en cas de doute.
Lén se laissa mollement tomber contre sa tante dont le bras réconfortant lui enveloppait les épaules.
-Et j’oubliais : Entoure-toi mais n’abandonne pas Tina. Ce n’est pas parce que tu as trouvé ton admiratrice secrète que la compagnie de ma fille doit devenir facultative. Vous allez avoir besoin l’un de l’autre dans ce nouveau monde.
L’elfe se redressa brusquement, livide, les yeux écarquillés.
-Oh, vraiment, qu’est-ce que tu pensais ? Que je n’avais rien vu ? Accepte de la revoir et épargne-lui de se ruiner en fleurs, c’est vraiment ridicule.
-Oui, ma tante.
Elle lui tapota la main avec un mince sourire avant de détourner le regard.
Lorsque Tina revint, le trio put se remettre en marche et reprendre son programme de la journée, ce que Lén redoutait. Étouffé par la chaleur d’une ville où même le vent était bien trop chaud pour permettre de respirer, il suivit néanmoins le chemin que l’on traçait pour lui, à son rythme.
Il traîna longuement à l’arrière en avançant d’un pas très las, tentant de conserver dans son mal-être ce qu’il pouvait de grâce et de légèreté. Il s’arrêta le plus souvent possible en profitant du nombre incalculable de boutiques présentes le long des larges trottoirs dont la forme tantôt montante, tantôt descendante, les faisait ressembler à des vagues de béton et de pavés. Joliment briquées et ordonnées, les vitrines présentaient leurs produits comme autant d’ornements, cernées de toutes parts de diverses pancartes et étiquettes flanquées de slogans très inspirés et de prix plus ou moins justifiés. Tout semblait si aisément à disposition derrière les minces baies vitrées que le Solan fut plusieurs fois tenté de toucher ce qu’il voyait, jusqu’à ce que le souvenir du verre se rappelle à lui. Puis la voix de Tina l’appelant au loin le ramenait à la réalité et le forçait à avancer en pressant le pas, le faisant plus souffler et transpirer en une matinée que durant tout le reste de sa vie.
-Je voudrais que l’on s’arrête, dit-il, à bout de souffle, en la rejoignant sur le Grand Rond.
Il dut attirer l’attention de sa cousine par un contact tactile plus persistant car elle ne lui prêtait aucune attention entre les bruits des voitures, des omnibus et des conversations.
-Tu ne veux pas attendre d’être à l’hôtel ?
-Je ne pourrai pas attendre d’être à l’hôtel, corrigea-t-il poliment.
Elle le regarda quelques secondes dans l’ombre de sa capeline, qu’il aurait tout donné pour avoir en cet instant où le soleil montait de plus en plus haut et frappait de plus en plus fort. Puis elle haussa les épaules et acquiesça, et il comprit qu’il venait simplement de lui donner une raison de plus pour rechercher activement une approche médicale. Qu’importe, il fut bien content de pouvoir s’asseoir à l’ombre d’un grand parasol, bientôt accompagné d’un verre d’eau et d’un thé glacé.
Tina voulut lui demander de lire le journal pour elle mais abandonna très vite son idée ; La terrasse profitait en effet d’une vue imprenable sur le Grand Rond et le jardin public mais possédait l’inconvénient de son avantage : Un bruit constant et élevé que la faible voix de son cousin ne pouvait couvrir. Elle le laissa donc lire tandis qu’elle élaborait le programme de l’après-midi avec Hermyfa tout en se remettant à fumer. La toux discrète de Lén lui fit rapidement comprendre que la configuration de la table n’était pas optimale et elle déplaça légèrement sa chaise tout en la pivotant de façon à ce que le vent n’emmène pas jusqu’à lui les relents de tabac.
Ainsi à nouveau exclu et pouvant s’évader dans son monde, l’elfe en oublia presque les bruits de la ville et dévora les actualités comme un roman de gare. La chute du zeppelin en flammes occupait au moins deux pages complètes, où toutes les informations relayées en temps réel à la radio venaient se répéter noir sur blanc, accompagnées cette fois de détails morbides concernant le déroulement de l’accident et l’état des cadavres. Le prince but la majorité de son eau sur ces détails afin d’aider la boule qui venait lui serrer la gorge à passer. À sa grande surprise, il était dit que c’était déjà le troisième accident du mois et que la Compagnie des Zeppelins Publicitaires observerait une grève de plusieurs jours, le temps de porter plainte et d’ouvrir une nouvelle enquête. La culpabilité d’un groupuscule anti-réclame était d’ores et déjà évoquée.
Des photos très sombres illustraient tant bien que mal la réalité de flammes et de fumée, et quelques dessins très simplistes sous-entendaient avec humour que l’alcool et les feux d’artifice ne faisaient pas bon ménage, ou qu’il n’y avait rien de mieux pour lutter contre l’invasion publicitaire que de faire de la réclame pour la terreur et le meurtre.
Le reste du journal se désintéressait complètement de l’accident pour parler, comme tous les jours, du reste de la ville. Des concerts allaient avoir lieu tous les soirs au kiosque à musique du jardin public jusqu’à la fin de l’été, l’Académie allait, comme chaque été, réduire son activité le temps des examens afin de procéder aux passages des élèves et de se concentrer sur un tout nouveau projet d’envergure dont les détails seraient dévoilés à la rentrée, une équipe de recherche spécialisée dans l’automobile venait d’inventer le concept de la « roue de secours », l’Assemblée des Mots Inclusifs et Solidaires venait de voter l’adoption de l’expression « aller s’asseoir sur un cactus » en remplacement de la mal-aimée « aller se faire foutre », la rubrique nécrologique affichait les cinq décès de l’accident de zeppelin, et quelques autres dus à une histoire d’alcool de bois frelaté. Enfin, des pronostics étaient déjà engagés pour la prochaine session aux Arènes.
Le cri de surprise que Lén poussa à la vue de l’encadré demeura inaudible pour ses deux parentes. Tina le regarda brièvement du coin de l’œil mais il semblait avoir repris sa lecture, aussi ne s’enquit-elle pas de la raison de cette exclamation ; Son cousin avait toujours eu le don de réagir très spontanément aux plus petits détails de la vie.
Tandis qu’il terminait sa lecture, il fut décidé que le trio rentrerait déjeuner à l’hôtel, et que l’après-midi serait consacrée à Hermyfa : Elle souhaitait dire au revoir à quelques dignitaires qu’elle avait rencontré durant son séjour, faire les boutiques et profiter du kiosque à musique avant son départ. Le programme paraissant bien trop consistant pour le Solan, la décision fut également prise de le laisser se reposer à l’hôtel. Alors que sa cousine lui proposait cette solution comme unique alternative, il acquiesça distraitement en relevant quelques secondes la tête de sa lecture et s’y replongea aussitôt sans voir sa tante lever les yeux au ciel et secouer la tête.
Elles allaient donc l’abandonner en début d’après-midi, et, avant de partir, Tina demanda à Lén s’il souhaitait qu’on lui ramenât quelque chose. Elle eut la surprise de se voir demander des livres vierges. Même en tentant de préciser à nouveau, il s’avérait que l’elfe tenait réellement à obtenir de véritables ouvrages reliés dénués de contenu.
-Bien sûr, s’il n’y a pas de livre, il me faudrait plusieurs carnets de note, insista-t-il avec un gentil sourire.
La commandante accepta dans un soupir en le disant fou, et la porte de la chambre se referma. Elle ne se rouvrit que très tard dans la soirée, laissant entrer les deux femmes passablement éméchées. Elles riaient et parlaient fort, et Lén, qui n’avait pas fermé la double porte menant à la chambre de Tina, se trouva réveillé par leurs éclats de voix. Il se leva pour les retrouver.
-Vous avez vu l’heure ? Je me suis inquiété !
Elles vinrent toutes deux le prendre dans leurs bras dans le même mouvement, créant une véritable collision affective qui manqua de le faire tomber au sol. Elles sentaient le tabac froid et, sans grande surprise, l’alcool.
-Je croyais que l’alcool avait été interdit à Énigme, fit-il remarquer en grimaçant.
-C’est pas interdit de boire, c’est interdit de vendre illégalement ! s’amusa Tina.
-Et tu ne connais pas les bonnes adresses, ajouta Hermyfa en se laissant glisser sur le sofa le plus proche pour reprendre son souffle.
Elles avaient vraisemblablement couru pour rentrer. Fortement embarrassé devant leur état qu’il trouvait à la fois triste et dangereux, Lén leur demanda simplement de faire moins de bruit afin de lui permettre de se recoucher. Sans lui en laisser l’occasion Tina lui attrapa une main et y glissa de force un lourd sac de papier rigide.
-On a bu, mais on n’a pas perdu tes courses !
L’elfe posa le sac sur la table basse et l’ouvrit, découvrant deux énormes ouvrages reliés dont la couverture en cuir brillait de fausses dorures aux angles très vifs et très marqués. Après un rapide coup d’oeil aux pages, il s’aperçut qu’elles étaient vierges de toute écriture, comme il l’avait demandé, et sourit. Il sortit le deuxième livre, qui ne différait du premier que par sa couleur, s’assura une nouvelle fois qu’il était comme il l’avait souhaité, et donna à ses interlocutrices, qui le fixaient avec insistance, un signe de tête contenté. Rassurée, sa cousine grogna un « génial, bonne nuit » à peine audible et se dirigea vers sa propre chambre, dans le but sans doute de s’endormir et de laisser ainsi germer une migraine fantastique en vue de son prochain réveil.
-Ton père a appelé ? interrogea Hermyfa une fois sa fille partie.
-Le téléphone a sonné mais je n’ai pas décroché. Ce devait être lui.
-T’as bien fait, va ! (elle l’applaudit réellement) Bravo ! Tu commences à comprendre l’idée !
-Tu sais que j’ai peur du téléphone.
-Oh.
Au vu de son expression vitreuse, la matriarche avait dû oublier ce détail entre deux battements de coeur alcoolisé.
-C’est pas grave, le résultat est le même. Continue comme ça !
Lén se proposa de la raccompagner jusqu’à sa chambre, mais elle refusa en lui tapotant affectueusement le visage et en lui assurant qu’elle n’en était pas encore à ce point.
Elle avait effectivement dû trouver son chemin puisqu’elle ne refit surface que le lendemain un peu avant midi, presque fraîche et dispose : Une certaine fatigue se lisait encore sur ses traits et ses cheveux, encore plus épais et remontés que d’ordinaire, trahissaient le manque de courage qu’elle avait eu à s’apprêter. Elle s’était levée, lavée et habillée, et c’était bien tout ce qu’elle fit de sa journée hormis le fait de lire des revues sportives sur le canapé de son neveu.
Tina n’ouvrit la double porte communicante qu’après l’heure du déjeuner, alors que son cousin arrangeait une nouvelle fois un bouquet de fleurs parmi les autres. Il retirait patiemment les œillets et les coquelicots fanés ou abîmés et les remplaçait par les nouveaux.
-Bien dormi ? s’enquit-il avec gentillesse auprès de la commandante.
-M’wais, marmonna-t-elle pour toute réponse. J’ai une de ces dalles.
Très ostensiblement non motivée à descendre et à confronter son mal de crâne à la musique et aux bruits divers du restaurant, elle appela la réception afin de commander un plateau repas. Elle mêla sans pitié le sucré du petit-déjeuner avec le salé du repas de midi, puis demanda le journal du jour et celui de la veille, qu’elle n’avait pas pris le temps de se faire lire. Hermyfa rit, Lén eut l’air gêné. Il poussa les magazines et en tira le journal de la veille, qui, une fois tenu en l’air, flottait dans l’air chaud de la pièce tel un étendard rongé par des mites.
-Hé, qui a bouffé les nouvelles ?
-Je les ai découpées ce matin, je pensais que tu n’en voudrais plus avec l’édition d’aujourd’hui…
L’elfe s’empressa de lui amener les deux livres qu’elle lui avait acheté le jour précédent.
-Le vert c’est pour les découvertes, les faits divers et les gros titres, et le orange c’est pour le reste : Résultats sportifs, évènements, petites annonces…
-Oui, oui, bon. Tu me les lis, s’il te plaît ?
Elle passa son repas à l’écouter relire les informations de la veille, désormais classées thématiquement dans ses nouveaux objets de passe-temps, puis celles du jour dans l’édition du matin.
-Et donc, tu comptes découper celui-là aussi ? (Lén acquiesça) D’accord. Pourquoi ?
-Il semble que l’accident de zeppelin d’hier n’était pas le premier du mois, alors je commence à recenser le nombre de faits reportés par les journaux afin d’en compter les occurrences et de trouver des pistes dans les détails rapportés. Les détails de l’enquête seront connus bientôt et le journal de ce matin donne déjà des pistes, c’est assez fascinant.
-Génial alors, tu t’es déjà trouvé un boulot. Quand t’auras résolu ta première affaire, tu penseras à me pistonner dans la police, hein ? Enfin, si mon ancienne sup’ m’a pas pincée hier en train de prendre une murge avec ma fausse jumelle !
Il rit avec elle de la taquinerie tout en se voyant déjà très bien en détective privé reconnu et admiré. Les personnages de romans y arrivaient ; Pourquoi pas lui ?
L’après-midi fila lentement au rythme des jeux de cartes. Dehors, le ciel était bleu, sans nuage, et le vent était tombé. L’atmosphère était lourde et les quelques ventilateurs dispersés dans la pièce ne faisaient que brasser de la chaleur. Lén, qui fatiguait rien qu’en demeurant assis autour d’une table de rami, voyait difficilement comment les gens d’Énigme pouvaient travailler toute la journée par de telles températures.
Les nuits n’étaient guère plus fraîches, et si les chambres étaient équipées de grands lits doubles afin d’assurer le confort garanti dans le prix, des hamacs pliables et des futons étaient à disposition dans les placards. Selon les dires de Mélody, les hamacs et les couchages au sol étaient les méthodes les plus utilisées par les habitant·es, dont la culture et les traditions avaient suivi le chemin jusqu’à Énigme. Les hamacs étaient les plus appréciés et l’elfe se serait sans aucun doute laissé tenter si son équilibre n’avait pas été si mauvais, son sommeil aussi agité et son dos aussi cassant ; Pourtant, l’hôtelière lui avait assuré que le poids du corps était agréablement réparti et que lorsque l’on connaissait la bonne façon de faire, le hamac était un véritable plus, surtout en cette saison. Mais le Solan ne souhaitait pas vraiment se lancer dans cette aventure immédiatement.
En fin de journée, et alors que Tina posait fièrement ses suites de cartes devant elle, le son de la radio trônant comme à son habitude entre les deux salons se mit à grésiller. Les doigts de Lén se crispèrent sur sa tierce franche, son coeur se mit à battre plus vite et plus fort, et, comme il le craignait, le téléphone sonna. En le regardant au hasard, sa cousine croisa avec surprise un regard emplit d’une intense détresse, et elle se leva aussitôt afin de décrocher. Évidemment, elle trouva son oncle au bout de la ligne. Elle mit le haut-parleur.
-Hermyfa ?
-Non, c’est sa fille.
-Oh. Vous avez la même voix à travers cet engin de malheur.
Engin qu’il utilisait pourtant assez facilement pour harceler son fils, nota la commandante. La voix hautaine et plaintive qui venait de la tacler subtilement, bien à l’abri à plusieurs centaines de kilomètres de là, était définitivement celle de son oncle Olfain.
C’était un être qui demeurait obstinément attaché au respect des anciens titres de royauté, dont sa famille était garante mais que l’on n’utilisait plus que pour contenter son caprice d’homme vieillissant. Il était également le seul elfe à être totalement convaincu de l’influence de son titre et de sa race, ainsi que des pouvoirs que ces deux choses lui conféraient. Les écrits poussiéreux reposant au fond de sa vieille bibliothèque scellée lui donnaient théoriquement raison ; Dans la pratique, il ne quittait jamais sa grande tour de bois et de vitraux, ne regardait jamais aucun écrit politique et osait à peine se mesurer à sa nièce dont la force physique l’effrayait. Pour preuve, il suffit que celle-ci fasse entendre un grognement à travers le combiné pour qu’il en vienne au fait de lui-même :
-Je n’ai pas eu Lén hier, il était avec toi ?
-Ça va bien, merci. Je suis arrivée hier soir, on devait dîner quand t’as appelé.
Lén secoua la tête et murmura rapidement quelques mots qui ressemblaient à une prière en elfique. Pourtant, la discussion démarrait très bien selon les standards habituels de la demi-elfe, qui en était déjà venue plusieurs fois aux mains avec son oncle pour de simples divergences de point de vue. Ces débordements, forts nombreux malgré le peu de temps qu’elle avait passé au pays Solan, lui avaient valu quelques exils temporaires dans sa famille paternelle en guise de « punition ».
-Comment va-t-il ? Je peux lui parler ?
Tina interrogea son cousin du regard : Tétanisé à l’idée de parler au téléphone, et notamment à son père contre qui il était déjà bien incapable de répliquer en face à face, Lén sembla se recroqueviller sur sa chaise. De plus, comme il savait qu’en prenant le combiné il se condamnait lui aussi à mentir sur son état afin de s’assurer un séjour à moyen terme à Énigme, l’effroi prit brusquement le pas sur la culpabilité et l’empathie. Il secoua imperceptiblement la tête, la mine basse.
-Il se repose, là.
-Encore ? Ta mère passe son temps à le ressusciter pour mieux me le tuer à nouveau… Je savais qu’il n’aurait pas dû la suivre ! Elle disait que le soleil lui ferait du bien, que voir des gens lui rendrait des couleurs, qu’il s’endurcirait au rythme de la ville… Je me passerai de ses arguments, la prochaine fois !
Et tandis qu’il se lamentait, Hermyfa l’imitait silencieusement, ponctuant chaque phrase d’une grimace de son cru.
-Écoute, dit Tina en feignant de vouloir gentiment rassurer son oncle, ça fait longtemps que je l’ai pas vu, et j’ai des contacts ici. C’que je te propose, c’est de te renvoyer Maman en pleine forme demain matin, comme prévu, et de garder Lén avec moi pour lui faire faire des examens médicaux. Ça prendra le temps que ça prendra mais au moins tu sais où il est, avec qui il est, et que des gens s’occupent de le réparer.
-Tu sais comment ça s’est passé la dernière fois qu’il a quitté le pays… Tout semblait prometteur sur le papier mais il m’en est revenu encore plus malade et abattu. C’est fini. Il a tout vu, tout fait, et cela ne lui a donné que du mal. Je ne veux plus lui donner de faux espoirs.
La scène était si bien jouée et tellement poignante que Lén quitta la pièce en pleurant.
-Admettons. Mais pour l’instant il veut rester avec moi, il veut rester ici. Et je veux rester avec lui, aussi.
-Et moi, alors ? Ne veut-il pas rester avec moi comme je veux rester avec lui ?
-C’est dingue ça, quand on parle de Lén tu ramènes toujours tout à ta tronche.
-Sois polie avec ton Roi ! cria la voix vieillissante et désespérément autoritaire à l’autre bout de la ligne.
-Pour ça, faudrait que je raccroche et que j’t’oublie encore pendant dix ans.
Sentant le ton détaché, cynique et froid de la réplique, Hermyfa s’était levée d’un bond. Contrairement à sa fille dont la façon de communiquer était toujours très frontale, elle laissait le roi geindre tout ce qu’il pouvait sans jamais l’arrêter ; Elle se contentait généralement de quitter l’endroit avec calme ou de laisser tomber le combiné, l’obligeant à se rendre compte de son absence et de son indifférence après plusieurs minutes de monologue ininterrompu. Il avait de toute évidence toujours eu l’habitude de voir sa famille se faire complice de ses caprices par le silence et la moindre contradiction, surtout venant d’une semi-elfe, devenait rapidement un crime de lèse-majesté. Il ne fallait pas qu’une altercation vienne se coincer dans l’engrenage bien huilé qu’elle avait entretenu jusqu’ici et elle tenta de récupérer le combiné. Tina ne se fit pas prier pour le lui donner, ôta le haut-parleur et quitta à son tour la pièce.
-Eh.
Elle entra dans la chambre de son cousin qui s’était isolé pour pleurer. Elle s’assit lentement à côté de lui.
-Ça y est. J’ai dis la vérité à ton père. Il est pas content et il nous a mis la responsabilité de tous les malheurs du monde sur le dos.
Lén sourit malgré lui à travers un sanglot.
-Merci.
-La bonne nouvelle c’est qu’il rappellera pas avant un petit moment.
Un silence s’abattit. À travers la porte fermée, on entendait Hermyfa retourner habilement la faute de la dispute sur son frère, arguant que Tina se souciait réellement de son cousin et qu’elle avait fait un long voyage pour le revoir et prendre soin de lui. Les deux adultes savaient à quel point il était difficile d’utiliser cet argument contre un homme qui n’accordait aucune valeur à l’affection que toute personne autre que lui pouvait offrir à son fils. Il n’en accordait d’ailleurs pas plus à celle que son fils pouvait vouer à ces personnes.
-Ça va ?
Elle se rendit compte qu’elle ne lui avait jamais re-posé la question depuis son arrivée à Énigme. Et que c’était la première fois qu’elle avait une conversation seule à seul avec lui.
-Je suis rentré malade il y a sept ans parce que les méthodes d’apprentissage de la magie étaient inadaptées, dit-il d’une voix éteinte. Mais j’étais heureux là-bas. Une personne m’avait déjà donné la piste d’Énigme à l’époque… J’ai montré la recommandation à Père. Il ne l’a pas lue. Il l’a déchirée, et il m’a fait promettre de ne plus jamais l’abandonner. Et je l’ai fais.
Le regard de l’elfe était vide. Il avait essuyé ses joues mais des larmes brillaient encore dans ses yeux à la lumière de la lampe de chevet.
-J’ai manqué tant d’occasions depuis… Pourtant je pleure encore quand il me dit qu’il est seul. Il ne va pas bien, tu sais. Personne ne s’occupe de lui. Il n’y a que moi, mais je ne vais pas bien non plus et c’est très difficile pour nous deux.
Le but n’étant pas de multiplier les larmes mais plutôt de les endiguer, Tina contourna la problématique du vieux père laissé plus ou moins volontairement à l’abandon par la majorité de sa famille.
-Il faut que quelqu’un s’occupe de toi, maintenant, dit-elle. Tu peux pas passer ta vie à servir de canne à un vieux qui pense qu’à te marier avec de la famille pour mieux continuer à te tenir en laisse. Je veux dire, t’as tes problèmes…
-Et toi tu ne penses qu’à me soigner, coupa l’elfe avec une douceur incroyable.
-Tu veux pas ?
-Je ne sais pas. J’ai peur de cette modernité-là.
Si la Magie n’avait rien pu faire, qu’est-ce que la médecine, humaine de surcroît, pouvait bien lui apporter ? Tina comprenait ses réticences.
-Je voudrais juste, s’il y a une piste à explorer, qu’on la découvre avant qu’il t’arrive quelque chose.
La main de Lén se glissa dans la sienne et un nouveau silence tomba dans la chambre. Au vu du silence également présent de l’autre côté de la porte, Hermyfa avait manifestement terminé de négocier la paix avec Olfain.
-M’man, t’as pas honte ? cria soudain Tina.
-Pff ! Vous ne parlez pas assez fort ! s’indigna l’interpellée depuis l’autre côté de la porte.
La partie de carte reprit au bout de quelques minutes, le temps pour Lén de reprendre ses esprits. Enfin, après une nuit difficile à cause de la chaleur – et ce malgré l’usage de dormir avec deux ventilateurs braqués sur le corps, l’heure vint pour le trio de prendre le chemin de la gare. Hermyfa fit ses embrassades sur le quai, armée d’une unique valise pleine à craquer qui emportait avec elle le détail de ses négociations à Énigme et de nombreux projets pour l’avenir du peuple Solan.
Malgré l’heure très matinale, beaucoup de personnes étaient également présentes pour embrasser et enlacer leurs proches sur fond de fumée et de bruits stridents de machinerie. D’autres, pour patienter, achetaient la nouvelle édition du journal au crieur public qui clamait les nouvelles meures prises en urgence dans la nuit par la Mairie afin d’économiser la Magie d’Énigme. La matriarche prit son édition avant de monter dans le train, et Tina prit la sienne en attendant le bus de retour pour le centre-ville. Intrigué, Lén lui en fit la lecture immédiatement sur le banc de l’arrêt.
Bien que la silhouette d’Énigme se dessinât à plusieurs dizaines de kilomètres au loin, l’arrêt de bus en imitait parfaitement l’architecture originale et souple et dessinait autour des personnes en attente un abri de végétaux rigides comme le fer, peints de mille couleurs fantaisistes. L’elfe entendit sa voix résonner sous les larges plaques de verre censées les protéger d’une pluie qui se faisait trop désirer :
-« Suite à l’enquête ouverte après l’accident du Zeppelin publicitaire Z3P-TP, une faille a été repérée dans le système de sécurité de notre chère Cité. En attendant des résultats plus poussés, la Mairie a voté cette nuit l’entrée en vigueur d’une restriction temporaire de Magie dans les usages courants. En effet, la faille détectée a empêché il y a deux jours la protection complète de plus d’une centaine de bâtisses. Par chance, aucun des bâtiments concernés ne se trouvait dans la zone de l’accident. Cette défaillance ne pouvant se permettre d’être généralisée, la restriction entrera en vigueur cet après-midi même. La session finale des combats aux Arènes se déroulera comme prévu, puis le bâtiment sera condamné jusqu’à nouvel ordre afin que des révisions de sécurité soient effectuées. Tout les bâtiments de la ville recevront des visites à cet effet ; En attendant, des perturbations sont à prévoir ce soir sur le réseau des omnibus, qui passera en mode électrique à partir de midi. D’autres perturbations peuvent également survenir sur le réseau radiophonique et téléphonique, dont les tests techniques se sont heureusement révélé très concluants depuis l’année dernière. Tous les yeux se tournent évidemment en priorité vers l’Académie Astrale, qui sera la première à souffrir d’une coupure drastique de ses moyens de travail. »
36
Tellyon