Il ouvrit brusquement les yeux et le son jaillit en même temps que l’image. Un son, ou plutôt des sons, qu’il produisait lui-même. Les hurlements hystériques d’une personne que l’on contraint à faire quelque chose qui va à l’encontre de ses désirs, quelque chose de terrible. Il était allongé sur une surface relativement dure. Au-dessus de lui, trois silhouettes floues dont deux l’empêchaient de se relever tandis que la troisième lui injectait une solution sans aucun doute destinée à le calmer. Ou à tout autre chose, pour ce qu’il en savait… Il se débattait comme une furie, les tendons saillant dans le cou, les membres aussi rigides que de la pierre, sans réussir à se libérer, à se soustraire au terrible traitement qu’on cherchait à lui administrer, quel qu’il soit.

Errant encore dans les brumes du sommeil artificiel, il renonça à lutter pour se rappeler, et ferma les yeux. Le calme retomba dans le caisson entrebâillé. Il dériva un moment dans une torpeur apaisante. Combien de temps au juste ? Il aurait été incapable de le dire, mais le panneau de contrôle dont les loupiotes luisaient faiblement à côté de sa tête était sans appel : près de trois heures. Lorsqu’il rouvrit les yeux, il était 01:16. Les mêmes souvenirs violents l’assaillirent immédiatement, et son cœur se mit à battre à grands coups précipités entre ses côtes. Sa respiration s’accéléra sous l’effet de la panique, mais il se remémora malgré tout quelques mots.

— Calme-toi ! Il ne sert à rien de t’agiter de la sorte, vous avez été désignés par l’Alliance, spécifiquement et pour des raisons qui leur appartiennent. C’était ce que prévoyait le référendum, les douze élus seraient envoyés là-bas. La survie de l’espèce humaine est entre vos mains, Noé, tu devrais en être fier… Allez, calme-toi.

Des bribes de souvenirs lui revenaient lentement. La Terre… Ils avaient réussi à anéantir la planète mère, avec tous leurs engins de malheur. Les grandes cités du XXIe siècle s’étaient peu à peu transformées en un no man’s land où même les cafards, pourtant réputés être les créatures les plus résistantes de la planète, ne survivaient plus qu’avec difficulté, dévorant tout sur leur passage. Les campagnes elles-mêmes, jadis verdoyantes, n’étaient plus qu’une succession de cratères débordant d’ordures nauséabondes. L’air était devenu de plus en plus irrespirable, les allergies s’étaient vite multipliées, puis transformées en véritables maladies qui tuaient.

Plusieurs missions spatiales avaient décollé dans la seconde moitié du XXIIe siècle. Après avoir détruit la Terre par leur inconséquence, il leur fallait une nouvelle terre d’accueil à coloniser. Et en l’an 2273, l’une d’entre elles était enfin revenue… Tous les êtres humains à son bord étaient morts depuis belle lurette, ils étaient tombés en poussière quand on avait cherché à les déplacer, réduits à néant. Mais les données informatiques, elles, avaient traversé l’espace et le temps pour revenir jusqu’à eux. Il y avait bien une planète, dans une galaxie qu’on avait appelée Deoxys, qui semblait propice au développement de la vie. Mais même s’il piquait du nez, on n’abandonnait pas le navire avant qu’il ne coule sans s’assurer du bon état des canots de sauvetage, n’est-ce pas ?

Ainsi, l’Alliance avait-elle décidé, suite à un référendum rondement mené et probablement truqué, d’une nouvelle expédition à l’autre bout de l’univers, vers cette mystérieuse planète verte. Une mission spatiale d’un genre nouveau, à laquelle devaient participer douze explorateurs, garçons et filles, âgés de 14 à 21 ans, désignés par tirage au sort, et plongés dans un sommeil artificiel longue durée dont ils ne sortiraient qu’une fois leur navette positionnée en orbite de ladite planète. C’était facile de voter OUI quand la possibilité d’être sélectionné restait purement théorique, mais soudain, quand c’était son propre nom qui sortait du chapeau, les choses prenaient brusquement un aspect un petit peu plus concret, et nettement moins drôle !

Ses paupières se faisaient lourdes. Ses yeux se fermèrent bientôt, et Noé plongea à nouveau avec délice dans les brumes de l’inconscience, bien décidé à y trouver l’oubli.

* * *

Il s’éveilla douze heures plus tard, ayant pleinement retrouvé toute sa lucidité. Il resta sans bouger un long moment, guettant le moindre bruit. Si son sommeil artificiel avait pris fin, et surtout s’il était encore là pour y songer, cela ne pouvait signifier que deux choses : l’appareil avait atteint sa destination prévue, ou bien il s’était passé quelque chose d’anormal. Dans les deux cas, l’intelligence artificielle du bord avait lancé la séquence de réveil des occupants humains du vaisseau.

Par l’ouverture du caisson entrebâillé d’une trentaine de centimètres, il n’apercevait qu’un pan de cloison grise et terne. Aucun mouvement, aucun bruit. Tout était trop calme et trop silencieux. Noé prit une inspiration rendue tremblante par l’appréhension, et se redressa lentement en soulevant complètement le battant du bras gauche. Un coup d’œil à droite, un coup d’œil à gauche, personne. Il enjamba maladroitement le rebord de ce qui lui avait tenu lieu de lit douillet pendant… combien de temps, au juste ? Il n’en avait pas la moindre idée, mais il se sentait tout engourdi, extrêmement faible, comme un malade qui aurait passé beaucoup de temps alité.

Il posa délicatement les orteils sur le sol, et un léger bruit électronique se fit entendre au-dessus de sa tête. Il leva les yeux et découvrit une caméra braquée dans sa direction, dont l’œil rouge luisait puissamment dans la pénombre. Il n’était donc pas seul à bord. Quelqu’un ou quelque chose, l’intelligence artificielle probablement, veillait sur lui, le surveillait. Flageolant sur ses jambes, il parcourut du regard l’ensemble de la pièce, ou ce qu’il en voyait du moins. Douze caissons, exactement identiques au sien, étaient positionnés en étoile. En dehors de celui dont il venait de s’extraire, tous étaient hermétiquement clos. Il trouva ça bizarre. Pourquoi lui seul avait-il été tiré de son sommeil artificiel ?

Lentement, très lentement, s’accrochant au passage à tout ce qui lui semblait plus stable que lui, il s’avança vers le caisson voisin. Il remarqua alors que son panneau de contrôle était éteint. De plus en plus étrange. Il fronça les sourcils, désarçonné. Son cerveau, fonctionnant encore au ralenti après tant d’années de sommeil artificiel, refusait de le mettre sur la voie d’une compréhension effrayante. Il jeta un rapide coup d’œil aux autres caissons, et sentit son estomac lui tomber brusquement dans les talons. Ils étaient éteints, tous sans exception ! Alors là, ce n’était plus seulement bizarre, c’était surtout inquiétant…

Il atteignit sa destination, laborieusement et la peur au ventre, et se pencha sur le visage de son voisin pour l’observer à travers le panneau vitré, espérant contre toute attente ne visualiser que le contenu d’un caisson vide. Ce ne fut pas le cas… Noé fit un bond en arrière avec une exclamation étouffée, perdit son équilibre déjà précaire, et tomba douloureusement sur ses fesses. Il ferma les yeux, commandant à son cerveau d’oublier immédiatement la vision d’horreur qui lui avait été soumise, sans succès. C’était le visage de Rebecca et en même temps, ce n’était plus vraiment le sien. Dieu merci, la vision d’asticots s’agitant en tous sens lui avait été épargnée, mais il ne faisait aucun doute qu’elle était morte, et depuis un moment déjà. C’était comme si elle avait été momifiée, elle n’avait plus que la peau sur les os, une peau grisâtre qui partait en lambeaux.

Ses doigts s’étaient mis à trembler, et sa faiblesse semblait s’être accentuée. Il douta de réussir à se relever, mais tenta néanmoins l’expérience. Il n’avait plus qu’une envie : quitter cet endroit le plus rapidement possible sans s’approcher des dix autres caissons, dont il savait qu’ils devaient contenir le même savoureux spectacle. Se pouvait-il qu’il soit l’unique survivant de l’expédition de la dernière chance ? Et si tel était bien le cas, pourquoi lui ? Qu’avait-il fait de plus que les autres pour mériter de vivre ? Ou pas fait, d’ailleurs. Il ne comprenait pas, des tas de questions existentielles se bousculaient dans sa tête, mais il connaissait quelqu’un capable de lui expliquer : Scarlett.

Porté par l’adrénaline, Noé se remit sur ses jambes presque sans y penser, naturellement, et se précipita vers la porte. Il positionna son œil gauche devant le lecteur d’empreinte oculaire permettant d’en actionner l’ouverture, et jaillit dans la coursive comme un diable de sa boîte. Gauche ou droite ? Il n’en avait pas la moindre idée, la seule et unique fois qu’il avait parcouru ce vaisseau, c’était lors de son inauguration, sous l’œil attentif, et vaguement inquisiteur aussi, il fallait bien le reconnaître, des médias du monde entier. Il s’était alors contenté de suivre bêtement comme un mouton.

— Poste de pilotage, articula-t-il d’une voix rauque et presque inaudible.

Un chemin lumineux s’éclaira alors sous ses pieds, sous la forme d’un ruban de couleur bleue remontant la coursive vers la gauche, traversant une première intersection avant de bifurquer sur la droite à la suivante. De toute évidence, si avarie il y avait eu à bord, elle ne concernait pas les systèmes électriques. Soulagé, Noé suivit la lumière sans plus d’hésitation, non sans remarquer que les dalles s’éteignaient derrière lui au fur et à mesure. Il traversa ainsi une partie de l’appareil avant d’atteindre le poste de pilotage qui était plongé dans l’obscurité.

— Scarlett ? appela-t-il, presque timidement, parce qu’il n’avait jamais eu de véritable occasion de s’adresser à l’intelligence artificielle du Deoxys II. A moins que son hésitation ne soit due à une crainte inavouée de n’obtenir aucune réponse.

— Bonjour Noé, lui répondit une voix féminine, jeune et dynamique. Je suis honorée d’avoir enfin l’occasion de vous rencontrer. Et j’ai le plaisir de vous annoncer que vos données médicales sont excellentes, compte tenu du temps que vous avez passé dans votre caisson. Et de celles des autres élus…

Le poste de pilotage s’était graduellement éclairé au moment où la réponse de Scarlett avait jailli dans la vaste pièce silencieuse. Comme il s’y était attendu, il s’y trouvait complètement seul. Les écrans des différentes consoles affichaient des séries de chiffres, des courbes et des camemberts. Avant de quitter la Terre, les douze élus avaient été équipés d’un implant leur permettant d’interpréter toutes ces données correctement mais pour l’heure, Noé n’en avait rien à faire. Le silence s’éternisait. Scarlett avait-elle essayé de faire de l’humour en évoquant les conditions de santé de ses compagnons disparus ? Peu probable, et puis c’était d’un mauvais goût…

— Merci, Scarlett, reprit-il d’une voix étranglée, moi de même. Euh… à propos des autres justement, qu’est-ce qui s’est passé ? Que leur est-il arrivé ?

— Au cours de notre septième année de voyage, nous avons été percutés par un astéroïde de catégorie 5, répondit l’intelligence artificielle comme si cela voulait tout dire, et sans manifester la moindre émotion. Cela a occasionné de multiples dégâts dans les systèmes du bord, en particulier une fuite au niveau du réservoir d’oxygène qui remettait en cause la survie des élus. J’ai été programmée pour réagir à toutes sortes de situations, j’ai réagi en conséquence.

— Et donc ? Qu’as-tu fait ? demanda Noé, horrifié par la froide indifférence avec laquelle Scarlett lui faisait son compte-rendu.

Intellectuellement, il concevait tout à fait que le manque total d’empathie de Scarlett était parfaitement normal, elle n’était pas programmée pour s’émouvoir des états d’âme de ses passagers. Cela rendait cependant la mort de ses compagnons d’autant plus atroce, et les conséquences directes de ce qu’elle évoquait, sur lui, Noé, lui donnaient la nausée.

— Optimisé l’utilisation de l’oxygène à bord. Toutes les sections qui n’étaient pas strictement nécessaires à la survie des élus ont été condamnées l’une après l’autre. Malheureusement, ça n’a pas suffi, notre position au moment de l’impact étant beaucoup trop éloignée de notre destination finale, et j’ai rapidement dû cesser d’alimenter certains caissons.

Toujours ce ton impersonnel et clinique qui faisait froid dans le dos… Un terrible sentiment d’oppression envahissait Noé, comme s’il avait brusquement subi la raréfaction de l’oxygène de plein fouet. Les larmes lui étaient montées aux yeux. Horrifié, il ne pouvait s’empêcher de s’interroger sur les tous derniers moments de ses compagnons, de se demander s’ils s’étaient éveillés en suffoquant ou s’ils étaient simplement partis, paisiblement, dans leur sommeil. Un terriblement abattement le gagnait.

— Continue… se força-t-il néanmoins à demander parce qu’il le leur devait. Quels caissons précisément ? Sur quels critères as-tu basé ton choix ? Et quelle est la situation actuelle ? Pourquoi m’avoir réveillé maintenant ?

— Le taux de survie estimé de chacun des élus en situation de crise. Tous les caissons ont peu à peu cessé d’être alimentés, sauf le vôtre, Noé. Cela n’est toujours pas suffisant. Il y a trois jours, l’évacuation est finalement devenue plus qu’une éventualité, une nécessité. J’ai dû lancer la phase de réveil…

* * *

Noé pénétra dans la navette avec précaution. Non pas qu’il ait craint d’y trouver de la compagnie, qu’elle soit humaine ou extraterrestre, amicale ou non, mais parce que quelques heures seulement s’étaient écoulées depuis que Scarlett l’avait tiré de son sommeil artificiel, et qu’il ne se sentait pas encore très vaillant. Ça, et puis aussi le fait qu’il n’était pas du tout dans son élément, et qu’il craignait de faire une bêtise en touchant quoi que ce soit, volontairement ou par inadvertance. Scarlett s’était pourtant montrée catégorique, c’était précisément la raison d’être de l’implant qu’il avait reçu sur Terre avant de partir ; et puis l’intelligence artificielle veillerait au grain jusqu’à ce que la navette ait regagné le plancher de vaches, oui, c’était une promesse solennelle. N’empêche…

Il progressait lentement en s’accrochant là où il le pouvait, pour lutter contre les effets de l’apesanteur. Cette perpétuelle impression de flotter finissait par lui donner la nausée, et le fauteuil qui faisait face à la console de pilotage lui apparut comme une oasis verdoyante après une dure traversée du désert. Lorsque ses doigts touchèrent le cuir velouté, il poussa un soupir de soulagement inconscient, et d’une dernière traction du bras, partit dans un salto avant jambes repliées qui se termina pile poil dans l’assise du fauteuil. Là, il resta figé sur place, médusé devant la beauté du spectacle offert à sa vue.

Elle reposait dans un écrin de ténèbres illuminé d’étoiles. Elle était ronde, tout en nuances de bleu et de blanc, magnifique. Elle ressemblait à la Terre comme une sœur jumelle, et en faisant abstraction de tout ce qu’il savait, de toutes les mauvaises nouvelles dont Scarlett l’avait abreuvé comme un oiseau de mauvais augure, il aurait presque pu se persuader qu’il rentrait chez lui. L’intelligence artificielle du Deoxys II avait pris le temps de lui parler abondamment de cette planète. Son système solaire était noyé dans une nébuleuse, dont les perturbations électromagnétiques rendaient toute détection radar impossible. C’était la raison pour laquelle elle n’avait pas été retenue pour le programme, parce que personne ne l’avait vue depuis la Terre. Mais elle était viable, c’était une certitude. Noé déglutit difficilement.

— Je ne suis pas très sûr d’avoir envie d’aller crever tout seul sur cette planète, tu sais, Scarlett, aussi splendide soit elle, dit-il d’une voix éteinte. Peut-être que tu devrais juste me replonger dans le sommeil, me laisser… mourir en paix, comme les autres. Je crois que je préfère mourir d’asphyxie que de solitude.

— Voilà qui est absolument impossible, Noé, je suis infiniment désolée. Première loi de la robotique : « Un robot ne peut nuire à un être humain, ni laisser sans assistance un être humain en danger. » Vous ne serez pas seul, il y a de la vie sur cette planète.

Il ne voyait pas très bien où Scarlett allait pêcher pareille assurance, mais c’était une affirmation qu’elle lui avait faite plus d’une fois, ces dernières heures. Dans tous les cas, avait-il réellement le choix ? Scarlett refusait catégoriquement de l’endormir à nouveau, et mourir par asphyxie en étant conscient de ce qui se passait, en se sentant étouffer lentement mais sûrement… Non, il n’y tenait pas, tout compte fait. Peut-être que la navette ne survivrait pas à la traversée de la couche d’atmosphère de cette lumineuse planète ? Peut-être qu’il irait tout bêtement se crasher à l’atterrissage contre la première montagne venue ? Il n’était pas encore temps de s’inquiéter d’une hypothétique solitude. Il n’était pas encore tiré d’affaire.

Il attacha le harnais qui le collait à son siège, verrouilla son casque, et assura Scarlett qu’il était prêt tout en fermant hermétiquement les yeux. Il préférait ne rien voir, ne rien savoir. S’il l’avait pu, il aurait baissé le volume au maximum pour ne plus entendre Scarlett. Mais la voix féminine, jeune et dynamique qui avait si bien su le rassurer à son réveil entama sans autre état d’âme son sinistre décompte…

Jusqu’à ce qu’elle soit brusquement couverte par les rugissements d’une alarme virulente qui sembla s’enrouler autour de son cerveau pour l’étouffer méthodiquement comme un serpent sa proie ! Noé rouvrit brusquement les yeux, qui s’écarquillèrent à la vue de la console qui lui faisait face. Certains niveaux étaient devenus comme fous, ils grimpaient ou chutaient de manière vertigineuse et sans la moindre cohérence, changeant de couleur au même rythme que la gravité du seuil qu’ils atteignaient ; de nombreux voyants lumineux oranges, ou pire rouges, s’étaient allumés un peu partout, accompagnés de notifications sonores toutes plus alarmantes les unes que les autres ; une légère fumée s’échappait même d’un panneau sur sa droite.

L’alarme continuait de hurler intensément mais Scarlett n’avait pas interrompu son décompte, pas même marqué la moindre hésitation, complètement sourde aux hurlements qui vrillaient les oreilles de Noé. Le jeune garçon ouvrit la bouche pour l’interpeller, la réveiller, la secouer, n’importe quoi, incapable de comprendre comment il était possible que l’intelligence artificielle du bord puisse ne pas se rendre compte de ce qui se passait. Mais l’appareil se mit soudain à trembler de partout et il s’accrocha aux accoudoirs de son fauteuil : les moteurs venaient de s’allumer ! Elle n’allait tout de même pas poursuivre la procédure ? Médusé, la bouche ouverte comme une carpe, il n’arrivait pas à expulser le moindre son de sa bouche. Malgré toute l’urgence de la situation, rien ne sortait.

En désespoir de cause, il se mit à tirer sur son harnais verrouillé comme un forcené échappé de l’asile, s’acharna dessus tant et plus jusqu’à ce qu’il finisse par se pincer violemment un doigt, et retrouver la parole brusquement dans un « bordel de merde » retentissant.

— Scarlett, qu’est-ce que tu fous, bon sang ? Arrête ça tout de suite, tu vois bien qu’il y a un problème, on ne peut pas s’éjecter avant de savoir lequel, enfin ! Et puis arrête-moi cette alarme, elle va finir par me rendre dingue ! Scarlett ! Tu m’entends ?

Une goutte de sang échappée de son doigt pincé passa en flottant devant la visière de son casque. Il secoua la tête, sentant grandir en lui un sentiment d’inéluctabilité dérangeant et surtout effrayant. Puis il se mit à appuyer convulsivement sur tous les boutons à porter de ses mains, dans l’espoir insensé de trouver celui qui rétablirait la situation, ou au moins ferait cesser ce fichu décompte.

— J’entends, Noé, répondit finalement Scarlett après ce qui lui sembla une éternité. Mais il n’est absolument pas possible d’interrompre la procédure d’éjection à ce stade de son déroulement, je suis dés…

L’explosion qui s’ensuivit lui coupa définitivement le sifflet. Pétrifié, collé à son siège par une pression phénoménale, Noé sentit la navette bondir en avant comme une balle de revolver. Ses poumons se ratatinèrent en expulsant tout l’air qu’ils contenaient, son diaphragme se souleva comme pour réduire encore l’espace qui leur était dévolu, et durant quelques secondes de pure panique, sa respiration fut littéralement coupée. Puis, dans un râle de survivant, il prit une grande goulée de l’air pur que lui prodiguait sa combinaison, et resta là, scotché à son siège par la violence de ce qui venait de se passer autant que par le spectacle grandiose et magnifique de la planète qui grandissait tout doucement dans son champ de vision.

Les voyants clignotaient toujours frénétiquement, mais l’alarme avait finalement cessé de rugir, probablement hors service. Il se sentait sonné et comme hors du temps, dans une bulle d’indifférence fragile mais néanmoins protectrice, uniquement concentré sur la vision hypnotique qui s’offrait à lui. Et cela dura quelques longues secondes au cours desquelles la sueur froide eut même le temps de commencer à sécher le long de sa colonne vertébrale. Puis rapidement, trop rapidement, son cerveau prit le relais sans que cela résulte d’une volonté consciente de sa part, et il utilisa l’implant mis à sa disposition pour étudier le tableau de bord, et essayer d’évaluer la situation. Elle n’était guère brillante, comprit-il rapidement…

Il y avait une brèche grandissante dans la paroi vitrée de la navette. Avait-elle était causée par l’impact avec l’astéroïde ou l’explosion récente ? Il aurait été bien incapable de le dire, il ne lui semblait pas l’avoir vue en arrivant, mais il n’avait pas spécialement fait attention non plus. Toujours était-il que le vide extérieur, devenu bête à l’affût, semblait s’évertuer à happer jusqu’à la plus petite particule d’air de la cabine, aspirant tout comme une sangsue. Au moment précis où cette sombre idée lui traversait la tête, la vitre vola en éclats, envoyant valdinguer tout ce qui n’était pas solidement arrimé dans l’habitacle. Un bloc notes fixé au mur par un ressort fut violemment arraché, entraînant avec lui un petit crochet métallique qui se prit dans le revêtement de sa combinaison, et réduisit son efficacité à néant dans un atroce bruit de déchirement.

En l’espace de quelques malheureuses secondes, tout fut terminé… Il s’était interrogé sur la fin de ses compagnons de voyage à peine une poignée d’heures plus tôt, sur ce qu’ils avaient pu sentir, ou ressentir, quand elle était venue. La réponse lui apparut brusquement, comme une révélation morbide, et il eut juste le temps de réaliser que c’était une simple question rhétorique, car en réalité, il ne voulait surtout pas savoir.

* * *

Scarlett se pencha sur le visage de Noé pour l’observer à travers le panneau vitré. Elle ne fit pas de bond en arrière, ne tomba pas douloureusement sur ses fesses, ne ferma pas les yeux en commandant à son cerveau d’oublier immédiatement la vision d’horreur qui lui avait été soumise. Rien de tout ça. Elle se contenta d’une moue un peu chagrine et d’un soupir vaguement agacé à la vision du visage momifié du garçon, qui ne présentait plus que la peau sur les os, une peau grisâtre qui partait en lambeaux. Elle ôta ses lunettes pour masser l’arête de son nez, révélant ses yeux bleus comme la Terre vue de l’espace. Elle était déçue, certes, mais surtout harassée de fatigue.

Sur un simple geste de sa part, des lumières crues s’allumèrent au plafond de la salle, révélant toute son immensité. En réalité, ce n’était pas douze caissons en étoile qu’elle contenait, mais des centaines, des milliers d’autres rangées que l’obscurité avait jusque-là dissimulées, disposées comme des pétales de fleur autour de la première. Ils ne se trouvaient bien évidemment pas à bord du Deoxys II, il n’avait pas appareillé, pas encore.

— Suivant ! ordonna-t-elle froidement. Dépêchez-vous, le temps presse. Bon sang, à ce rythme-là, il n’en restera pas un seul au moment du départ… Comment peut-on espérer la survie de l’espèce humaine avec une telle bande d’empotés ! Ils ne tiennent pas la pression, ils ne sont même pas capables de survivre à leurs propres rêves !

Elle fit un pas de côté, s’empara d’une énorme seringue sur un plateau que lui tendait une assistante toute de blanc vêtue, et se pencha sur le caisson suivant. Un jeune garçon de 16 ou 17 ans se débattait comme une furie à l’intérieur, les tendons saillant dans le cou, les membres aussi rigides que de la pierre.

— Calme-toi ! Il ne sert à rien de t’agiter de la sorte, vous avez été désignés par l’Alliance, spécifiquement et pour des raisons qui leur appartiennent. C’était ce que prévoyait le référendum, les douze élus seraient envoyés là-bas. La survie de l’espèce humaine est entre vos mains, Gabriel, tu devrais en être fier… Allez, calme-toi.

Elle débitait son discours comme une leçon parfaitement su, mécaniquement. Elle actionna le piston, et le garçon ne tarda pas à plonger dans les bras de Morphée.

— Peut-être que ce sera le bon, cette fois…, murmura-t-elle comme pour elle-même, détournant volontairement le regard des caissons trop nombreux qu’on évacuait silencieusement comme de honteux échecs.

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