Midi approchait et le bar du Nouvel Art était déjà bondé : De la salle à la terrasse, des groupes entiers de personnes bien habillées se serraient autour des tables en bois en riant et en discutant vivement, entourées d’une dense fumée que le soleil semblait traverser avec peine. La cacophonie des discussions se mêlait à la musique enjouée de l’orchestre, lequel se battait vigoureusement afin de couvrir les échanges de paroles et d’imposer son rythme à une assemblée insensible. Quelques épaules et pieds s’agitaient çà et là, signe que l’ambiance était présente, mais elle semblait n’être qu’un dû auquel personne ne prêtait attention tant qu’il était présent et fonctionnel ; Dès que le groupe cessait de jouer, on remarquait alors son absence et des applaudissements sommaient son retour.
Tina trouva l’endroit parfaitement adapté à la conversation qu’elle souhaitait avoir avec sa mère, et elles choisirent donc une table idéalement accolée à la baie vitrée qui donnait sur la terrasse, suffisamment près de la scène dans le but d’être couvertes par la musique.
-Plus je décale mon retour et moins la Cour aura l’occasion de mettre la main sur des pistes fiables, je connais le principe. Papa maîtrise les ficelles.
-Tu as bien détruit les preuves, tout de même ? interrogea Hermyfa en se penchant au-dessus de la table pour réclamer du feu.
-Autant que possible ; Après, le souci avec les gens, c’est qu’à moins de les buter, ils finissent par parler. Pas faute d’avoir pris des précautions.
-Je te tiendrai en liaison avec ton père mais dans le doute, prépare-toi un alibi en acier.
-Rien à la radio ? Dans les journaux ?
-Une guerre ? Quelle guerre ?
Un rictus sarcastique s’étira sur les lèvres de l’elfe dont les traits sans âge faisaient presque passer sa propre fille pour une vieille parente.
-Personne ne parle de toi, si c’est ce qui t’inquiète. Ou te chagrine, tu choisis.
Un serveur passa prendre commande, et, sitôt qu’il eut disparut dans les effluves blanches parfumées aux mille tabacs, Tina botta en touche les soucis à venir du côté militaire, alluma sa pipe et en tira une puissante bouffée afin d’ajouter sa pierre à l’édifice de fumée.
-Tu vas finir par faire quelque chose pour tonton ? Il s’arrange pas, on dirait.
-Je ne vénère aucune divinité mais cela ne m’empêche pas d’avoir un tant soit peu d’intégrité, ma fille ! Et ce n’est pas parce qu’il est toujours là avec une couronne sur le front que tous les pouvoirs sont à sa portée. L’important, c’est qu’il en soit persuadé, alors laisse-moi les manœuvres invisibles et contente-toi de t’occuper de toi et de ton pauvre cousin.
-Déjà prévu. C’est quoi l’excuse officielle pour garder Lén ici ?
-Eh bien, nous dirons que je l’aurais perdu en route alors que je rentrais au pays.
Le même rictus sarcastique qui s’était peint sur ses lèvres pâles un peu plus tôt revint, semblant désormais ne plus vouloir la quitter. Toujours très à l’aise dans sa façon d’être et de paraître, Hermyfa ne se cachait jamais pour faire de l’esprit, aussi acide et noir fût-il.
-Non ? Vraiment ? Bon très bien : Il est tombé gravement malade et n’était pas transportable, je t’ai donc fait venir et l’ai laissé à tes bons soins.
-Et la vérité, ça t’as pas traversé la tête ?
-T-t-t-t ! Si tu pars avec cet esprit, dans deux mois j’apprends que la Cour Martiale t’as fusillée pour perfidie ! Ce n’est rien qu’un demi-mensonge, au fond : Si Lén ne tombe pas malade maintenant, cela viendra tôt ou tard. Et dans tous les cas, sa seule chance d’obtenir de meilleures conditions de vie se trouve dans cette ville. Autant prétexter un besoin de soins prématuré puisque c’est ce qui serait arrivé de toute façon… Je nous trouve déjà bien chanceuses qu’il ait tenu dix ans.
Tina avait longtemps pressé son cousin d’accepter les propositions de sa tante à prendre le premier bateau pour le large et à fuir afin de mener sa propre vie loin de son père, n’importe où pourvu qu’il s’y sente mieux ; Il avait catégoriquement refusé de partir sans elle à ses côtés pour l’accompagner et, par ailleurs, visait déjà Énigme par curiosité pour les activités qu’Hermyfa y menait. Il avait donc sagement attendu et enduré tandis que sa tante préparait le terrain pour lui, selon les termes d’un accord connu d’els seul•es.
-On anticipe la vérité, alors.
-Exactement ! Pensez un peu à moi qui devra faire tampon entre lui et vous !
-Tu vois, j’aurais pas parié sur ce prétexte-là. J’aurais plutôt pensé que tonton aurait bien gardé Lén à l’abri de tout, sa propre ombre comprise, et aurait refusé de le laisser vivre hors du pays, même pour se faire soigner.
-Écoute : Quand ton cousin est né, que l’on a annoncé que c’était un garçon et qu’il n’avait pas crié, Olfain l’avait déjà enterré. En le sachant malade sans rien pouvoir y faire, il l’a considéré comme une erreur de la nature ; Mais cette erreur fait partie de tout ce qui lui reste dans son monde figé et il fera tout pour garder ses repères, même si cela implique de maintenir artificiellement son fantôme de fils en vie. Il ne tient pas à ce qu’il meure avant lui, cela l’obligerait à maquiller le premier décès naturel de l’histoire elfique en départ tranquille vers des terres meilleures, pour n’affoler personne. Parce que oui, il faut ménager cels qui croient encore à cette mascarade ! Un elfe qui meurt avant d’être décidé à partir, ton oncle ne s’en remettrait pas et le Temple non plus. Ça n’a rien à voir avec de l’amour ou de la prudence
Hermyfa pouffa de rire à cette idée, puis, d’un geste leste et désinvolte, elle leva la main en direction du serveur afin de lui indiquer la table dissimulée entre les pantalons bouffants, les vestons bariolés et les chapeaux démesurés. Les yeux dans le vague, Tina quant à elle repensait au jour où elle avait assisté à la naissance de son cousin. Elle était alors encore jeune, mais elle avait très tôt ressenti ce que sa mère venait d’évoquer, bien qu’elle eût refusé de l’exprimer si clairement en préférant sans doute croire qu’elle avait tord, ceci afin de ne pas détester totalement son oncle ; Un exploit qui relevait du légendaire, se disait-elle maintenant qu’elle constatait les dégâts infligés à son cousin.
-J’ai donné à Lén tous les papiers importants que j’ai reçu depuis mes échanges avec Énigme, toutes mes listes de contacts à la Mairie et à l’Académie, continua Hermyfa en jouant avec les perles de son sautoir. J’ai déjà distillé quelques indices auprès de l’ambassadrice de la ville concernant un potentiel séjour de sa part, à ma demande bien entendu. Il a déjà rencontré quelques personnalités et il sait quel rôle il doit tenir en cas de rencontre. À mon retour à la maison, je lui obtiendrais un accord écrit de son père : Ça le rassurera quant à la légitimité de son départ, car tu sais qu’il ne pourra pas s’empêcher de se sentir coupable de la peine surjouée qu’il causera autour lui.
-Je vois que t’as tout bien calculé.
-Ma chérie, tu as fais la guerre comme moi : Tu sais très bien que les meilleures stratégies se préparent à l’avance et qu’avoir un ennemi à l’usure prend du temps.
Elle entama son café avec enthousiasme, passant d’une chose à l’autre aussi vite et aussi efficacement qu’elle trouvait toutes les idées qui jalonnaient sa lente mais stable ascension au pouvoir.
-Hm ! J’y pense ! Sur une note très positive, tu n’auras peut-être pas à te soucier de ton cousin trop longtemps : Je crois qu’une personne recherche déjà ses faveurs.
-Humaine ?
-Je ne sais pas, mais ce serait le mieux pour lui : Au moins, ces choses-là meurent vite. Sauf ton père. Mauvaise herbe, il s’accroche encore…
-C’est tonton qui va rager, sourit la demi-elfe en plongeant son regard dans les vagues noires qui se soulevaient dans son café chaque fois qu’elle faisait tourner sa tasse.
-Le rageur ragera ! décida empiriquement l’elfe au caractère bien trempé.
-Et qu’est-ce qui te fait dire que ça soupire sous les fenêtres du petit ?
Hermyfa leva le doigt en entendant la voix de Mélody, reconnaissable entre mille au milieu du brouhaha général. Malgré sa taille minuscule , celle-ci se contorsionnait entre les membres de sa très large clientèle en distribuant sourires et poignées de mains, le tout en traversant avec agilité la valse des plateaux chargés.
-Madame ! appelait-elle avec bonne humeur.
Visiblement habituée à cette routine, l’elfe avait déjà tendu la main au-dessus de son épaule gauche tandis qu’elle buvait son café de la droite. Mélody lui remit un petit bouquet d’œillets blancs et de coquelicots.
-Ça, dit-elle alors à sa fille en posant délicatement l’amas compact de fleurs sur le côté de la table.
Alors que la demi-elfe considérait avec étonnement cet étrange cadeau, elle vit soudainement un enveloppe apparaître dans son champ de vision. Aussitôt, il lui sembla que son cœur se liquéfiait. Devant son hésitation, son amie précisa :
– Elle était à la boîte avec ton nom, sans adresse d’expédition. Je l’ai faite vérifier par la sécurité au cas où mais rien d’anormal n’a été détecté.
L’enveloppe changea de main mais Mélody ne bougeait pas. Devant l’insistance des deux paires d’yeux braquées sur elle, Tina ouvrit le maigre cachet qui maintenait le secret bien gardé et tira deux papiers distincts. Le silence de la petite tablée mesura sa gravité à celle d’un trombone tremblotant, durant ce qui sembla être une éternité de notes.
-« Pas d’excuse cette fois » ; C’est pas signé… Mais je crois que j’ai gagné un billet pour les Arènes.
Les yeux de Mélody parurent soudain ronds comme des billes tant la surprise la saisissait.
-C’est une édition spéciale ? Fais voir ! supplia-t-elle, surexcitée.
Le large rectangle de papier rigide était en fait une photographie en vue de dessus d’un terrain de terre battue bordé de gradins. Il portait la mention TB – 3 : S.A1 dans un cadre sur le côté droit de l’image. La date de validité annonçait une session en fin de semaine.
-Ah, je l’ai déjà. Je voulais le terrain de glace mais il est très rare… Et la photo des pistols assassins, aussi… Elle a été éditée en si peu d’exemplaires que le prix du billet se compte en centaines.
-Et tu vois le combat depuis des sièges en platine, pour ce prix ?
-Ah non, non ! Tu as le billet. Pour la collection.
-Avant, quand t’achetais le ticket, c’était pour avoir une place.
-Oui eh bien maintenant tu achètes le ticket pour avoir une place ET pour avoir la collection complète des photographies. Regarde la qualité de l’image, il n’y a que les meilleurs appareils pour rendre un tel degré de détail ! Et en couleur !
Hermyfa attrapa le mot mystérieux, sans grande illusion toutefois sur son niveau d’expertise. Il n’y avait effectivement qu’une seule phrase non signée, à la calligraphie large, déliée et souple.
-J’aime beaucoup l’écriture, commenta-t-elle avant de relâcher négligemment le bout de papier.
Tina demanda à Mélody de lui faire préparer une pâtisserie à faire monter dans la chambre pour Lén, ce afin de l’éloigner de la table, puis s’en retourna à l’analyse de cette unique phrase en encre noire sur papier réutilisable.
-Eh bien, peut-être que je vous verrais marié•es, toi et Lén, finalement, dit Hermyfa en haussant paresseusement les épaules.
Malgré le regard incrédule de sa fille, elle ne souhaita pas développer sa pensée. Une fois café et le tabac consommés, les deux femmes reprirent la direction de la chambre. Bien que la porte fût close, cette porte-là dont la gérante avait tant vanté la solidité, on pouvait clairement entendre résonner dans le couloir un joyeux concert d’instruments en improvisation.
-Ça, ça va être vraiment lourd, grogna la demi-elfe avant d’ouvrir la porte.
Elles trouvèrent Lén étalé de tout son long sur le sofa, balançant imperceptiblement son corps au rythme de la musique, les yeux fermés. Il réagit à peine à leur arrivée, jusqu’à ce que sa tante vînt porter à ses sens le fameux bouquet-surprise pour lequel il se redressa aussitôt, quoiqu’avec un peu de mal. Il plongea ses doigts fins dans les tiges et prit une grande inspiration, le nez dans les pétales. Son bonheur se lisait aisément sur son visage mais il ne lui fut possible de l’exprimer clairement que lorsque Tina baissa le son du gramophone.
-Elles sont belles, n’est-ce pas ? lui demanda-t-il rêveusement sans réellement attendre de réponse. Depuis que je suis arrivé ici, on m’en fait porter un bouquet comme celui-ci tous les jours à la même heure !
-Maman m’a dit. On t’admire déjà.
Le prince qui leva les yeux sur elle lut rapidement dans son expression que cette idée lui déplaisait d’avance, et sa joie sembla fondre en même temps que le volume du gramophone diminuait, jusqu’à disparaître dans un cliquetis. La demi-elfe en profita pour retirer l’aiguille du disque en soupirant.
-Mais ça suffit pas, dit-elle en se penchant sur son cousin afin de lui prendre les mains. Je vais chercher des contacts chez la crème de la crème de la médecine locale. Tu me feras le plaisir d’y aller.
-Je ne sais pas te dire non. Choisis qui tu veux et j’irai les yeux fermés, lui murmura-t-il avec beaucoup d’amour dans la voix.
-Je suppose que c’est pas vraiment ce que t’attendais en parlant d’intégration.
-C’est une étape. Cela ne me prendra pas tout mon temps. Et ce sera toujours moins ennuyeux que de subir tous les jours papa et sa peur de l’invasion humaine.
-C’est bien. C’est l’esprit que je veux voir.
Elle s’assit un instant pour le prendre dans ses bras, sans remarquer qu’il s’accrochait plus fort à son bouquet. Hermyfa secoua la tête.
-Commence par l’emmener aux Arènes, suggéra-t-elle en s’asseyant pour lire un magazine. Montre-lui la ville, pas juste les couloirs de l’hospice.
-Aux Arènes ? Tu rigoles, c’est pas pour lui ! Par contre, si tu veux venir…
-Hors de question : Maintenant que tu es là, mon travail est terminé. Je fais mes bagages. C’était très amusant de faire la fête ici, mais j’ai du pain sur la planche avec ton oncle et Havredor. Il y a d’autres elfes à sauver avant que le navire ne sombre. Je serai partie avant la fin de la semaine.
Attristé par la nouvelle, Lén se leva pour enlacer tendrement sa tante et la remercier de ce qu’elle avait fait pour lui.
-Prends tout ce que tu peux, chéri, et rends ton père aussi furieux que possible de ma part.
Suite à cette discussion, Tina profita de l’après-midi pour ranger elle-même toutes les affaires montées plus tôt dans sa chambre, qu’elle avait refusé que l’on déballe à sa place. Tandis que Lén rajoutait son bouquet à ceux déjà mis en vase, recomposant patiemment son propre arrangement floral, elle s’adonna à une revue en détail de ses affaires : Une habitude à laquelle elle ne dérogeait jamais et qui lui donnait l’occasion de vérifier la conformité de chacune de ses possessions afin d’en éliminer tout élément suspect. Il lui était déjà arrivé plusieurs fois de jeter des objets qu’elle ne se souvenait pas avoir emmené, des enveloppes scellées qui n’étaient pas là auparavant ou des vêtements imprégnés d’une odeur louche. Quelques années auparavant, elle avait eu, en outre, la surprise de découvrir la présence d’un scorpion livré à son intention au beau milieu d’un coffre à manteaux.
Tout fut longuement et précautionneusement inspecté, déplié, replié, retourné, secoué. La première chose qu’elle avait sorti de ses affaires était sa radio, qu’elle avait insisté pour brancher en lieu et place de celle proposée par l’hôtel, pourtant plus récente et plus commode à déplacer.
-Le fil est plus long, argumenta-t-elle fermement en déplaçant elle-même un guéridon entre les deux salons.
Elle mit en place le matériel, le brancha et commença les réglages manuellement.
-C’est une jolie radio, commenta Lén avec gentillesse en la regardant s’empêtrer dans les ondes.
Tout en regardant sa cousine se débattre avec son matériel, il mangeait tranquillement une part du gâteau au chocolat emplâtré de crème que Mélody lui avait fait porter un peu plus tôt. Il détaillait avec curiosité les formes et le fonctionnement de la vieille radio de guerre, sans pour autant vouloir aider aux manipulations.
-Je rêve ! Pendant tout mon voyage je peine à trouver des fréquences parce qu’il n’y en a pas assez, et maintenant, il y en a tellement que l’appareil est saturé !
Sur les fréquences officielles, les annonceuses et leurs chroniqueurs déblatéraient leur flot incessant de paroles « Un dernier court-métrage… » scritch. « Victoire par onze à sept hier so… » scritch. « … marché carrefour de la vieille-ville… » scritch. « … soleil au beau fixe su… » scritch scritch. Tina tournait les boutons dans tous les sens. Entre deux ondes, les informations se mélangeaient et provoquaient un véritable duel de nouvelles entre stations.
-Comment veux-tu suivre quoi que ce soit ? Le temps que tu cherches ta nouvelle, elle doit passer sur la fréquence que tu as quitté il y a cinq minutes. Prends la radio de l’hôtel, tout est déjà enregistré…
-Peut-être mais c’est pas celle que je veux écouter.
Elle eut beau tourner et pivoter encore les boutons avec insistance, les nombreux relais magiques installés au-dessus des toits de la ville paraissaient s’affoler devant la sensibilité de l’appareil et vouloir se jeter dessus tous ensemble afin de répondre en chœur à sa demande.
-C’est drôle, soupira finalement l’elfe blond, avec ses deux gros boutons en haut et son écran en-dessous, on dirait qu’elle te rigole au nez.
Intriguée par la remarque, Tina cessa de triturer les boutons et leva la machine à hauteur de son visage en la tenant à bout de bras. L’esthétique de l’objet s’apparentait effectivement à une petite créature trapue en forme demi-cercle, faite de bois et de circuits en cuivres et dont les pieds se comparaient à de petites pattes. La petite chose semblait incontestablement lui sourire d’un air béat et se fendre de rire devant son obstination mal placée, tout en clamant par les haut-parleurs qui lui tenaient lieu de joues : « … Et du concours d’hydroplaneurs. Enfin, tournoi en équipes aux Arènes d’Énigme cette fin de semaine, encore des places à gagner pour la fin de saison !… ». La commandante laissa pour une fois l’annonceuse s’exprimer et rappeler le classement des participant-es, intensément concentrée sur l’énumération des noms ; Elle changea sèchement de station dès qu’elle reconnut les premières notes de musique de la réclame pour ce fichu kilo de betteraves.
Elle régla finalement le problème des stations simultanées en repliant complètement et définitivement l’antenne de la radio, puis se remit au travail. Bien qu’occupée par son rangement, elle revenait toujours vers la machine dès que les réclames faisaient leur apparition afin de changer de station ; Les informations étant répétitives et finalement peu nombreuses, elle laissait en revanche défiler les musiques afin de se déplacer moins souvent. Elle put aisément faire passer ce manque d’entrain pour une volonté de faire plaisir à son cousin.
Fort heureusement pour Tina, c’était aussi au moment des réclames que des interférences magiques apparaissaient, faisant grésiller les voix perchées et les discours ineptes, les rendant ainsi supportables lorsqu’elle n’avait pas le temps de changer de fréquence.
Il devait exister une chaîne pour à peu près tous les sujets et tous les goûts et pourtant, toutes paraissaient diffuser exactement les mêmes informations et les mêmes annonces à quelques minutes d’intervalle : Cela faisait bien la sixième fois aujourd’hui qu’elle entendait le météorologue annoncer une semaine sans nuages et la chroniqueuse assurer que la production automobile se portait à merveille selon les courbes officielles publiées par les industries locales.
Dans le salon adjacent au sien, les deux elfes de la famille lisaient sans échanger un mot. Lén s’intéressait au contenu du journal du matin tandis qu’Hermyfa feuilletait les pages colorées des magazines sportifs : Entre les articles, l’attention se trouvait constamment happée par des images disséminées un peu partout à intervalles régulières. En noir et blanc ou en bariolé, sur papier glacé ou recyclé, les annonces rivalisaient d’imagination ou de vieilles ficelles pour attirer le regard.
-Tiens, regarde, dit Hermyfa à son neveu en lui tendant son magazine replié de façon à lui montrer une page de réclame.
Cette dernière représentait, dans le style graphique en vogue partout en ville, un elfe à la peau brune, à genoux sur un sol invisible couvert de cendres. Poussiéreux, la chemise ouverte tombant sur ses avant-bras relevés et pliés comme s’il s’étirait lascivement, il semblait vouloir se relever au moment où l’artiste avait capturé son mouvement et son regard, embrasé et séducteur, dirigé vers toute personne susceptible de regarder l’affichette. Au-dessus de lui, l’image d’un oiseau de feu et le mot « Phénix » s’étendaient majestueusement dans leur mosaïque de vitrail stylisé.
-Cet elfe-là, il a réussi, sourit-elle avant de reprendre sa lecture.
-Je ne sais pas… Nous en avons beaucoup vu dans les annonces, mais nous n’en avons pas encore croisé pour de vrai, remarqua Lén.
-De ? interrogea Tina en revenant de sa chambre enfin rangée, vêtue désormais d’habits plus civils et plus confortables.
-Des elfes. Je montrais à ton cousin quels modèles il pouvait trouver ici.
-Ah oui, le type racoleur, avec de belles fesses et de longs cils… Je suis pas sûre qu’il devrait jouer sur ce terrain-là, c’est assez bouché, comme filière.
-Sinon, tu peux l’emmener aux Arènes lui montrer…
-M’man, arrête de suggérer des trucs. C’est bien ficelé mais ça marche pas avec moi.
-Je voudrais y aller, dit le prince de sa petite voix.
Tina soupira en levant les yeux au ciel.
-Et voilà !… Lén, les Arènes, c’est un ramassis de bœufs mugissants qui vont voir deux équipes se foutre sur la tronche avec tous les moyens mis à leur disposition. Tu vas me supplier de quitter la tribune avant la fin du premier match.
-Je sais, sourit-il avec douceur. Mais tout le monde en parle : Les journaux, la radio, les affiches, les gens… Toute la ville se déplace pour assister aux sessions. Cela ne me plaira sans doute pas mais c’est là-bas que l’on se fait beaucoup de contacts en très peu de temps. Je ne peux pas faire l’impasse sur ce genre d’évènement, alors je prendrais sur moi jusqu’à l’entracte. La dernière session a eu lieu juste avant que tante Hermyfa ne m’amène ici, je n’ai donc pas pu en profiter avant que tu arrives.
La demi-elfe coula un regard stoïque sur sa mère, dont le sourire discret indiquait à quel point elle jubilait en son for intérieur.
-J’ai l’impression d’entendre ma mère, grogna la demi-elfe. Le ton supérieur en moins. Très bien, on ira te chercher un billet demain, ça te fera sortir.
Abattue par la chaleur, elle se laissa tomber à côté de son cousin sur le sofa et attrapa un magazine afin de s’éventer activement. Par-dessus la maigre épaule, elle constata qu’il lisait attentivement la rubrique nécrologique du journal, balançant légèrement sa tête au rythme de la musique dansante émise dans son dos. Sur la page d’en face, des faits divers plus idiots les uns que les autres se disputaient la taille des encadrés. La petitesse des caractères et la densité des lignes la fatiguant d’avance, la commandante demanda à Lén de lui lire le premier article de la page.
-« Troisième jour de manifestation pour la firme ‘Les Fraises d’Agatha’. Le personnel, ainsi que son patron, entament leur troisième journée de protestation contre la nouvelle loi interdisant l’utilisation de certains types de colorants alimentaires, dont le colorant rouge 2G (E128) qui faisait le succès de la marque. Les boutiques demeureront fermées jusqu’au retrait de la loi selon le Maître Confiseur Ludo, qui menace de déménager ses succursales si la Mairie s’entête dans sa décision. »
-D’autres boutiques plus malines vendront la même chose avec un autre colorant, prendront leur place, et ce sera bien fait.
La bouche plissée, perplexe, l’elfe lui demanda s’il devait continuer la lecture, mais sa cousine refusa ; À la place, elle l’interrogea sur ce qu’il retenait globalement de sa lecture quotidienne de journaux et de magazines divers depuis son arrivée. Surpris de l’interrogation, il se plia néanmoins volontiers à l’exercice :
-Je crois comprendre qu’Énigme aime particulièrement aduler les petits et grands exploits de sa population, ainsi que de tourner en ridicule ses petits malheurs ponctuels. Il y a un certain intérêt à rendre la vie agréable par des occupations, des inventions… Mais j’ai l’impression que la Vie en elle-même compte peu. On évoque la Mort si fréquemment qu’elle en paraît légère et banale, sagement rangée entre les publicités, les revues sportives, les articles de société et les évènements culturels. Si l’on compte les accidents de la route, du travail, les expériences ratées de l’Académie et les morts naturelles, la moyenne d’âge au moment du décès doit avoisiner les quarante-cinq ans ; Quarante-cinq, tu imagines ! Partir si jeune, voilà qui est pourtant triste…
Il semblait sincèrement ému de ce qu’il évoquait, comme si le sort de l’humanité le touchait réellement au plus profond de lui-même. Tina haussa les épaules et lui tapota le dos.
-Tu fais bien tes devoirs. Je vais te demander un rapport par jour, bon petit soldat que tu es !
Un doux sourire lui répondit.
-Oh, et les Arènes sont partout. C’est la saison des tournois, alors les articles sont nombreux.
-Hm. En gros, j’aurais pas échappé à ta présence là-bas, quoi. Fais-moi voir ça.
Lén retrouva la page des encadrés sportifs sur un journal daté d’il y avait trois jours, l’édition spéciale fin de semaine sobrement intitulée « La Vacancière ». Une double-page entière était consacrée aux résultats de la session précédente, classements à l’appui. Les résultats des paris étaient même enregistrés, coincés entre des rapports divers relatés par nombre de journalistes aux points de vue plus ou moins similaires.
Tina se rapprocha du bord du sofa afin de mieux voir et partagea sa lecture avec son cousin qui était très heureux d’avoir trouvé de quoi l’intéresser. Dans leur dos, le signal radio faiblit et grésilla, puis le téléphone sonna brutalement, faisant sursauter l’elfe. Hermyfa se leva d’un bond et s’empressa de décrocher car le tintamarre métallique du combiné vibrant sur son socle l’incommodait ; D’un regard, elle fit comprendre à Lén que son père était au bout de la ligne. Tina n’eut aucun mal, même en n’entendant que la moitié de la conversation, à en comprendre le sujet : Le paternel feignait de demander quelques nouvelles, écoutait sa sœur lui répondre durant une petite minute, puis rebondissait sur le moindre petit détail de journée pour la presser de rentrer, elle et son fils bien-aimé, en dressant afin de les convaincre une liste non-exhaustive de tous les avantages à se trouver dans leur pays natal. Avec un clin d’œil appuyé, Hermyfa engagea le processus de semi-mensonge qu’elle avait évoqué plus tôt en compagnie de sa fille.
-Non, je ne peux pas te le passer pour l’instant, il dort… Oui. Hm hm. Il ne se sentait pas bien ce matin. Du mal à se lever… La chaleur, je pense.
Il y eu comme un éclat de voix indéchiffrable à l’autre bout du combiné et la matriarche éloigna ce dernier de son oreille avec une grimace. Inquiet, Lén amorça un geste pour se lever mais sa cousine le retint aisément par le bras. La simple excuse de la chaleur, anodine pour beaucoup, devenait un argument de choix pour Olfain afin d’appuyer ses arguments concernant la dangerosité de l’environnement humain et la folie qui l’animait, ce qui ne pouvait bien entendu pas se mesurer au calme et à la beauté de l’authentique forêt elfique.
-De toute façon, il est au lit. Rappelle plus tard ce soir ?… Demain ? Oui, demain, c’est bien, écoute… En mesure de te répondre ? Je ne lis pas l’avenir !… Bien sûr, je lui dirai. J’ai tout de même demandé à Tina de venir vite le voir, au cas où.
Nouvel éclat de voix. La blancheur des phalanges de l’elfe, déjà fort pâle, trahissait son envie de claquer le combiner sur son socle.
-Elle arrive bientôt dans le sud, continua-t-elle avec beaucoup de maîtrise. Elle connaît bien mieux la ville que moi et si Lén a besoin de soins, elle sera la mieux placée pour lui trouver quelqu’un… Oui, oui, elle fera un crochet par ici. Je te tiens au courant, tu ne penses pas que je vais le laisser comme ça ici ?… Bon. Mais s’il est trop faible pour le voyage, autant ne pas le secouer… Non, je ne peux pas rester ici avec lui, j’ai du travail à Havredor. Hm. Oui, c’est pour ça, je le laisserais avec sa cousine, tu sais comme il l’aime. Il récupérera vite…
Elle éloigna encore une fois le combiné et pourtant, le ton n’était pas monté de l’autre côté ; Au lieu de cela, elle étouffa un pouffement de rire derrière sa main.
-Oui, on le fera ramener après les soins. Ne t’avances pas trop va, il était juste fatigué ce matin. Hm. Hm. D’accord. Allez, ne te ronges pas les sangs, tu vas te gangréner quelque chose et c’est toi qu’il faudra soigner ! Ah ah !… Je plaisante, Olfain. C’est ça, à demain.
Elle raccrocha en lâchant un soupir exagérément exaspéré, puis retourna s’asseoir avec son magazine comme si cet appel n’avait jamais eu lieu. N’ayant aucun commentaire à faire, Tina voulut s’en retourner à sa lecture mais, alors qu’elle voulait esquisser un geste pour récupérer le journal, elle se rendit compte que Lén lui serrait la main à l’en griffer.
-Qu’est-ce qui te prend ? T’as mal quelque part ?
-Je n’aime pas mentir à Père.
Elle soupira, ouvrit la bouche pour lui dire que ce n’était que temporaire, qu’il devait simplement jouer le jeu quelques temps avant de pouvoir simplement dire qu’il ne voudrait pas rentrer au pays… Mais elle se ravisa très vite, bien consciente qu’il savait déjà tout cela mieux qu’elle ; Au lieu de réciter de désagréables évidences, elle tenta de le distraire par l’un de ses récits militaires où il s’avérait qu’avoir modifié la réalité quelques temps avait finalement conduit à une victoire. L’elfe la laissa lui conter nonchalamment ses exploits et ses cicatrices de guerre, comprenant par la morale de l’histoire qu’il n’avait pas réellement voix au chapitre dans les manigances concernant son propre père. Sa tante et sa cousine étaient ses supérieures, au fait des avancées ennemies et déplaçant leurs pions au gré de leurs stratégies… Et lui faisait partie des pièces à disposer à volonté sur la carte du monde.
Il écouta cependant, consentant à apprendre d’elle ce qu’elle voulait bien lui dévoiler tandis qu’elle lui narrait ce qu’elle pouvait en occultant des passages de façon plus ou moins volontaire. Dans l’idée de se donner en exemple, elle en oublia qu’elle venait de passer dix années de sa vie au front, sans répit, presque sans permission, et que si tout ne lui revenait pas exactement en tête pour l’instant, un violent contrecoup viendrait sans aucun doute plus tard, lorsqu’elle se sentirait le plus à l’abri de ses assauts ; Pour l’instant, les victoires avaient un goût de puissance surnaturelle et chaque triomphe raconté était une aura de prestige supplémentaire autour de la commandante que son elfique parent admirait de toute la lumière de ses yeux clairs.
Le retour de flammes se présenta, bien évidemment, car il n’avait aucune raison de se faire attendre : Ainsi, le soir même, Tina se trouva bien incapable de dormir, confrontée par sa propre faute aux échos pompeux de son discours de l’après-midi. Si avoir fait briller les yeux de son cousin avait été une fierté – une de plus – pour la stratège militaire, s’être forcée à se remémorer ses dix dernières années d’exclusion l’irritait au plus profond de son être. Elle rumina longuement l’annonce laissée par le télégramme de son père, continuant à chercher dans ses souvenirs désormais ravivés le sujet de soupçons de la Cour Martiale. Comme sa mère le lui avait suggéré, elle commença à entrevoir des pistes de défense et de dédouanements diverses, allant jusqu’à rallumer la lumière et saisir un carnet afin de noter en vrac toutes les idées et arguments qui lui venaient à l’esprit.
Elle dormit peu cette nuit-là ; Tout juste assez pour être réveillée au petit matin par le massif système d’alarme d’Énigme.
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Tellyon