Pour qui revient de la guerre coiffé•e des honneurs et vanté•e d’exploits, chaque acte réalisé par la suite possède un amer arrière-goût d’échec ; L’ennui s’installe et avec lui une insidieuse sensation de paralysie qui, bien qu’imaginaire, finit par engourdir même les plus vaillant•es aussi sûrement qu’un sortilège de coercition.

Malgré des demandes insistantes de la part de sa hiérarchie, Tina choisit à la veille de ses trente-cinq ans de favoriser non pas l’immédiate réception de ses lauriers en terre humaine, du côté paternel de sa parenté, mais plutôt la célébration de dix années sans permission au Sud du continent, là où plus de plaisirs l’attendaient… Dans une ville nommée Énigme, devenue si populaire ces dernières années que son nom n’avait plus vraiment de sens.

L’organisation militaire qui avait valu de nombreuses victoires à la commandante était d’une efficacité à tout épreuve pour chaque aspect de sa vie : En quelques appels téléphoniques et poings frappés sur la table, elle avait bouclé les moindres détails de son voyage, de la composition de l’escorte aux étapes en passant par les menus, jour après jour. La diligence demandée pour l’occasion était un nouveau modèle motorisé, spacieux et confortable ; Les anciens modèles à vapeur étaient bien trop bruyants au goût de la commandante qui tenait à conserver une certaine discrétion.

En ce qui concernait son logement sur place, elle avait en premier lieu appelé sa meilleure amie, Mélody, véritable générateur à énergie ambulant déjà propriétaire de deux hôtels-restaurants à Énigme. Soulagée d’avoir enfin des nouvelles autres que celles du front, cette dernière fut plus que ravie d’enregistrer la location d’une chambre à durée indéterminée et assura attendre son arrivée avec impatience ; Obtenir sa retenue quant à l’identité de son hôtesse dut se négocier, sans trop de mal heureusement puisque la demi-elfe connaissait pas cœur l’enthousiaste femme d’affaires et sut efficacement allonger la monnaie afin de régler ce petit détail de confiance.

Elle n’avait pas daigné annoncer son retour en tant qu’officière supérieure d’une armée alliée auprès des hautes instances de la cité, elle qui tenait par-dessus tout à ne pas être invitée aux réceptions officielles et à s’assurer un certain répit en faisant tarder ses apparitions publiques.

Elle quitta ses fonctions le plus rapidement possible après la signature des accords de paix et l’annonce du retrait définitif de toutes les troupes armées, puis s’éclipsa dans un silence aussi assourdissant que ses dernières victoires avaient été tonitruantes.

Le voyage se fit sans heurt, chaque horaire d’arrivée aux étapes ayant été calculée afin de croiser le moins de monde possible. Dans un premier temps, les bases militaires se succédaient aux villages occupés ; Puis, progressivement, les paysages de villages-usines baignant dans un brouillard de vapeur permanent s’élevèrent autour des champs de blés automatisés. Là, Tina se fit bien plus remarquer pour son grade que pour son nom, que peu de gens au sud connaissaient réellement ou savaient attribuer à un visage. Elle avait décliné une fausse identité à la réservation et passait ses soirées à surveiller les salles communes et les couloirs des auberges-étapes sous les regards intrigués des autres clients et clientes. Personne hormis le personnel d’accueil ne put lui adresser la parole ; Son rang affiché, son armement ainsi que la droiture de sa posture et la sévérité de son regard empêchaient de façon naturelle tout contact direct et familier. À l’évidence, elle n’était clairement pas disposée à engager la conversation ou à répondre aux interpellation de personnes inconnues issues, pour la plupart, de milieux très modestes et non militarisés. Plus ou moins consciemment, tout le monde marcha droit et au pas dans la lumière bleu acier de son regard, attendant d’en être sorti avant de reprendre une vie plus décontractée et des comportements plus naturels.

La présence de l’armée se révéla être un véritable confort pour les établissements choisis puisqu’aucun problème ne fut à déplorer durant les nuits où Tina et son escouade furent présentes. Pas le moindre petit larcin, pas un mot plus haut que l’autre, y compris au bar. Il était facile d’impressionner celles et ceux qui ne croisaient d’ordinaire jamais la main armée des cités-états, car la présence de celle-ci laissait toujours croire que quelque chose d’exceptionnellement grave était en train de se passer.

Gardienne vigilante, la commandante ne rejoignait jamais son lit sans avoir passé du temps à écouter la radio. Sa radio.

Elle était fière de ce vieux matériel daté de dix ans, le premier que sa supérieure hiérarchique de l’époque avait pu obtenir pour leur bataillon. Le câble de la prise devait mesurer au moins quinze mètres et son poids total plusieurs kilos mais Tina refusait de s’en séparer. Elle chargeait la petite capacité de la batterie en branchant la radio durant quelques heures ou en l’exposant au soleil durant la journée, puis tournait la manivelle qui se trouvait sur son côté lorsqu’elle souhaitait s’en servir dans un endroit sans électricité. Tous les soirs, dans l’angle d’un mur entre deux paliers, elle réajustait dans le noir des fréquences que la machine ne gardait jamais en mémoire, les repassant au crible une par une plusieurs fois de suite ; Il était rare qu’elle s’attarde sur l’une d’entre elles car la plupart, y compris les fréquences militaires désormais reconverties, diffusaient toutes les cinq minutes des musiques à la mode qui lui déplaisaient et des réclames assommantes pour du lait, des vêtements ou des théières dernier cri avec infuseur intégré. Elle passait à la fréquence suivante dès que les informations s’interrompaient pour laisser place aux voix nasillardes hurlant les prix des produits en feignant la stupéfaction.

Durant près d’une heure, la demi-elfe tentait de reconstituer les nouvelles en attrapant ici et là des morceaux de dépêches : La guerre était déclarée finie, le monde était en liesse et le faisait savoir à chaque bulletin même si un mois déjà s’était écoulé depuis l’annonce officielle. Chaque jour de bonheur amenait également son lot de découvertes ; Hier, c’étaient les lampes à pierre lourde, aujourd’hui un vaccin. Demain peut-être les dirigeables blindés seraient-ils capables de traverser l’océan… Un sourire au coin des lèvres, elle imagina les grands zeppelins bardés d’aciers et de canonnières voguer au-dessus de l’eau et se démultiplier dans ses reflets jusqu’à ce que la voix ahurie d’un mauvais acteur vienne lui vanter le prix d’un kilo de betteraves ; Adieu les aéronefs clinquants et la beauté du décor marin, le tableau de rêve sombrait irrémédiablement dans le jus violacé d’un légume au rabais.

Lasse, Tina tentait alors de capter les fréquences militaires codées des environs en modifiant les réglages de l’appareil mais elle n’obtenait rien de plus que de tristes grésillements, blizzard morne et froid dans le sombre silence des escaliers. Chaque soir elle soupirait, puis gagnait son lit après avoir parcouru le couloir de son étage de long en large, aux aguets.

Alors que le milieu de l’été, et avec lui ses vagues de chaleur caniculaires, approchaient, le convoi s’arrêta enfin à un péage. Tina avait retiré ses décorations militaires juste après son départ de la dernière étape mais malgré cette précaution, le premier préposé au contrôle la reconnut immédiatement à ses cheveux flamboyants et à son nez pointu, qui avait souvent été un sujet de rigolade amical. La demi-elfe prit tout de même soin de définir rapidement une distance en sortant de sa poche les galons qu’elle avait dégrafé de son uniforme : Penaud, son collègue se hâta de lui présenter ses plus martiales salutations, rapidement suivi de ses deux autres collègues dans la cabine.

-Je suis pas là pour passer les troupes en revue, mais si vous bavez trop mon nom autour de vous, ça peut vite s’arranger. Allez, souriez, C’est les congés.

Et, impassible, la commandante leur tendit diverses paperasses portant sa signature et celle de sa hiérarchie, le tout attestant son identité et sa mise en réserve suite au retrait des troupes. Elle prit le temps de discuter avec tout le petit monde présent au poste, puisque l’homme occupé à enregistrer les passages et à tamponner les papiers officiels était un ancien camarade du troisième régiment d’artillerie. Elle et lui prirent donc mutuellement quelques nouvelles de leurs vies respectives en plaisantant avec les autres afin de détendre l’atmosphère qu’elle avait volontairement refroidi un peu plus tôt.

-Alors, comment tu t’es retrouvé au péage ? Pas trop dégoûté ? s’amusait Tina en jetant un coup d’œil à la minuscule cabine qui tenait lieu de frontière entre la ville à proprement parler et ses faubourgs en pleine poussée de croissance.

Le grand brun chétif qui l’avait accueillie boita jusqu’à sa place assise et, la lèvre pincée, se contenta de soulever son pantalon au-dessus du genou afin de lui présenter sa jambe droite, entièrement faite de flux magiques compactés dans du métal cuivré. Sa rotule était comme une gemme brillante ornée de runes et le tout, bien que globalement statique, semblait se mouvoir à l’intérieur-même de la pièce d’armure remplaçant la chair. La commandante haussa un sourcil.

-Deux mois de bataille rangée sur le bord de l’Allure. Un boulet ennemi qui passe la ligne, moi et ma chance habituelle… Et voilà.
-Moche.
-Deux autres sont morts à côté de moi, alors bon… Quand je vois combien de temps toutes ces conneries ont duré, finalement, je me dis qu’avoir été excusé pour invalidité valait bien le prix de ma jambe. L’Académie a mit un an à me confectionner celle-ci, et j’ai mis encore une bonne année en plus à m’y faire. Comme l’armée n’était pas intéressée par de la seconde main, je n’ai jamais été rappelé. À la place, j’ai eu un boulot tranquille dans la meilleure ville du monde.
-Ça a pas mal changé, à ce qu’on m’a dit.
-Énigme s’est enrichie grâce à la guerre. Les canons portatifs, les lance-flammes… J’ai tout vu passer, j’ai même travaillé sur les blindés à vapeur. Je comprends même pas pourquoi avec tout ce matos, on a mis dix ans à la gagner !
-Trois ans de bataille rangée, sept d’occupation… En fait c’était déjà gagné, mais on a eu un malin plaisir à bien retourner le couteau dans la plaie.
-J’ai cru comprendre. En tout cas, tu vas pas t’ennuyer ici. Ça va te changer du front.

La discussion continua encore quelques minutes mais l’esprit de Tina s’en éloigna quelque peu tandis que ses yeux se levaient sur le paysage au-delà de la baie vitrée du péage. La magie qui émanait de la jambe mécanique continuait son chemin dans l’air et dans chaque détail du décor, les lignes souples et solides de sa toile se déliant à l’infini dans le lointain. Leurs courbes dessinaient une gigantesque cité de forme circulaire, sans remparts, faite de briques dorées, d’ardoises et de mosaïques brillantes, de fer forgé et de verre coloré. La base de la ville se situait dans une immense cuvette naturelle où serpentait un vaste réseau de canaux parfaitement délimités par le fil d’or des murets. De grands immeubles se chevauchaient de toutes parts, joints par des passerelles et des terrasses. Ceux situés au centre de la ville basse constituaient ensemble un seul bloc compact qui servait de socle à un deuxième étage à l’apparence tout aussi labyrinthique et complexe. L’accès à ce niveau n’était possible qu’en passant par un pont massif : Long comme deux forêts et large comme quatre diligences, il permettait le passage montant et descendant de deux convois comme celui de Tina et d’étranges véhicules de forme allongée qui cheminaient à intervalles réguliers dans une voie leur étant spécifiquement réservée.

Sur le pont qui faisait face au péage, ces longues voitures vitrées glissaient en soufflant doucement dans la descente, grinçant dans la montée et soupirant dans les tournants. Deux rails de métal les dirigeaient au sol qui vibrait à leur passage et au-dessus d’elles, des orbes blancs suspendus dans le vide entre deux arcades de fer forgé crépitaient sur leur passage. Elles traversaient la largeur du pont en faisant sonner leur clochette, obligeant les autres véhicules à s’arrêter, allaient déposer leurs voyageurs et voyageuses sur une plateforme accolée au pont, permettant à la circulation de reprendre, puis redémarraient en tintant et en suivant la pente qui les conduisaient vers la ville basse. La ligne de métal qu’elles empruntaient semblait être le seul lien entre les deux niveaux de la ville dont l’étrange agencement laissait peu de place à la communication entre étages.

-Où conduit le pont ? coupa Tina lorsque la discussion commença à s’épuiser.
-Au centre-ville, répondit la préposée adjointe. Là où tous les bâtiments officiels se trouvent… Et globalement là où tout arrive !

Cette annonce suscitant la curiosité amusée de la commandante, elle prit chaleureusement congé de ses collègues et se remit en route avec son escorte, passant le péage avec le sentiment de pouvoir triompher de tous les changements qu’elle aurait à affronter après cette longue absence que fût la sienne. La voiture au ronron régulier la mena à son hôtel en longeant des bâtisses de plus en plus hautes, avec lesquelles grandissait la taille des portes et des fenêtres qui devenaient de plus en plus massives. Certaines étaient surmontées d’immenses arcs polylobés, d’autres d’amples marquises de verre supportées par de frêles arabesques florales en fer forgé, et toutes semblaient vouloir s’échapper des murs en formant çà et là des reliefs en forme d’arc de cercle. Chacun des bâtiments dépassait de loin tous les arbres de ce monde, donnant à la ville un seul même élan : Celui de rejoindre le ciel, à l’image des fumées noires s’échappant des bâtiments les plus en périphérie dans la ville basse.

Le convoi tourna plusieurs fois dans les spacieuses artères de briques propres, sans se presser, attendant son tour avant de s’engouffrer dans une nouvelle rue. Puis il s’arrêta au pied d’un bâtiment couvert de lierre, similaire en tout point aux autres édifices croisés le long des grandes avenues. Sa façade donnait sur une petite place ronde où des bancs blancs et des haies fleuries entouraient une fontaine. Au-dessus des trois immenses portes surmontées de vitraux vivement colorés se dessinait le nom de l’hôtel, « Le Nouvel Art ». Le « o » était un authentique engrenage d’horloge publique reconvertit en pendule stylisée, et tout le reste n’était que courbes en fer forgé noir, évidé sur la partie avant, créant ainsi un goulot où serpentait un long fil cuivré.

De la musique s’échappait d’une des chambres du premier étage, dont les fenêtres étaient ouvertes en grand. Les rideaux, tirés à l’extérieur par quelques épisodes de vent, s’emmêlaient brièvement dans les fins motifs floraux de la rambarde. Le piano lent, les cuivres langoureux et la voix nasillarde du chanteur se répercutaient en écho dans la rue cerclée de hauts bâtiments.

Tina paya et congédia l’ensemble de son escorte, les invitant, grâce à un petit supplément, à aller boire un coup au bar de l’hôtel pour elle. Les sacs et les valises passèrent des mains de la soldatesque à celles du personnel hôtelier et la commandante passa les grandes portes vitrées. Elle eut le plaisir de découvrir un intérieur aussi raffiné que le laissait présager la façade : Comme le reste, tout ici n’était que courbes et fins motifs floraux, lumière et légèreté. Ses yeux se perdirent immédiatement dans la contemplation d’une immense coupole de verre qui couvrait de soleil de grands escaliers aux marches arrondies.

-Bonjour, bonjour, bonjour ! chanta une voix au bout du couloir.

Une toute petite femme arrivait vers elle, tout sourire et les bras grands ouverts. Les talons de ses bottines cirées claquaient avec assurance sur la mosaïque tandis qu’elle venait directement à la rencontre de Tina afin de la serrer brièvement dans ses bras avec une familiarité toute assumée qui tenait plus de l’accolade que de l’embrassade affectueuse.

-Comme je suis contente, tu m’as manqué !

La demi-elfe se détacha de l’embrassade et coula un regard amusé vers l’hôtelière occupée à rajuster le col impeccable de son chemisier blanc. Elle était si petite que la commandante avait dû se plier en deux pour l’enlacer et l’avait quelque peu bousculée au passage. Mais l’humaine souriait, et plus elle souriait et plus ses yeux bridés s’étiraient, jusqu’à disparaître et ne laisser qu’une petite lumière noisette illuminer son visage.

-Tu t’es lâchée sur la déco.
-C’est mon premier hôtel, il fallait que ça envoie un peu ! J’ai fais venir les matériaux de très loin. Marbre d’Inupras, mosaïque de la Rouvre… Je te fais visiter ?
-Je suis un peu crevée du voyage, là, on peut remettre ça à plus tard ? J’ai bien envie de me poser. Et j’ai des coups de fil à passer.
-Bon, ça attendra alors. De toute façon j’ai une surprise pour toi.
-Tu m’attendais vraiment, alors !
-Pas autant que la surprise en question, crois-moi !

Mélody alla récupérer derrière le comptoir de l’entrée ce qui ressemblait à un rectangle de métal gravé de plusieurs points ordonnés et d’un numéro, et précéda son amie de longue date dans les escaliers, la guidant à travers l’étage.

-Tu as chambre avec salon, salle de bain privée et balcon. Il donne sur la rue mais ne t’inquiète pas, le passage est règlementé et le quartier est très calme. Pour l’ouverture de la porte, rien de plus simple…

Elle referma la porte qui avait dû être ouverte par son personnel afin de monter les bagages et lui fit la démonstration. Rien de plus simple en effet : Il suffisait de plaquer le rectangle numéroté contre un minuscule cercle dessiné en relief sur le mur de gauche et de pousser le lourd battant orné en son milieu d’une unique poignée ronde.

-C’est sécure, ce bazar ? interrogea la demi-elfe en haussant un sourcil.
-La signature technomagique et la porte renforcée à dix-huit points ? Le meilleur du marché. Y a que de la grosse magie pour faire sauter ça. Ou une demi-douzaine de machines de guerre. Après toi !
La chambre était spacieuse et propre, minutieusement cirée et briquée du sol au plafond. Elle ne détonnait pas par son style qui demeurait en accord avec le reste du bâtiment et de la cité. Tout était toujours très opulent, lumineux et arrondi : C’était comme si Énigme tout entière était tombée folle amoureuse d’un seul type d’architecture qu’elle avait reproduit partout jusque dans les moindres détails, les moindres recoins, et décliné à toutes les sauces jusqu’à l’écœurement le plus complet. Tina n’appréciait guère cette surabondance de courbes végétales et de couleurs sucrées qui lui rappelait parfois le palais-arbre de son oncle Olfain, dernier souverain elfe en déclin qui n’avait d’ailleurs de roi qu’un titre désuet et sans consistance.

Sur le côté gauche du salon se trouvait une grande double porte en bois, qui, même fermée, laissait passer la voix grésillante d’une chanteuse louant la joie de ne voir que du ciel bleu à perte de vue.

-Tu m’as collé le voisinage le plus bruyant de l’hôtel. C’est ça la surprise ?
-Oh, la surprise ! s’exclama Mélody qui se penchait déjà avec curiosité sur les bagages de la commandante.

Elle enjamba malles et sacs avec le dynamisme d’un cabri et alla frapper à la double porte, suffisamment fort sembla-t-il, pour couvrir le bruit de la musique dont le volume baissa légèrement. Une personne s’approcha et ouvrit le battant : Une femme de petite taille, aux cheveux roux secs, épais et libres de toute coiffure, que Tina reconnut immédiatement comme sa mère, Hermyfa. Cette dernière, contrairement à elle, n’eut aucune expression surprise ou de moment d’immobilisme lié à une quelconque stupéfaction ; Elle s’approcha au contraire avec joie et assurance de sa fille afin de la prendre par le poignet.

-Tu en as mis du temps pour arriver ! la morigéna-t-elle en trottant énergiquement. Prends donc le train la prochaine fois ! Tu ne penses pas t’être assez faite désirer comme ça ?

En parlant, elle l’entraînait vers la porte grande ouverte que Mélody était en train de retenir par des cales afin d’empêcher les courants d’air de les faire claquer. L’air chaud de l’extérieur s’engouffra dans la chambre nouvellement ouverte de la commandante et la prit à la gorge alors qu’elle changeait de salon.

-Mais t’es là depuis quand ?
-Une semaine ! Et moi encore c’est rien, mais ton pauvre cousin qui attend !

Hermyfa poussa littéralement Tina dans les bras du cousin en question, qu’elle n’avait même pas vu à force de fixer sa mère en se demandant comment elle avait pu savoir à quelle date et dans quel hôtel elle devrait se trouver pour organiser cette retrouvaille.

-Oh… Enfin, voilà celle que j’aime !

Lén, car tel était son nom, fut le seul à pouvoir prendre sa cousine dans ses bras et à l’y serrer plusieurs minutes en lui disant combien elle lui avait manqué. Peut-être d’ailleurs, pensa-t-elle en l’écoutant, lui réservait-elle ce privilège car lorsqu’il le lui disait, sa voix était la plus sincère et la plus flatteuse de toutes : Il avait une voix si faible et si douce qu’il paraissait toujours parler tout bas, sur le ton du secret, comme une promesse d’amour exclusif et passionné.

Tina avait tant rêvé de revoir le tendre visage de son royal parent, dont la froide luminosité lui était souvent revenu en mémoire dans les moments les plus obscurs de la guerre : Il avait la peau pâle, des cheveux d’or sombre très longs dont les pointes bouclaient comme celles des enfants et des yeux d’une clarté si intense qu’elle en était hypnotique. Il ne détonait aucunement par son physique au sein d’un reste de peuple également maigre et pâlot, mais il se démarquait par son caractère adorable ; Alors que son insouciante et dédaigneuse famille alignait fêtes bruyantes et réceptions diverses afin d’occuper ses longues journées oisives, lui préférait le silence et la rêverie dans lesquels il s’imaginait bâtir un monde. Il avait de l’ambition, bien qu’il ne lui fût jamais venu à l’esprit de nommer ainsi son insatiable désir d’apparaître au grand jour et de bâtir de grandes choses, et Tina appréciait cela en lui car il avait le don de l’être tout en restant humble et rationnel.

Subjuguée par la joyeuse frimousse de ce doux rêveur, la demi-elfe s’enquit en premier lieu de sa santé, lui à qui le cœur, les poumons et les muscles faisaient bien souvent défaut.

-Très mal, répondit-il avec sa naturelle sérénité. Quoiqu’en ce moment, mon état se soit arrangé. Je suis sûr que c’est parce que je savais que tu viendrais. Mon corps n’a pas souhaité se montrer malade devant toi.

Il souffrait toujours en silence lorsqu’il le pouvait mais la lueur qui passa dans ses beaux yeux verts malgré son sourire ne mentait pas sur la douleur qui l’étreignait constamment, comme un fer passé autour du cou et se resserrant un peu plus chaque année. Ses problèmes de santé avaient depuis toujours paniqué sa petite famille dont la race ignorait d’ordinaire les afflictions physiques. Son entourage – à l’exception de sa tante Hermyfa – avait fait en sorte de les utiliser comme excuse afin de fissurer son ambition, l’étouffer jusqu’à ce qu’elle rende son dernier soupir ; Il avait tenu bon malgré tout, se raccrochant au souvenir de son influente et glorieuse cousine semi-elfique afin de se donner du courage lorsque la force de répliquer lui manquait.

Tina voulut continuer la conversation, mais le souvenir d’une hôtelière indiscrète se rappela à elle et elle tourna la tête pour voir que Mélody était toujours debout dans l’encadrement de la porte, occupée à regarder la scène avec une mine attendrie.

-Euh… Thé ? Café ? proposa-t-elle à tout hasard afin de ne point se donner l’air bête.
-Plus tard, merci. Tu me donneras tes heures de pause la prochaine fois qu’on se voit.

Le ton amical mais ferme de la demi-elfe suffit à décourager l’humaine qui s’éclipsa sans demander son reste, signalant tout de même qu’elle serait joignable sur le téléphone du bar en cas de besoin.
Son départ suffit à libérer la parole de Lén, qui souriait en jouant avec les cheveux de sa cousine, elle-même occupée à lui rajuster le col de sa chemise et la hauteur de sa cravate.

-Papa ne sait pas que nous sommes là pour te voir. Tante Hermyfa s’est arrangé un voyage-surprise à Énigme pour voir l’Académie à propos des liaisons magiques du téléphone.
-Vous avez le téléphone ?
-Oh oui. Juste le fixe, mais c’est déjà bien. De vraies lampes qui éclairent bien, une radio, et même un gramophone comme celui-là (il désigna du doigt le volumineux appareil d’où s’échappait la musique, posé sur un guéridon dans un angle). C’est ta mère qui a fait importer tout ça. Elle a fait venir des mages spécialement pour installer les liaisons magiques, ainsi que des techniciens pour amener l’électricité dans la forêt. Papa est furieux mais il ne fait rien pour l’en empêcher, alors c’est très drôle : Un peu comme deux comiques de cirque à domicile, tous les jours.

Hormis son cousin, seule sa propre mère avait le droit à l’indulgence de Tina pour avoir mis au service du mouvement et de l’originalité l’insouciance et l’égoïsme de sa race en se liant avec un humain qu’elle n’avait jamais épousé et à qui elle avait laissé le soin d’éduquer en grande partie leur fille unique. Elle était aussi vaine et superficielle que ses congénères mais dans un tout autre sens, faisant d’elle une figure insaisissable, inébranlable, véritable tornade de feu que rien n’arrêtait et que ses semblables regardaient avec un mélange d’admiration et de crainte. Depuis près de deux cent ans, chaque décision officielle portant le sceau du Roi était officieusement une idée développée, négociée et signée par Hermyfa : Havredor, le plus récent et le plus riche port de la côte est, était son plus grand succès, ainsi que son plus grand coup de couteau planté droit dans le dos de son frère aîné.

-Il sait que la guerre est finie, ceci dit, renchérit la matriarche. La radio est incapable de cacher sa joie, même au cœur de la forêt la plus glauque du monde. En entendant ça, il a évoqué l’idée de vous marier, cet imbécile !

Les sourcils clairs de Lén se froncèrent quelques secondes tandis qu’il regardait sa tante, puis revint, souriant, sur Tina :

-Il s’est ravisé devant tes responsabilités militaires. Il veut quelqu’un qui soit toujours auprès de moi, pas une épouse qui puisse être envoyée à tout moment à l’autre bout du monde pour plusieurs années. Il aimerait tellement pouvoir laisser à quelqu’un d’autre le soin de m’assister tous les jours, tu comprends.
-Bizarrement, il a pensé à ça mais pas à l’idée que de marier la famille avec la famille donnait des gosses déformé•es et stupides, soupira la commandante.
-Lui et maman sont de proche cousinage, cela ne dérangerait personne. Et je ne suis ni difforme, ni stupide.
-Non, mais t’es un sacré cas. Je connais des gens ici qui s’entretueraient pour pouvoir t’examiner de plus près.

L’elfe aux yeux d’absinthe sourit.

-J’aimerais pouvoir faire quelque chose d’important et de bon de ma vie avant d’être disséqué… Mais ma chance d’y arriver se trouve peut-être là aussi. Au moins, s’il m’arrive quoi que ce soit, je serais sur place.

Inconnue des elfes, la maladie était un fardeau. Même leur antique magie n’avait pu les aider à comprendre quel mal accablait leur Prince et, devant le silence de leur Art, toutes et tous s’étaient détourné de cet étrange spécimen. Leur race se voulant exempte de tout défaut, elle profita très tôt de son caractère docile et transparent afin de l’évincer de toute activité publique en prétextant une trop grande discrétion de sa part.

-Je serais pas forcément là pour longtemps, tu sais ?
-J’ai juste besoin d’un petit temps d’adaptation… Tante Hermyfa a dit que tu pourrais m’aider à m’intégrer un peu.
-Je vais voir ce que je peux faire tant que je suis là.

Il l’enlaça à nouveau en guise de remerciement tandis que le timbre aigu, nasillard et saturé du gramophone laissait entendre la dernière balade à la mode comme si elle provenait d’une immense boîte dans la pièce d’à côté. Ce son avaient un charme étrange, à la fois nostalgique et ridicule aux oreilles de Tina.

-C’est pas un peu dépassé, ce que t’écoutes ?
-Impossible, c’est moderne ! dit l’elfe en riant. Et je souhaite en entendre plus !

La demi-elfe lâcha enfin son cousin qui fatiguait déjà rien qu’à tenir debout entre des bras qui le serraient trop fort. Le petit groupe commença à prendre place autour de la table basse, couverte de journaux grands ouverts sur des pages de textes interminables. Quelques magazines en couleur s’empilaient en-dessous, glissant et menaçant de tomber à terre à chaque effleurement. Alors que ses proches lui laissaient le sofa pour elle seule afin qu’elle puisse se reposer de son voyage, Tina souleva négligemment la page du journal du matin pour jeter un œil aux couvertures. Beaucoup d’hommes, tous habillés différemment, le plus souvent dessinés ou peints, très rarement photographiés, semblaient se battre pour arriver en première page de tous les livrets et finir ensevelis sous des titres plus gros et plus colorés les uns que les autres. Les sujets couvraient surtout la mode et l’industrie, souvent les deux de façon à dire que la beauté venait avec la possession matérielle d’un quelconque bien dernier cri.

-« Stockage de l’énergie : Jusqu’où ira le génie électrique ? », lit-elle à la volée.
-La recherche académique et les usines locales se battent pour savoir qui de l’essence ou de l’électricité vaincra afin de propulser les nouvelles voitures, expliqua Lén avec une certaine fierté. C’est vraiment passionnant.
-Si j’ai plus de retard à rattraper que toi, ça devient grave, faut que j’me mette à la page !

En disant cela, elle avait commencé à sortir de ses poches sa pipe et de l’herbe à fumer, transformant aussitôt le sourire de son cousin en grimace.

-Tu ne peux pas fumer dans les chambres, c’est interdit.
-Quoi, tu me penses assez idiote pour mettre le feu au canapé ? Je suis quand même assez grande pour gérer mon briquet.

Il lui montra du doigt un panneau accroché au dos de la porte, juste en-dessous d’un autre qui mêlait textes et images, le tout étant trop petit pour être lu d’ici. Le panneau désigné par Lén présentait une cigarette et une pipe barrées de rouge.

-Si je te dis ça, tu sais, c’est surtout parce que tante Hermyfa a déjà essayé de fumer en disant la même chose que toi et qu’elle a déclenché le système anti-incendie.

Tina glissa un regard incrédule vers sa mère, qu’elle imaginait mal se faire bêtement asperger d’eau pour une simple cigarette. Après un bref silence pendant lequel Hermyfa s’était contentée de se replacer inutilement dans son siège, elle se leva brusquement et traversa la pièce telle une flèche enflammée tout empennée de blanc. La commandante remarqua d’ailleurs à cet instant que son ensemble, un pantalon fortement évasé et un simple veston de soie, n’avait absolument rien d’elfique et ne devait certainement pas provenir de sa valise initiale.

-Viens, dit-elle à sa fille en tentant de conserver sa dignité. Allons fumer en bas.

La demi-elfe se leva donc en soupirant, avant de remarquer que Lén ne les suivait pas.

-Tu veux pas boire un truc ?
-Non. La fumée gâche tout… Je vous attends ici.
-Pauvre chat.

Elle devina rapidement qu’il cachait sa déception en faisant mine de s’intéresser de nouveau aux magazines et lui promit de lui ramener quelque chose à boire et à grignoter sans fumée. Alors qu’elle fermait la porte et se mettait en route dans le couloir, Hermyfa lui souffla sans ambages :

-J’ai reçu un télégramme de ton père. La Cour Martiale se doute de quelque chose, il te demande de rester ici jusqu’à nouvel ordre.
-Et merde.

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