— Alors, ma puce, tu as un petit ami, maintenant ?
La voix enjouée de ma mère me tire de mon sommeil. J’ai froid, tout à coup. Et mon épaule ne m’a encore jamais fait aussi mal. Je frotte mes yeux en grognant et tâtonne le sol autour de moi. Clyde est parti et ma mère est agenouillée à côté de moi, un grand sourire étirant ses traits réguliers.
— Maman…, je proteste.
— Tu peux tout me dire, tu sais ! Je suis ta mère et…
— Et tu seras toujours là pour m’apporter tes bons conseils et m’aider quand j’en ai besoin. Je sais, maman.
Elle sourit et m’embrasse.
— Tu es bien la fille de ton père.
Elle soupire discrètement et ne peut s’empêcher de s’exclamer :
— Tu l’as quand même bien choisi, ce Clyde ! Un vrai tombeur ! Tu sais, à ton âge…
Ma mère se tait en croisant mon regard lourd de sens. Elle ne s’arrêtera donc jamais ?
— Excuse-moi, ma chérie.
Comme pour lui montrer que je lui pardonne, je la serre dans mes bras. Elle m’annonce que les autres ont commencé à tracer les lettres dans le sable. Le premier « S » est déjà dessiné et Clyde s’attaque à la deuxième lettre. Je m’approche et trace avec mes pieds la moitié du « O » en même temps que lui. La lettre formée, nous nous rejoignons et je ne peux résister à la tentation de l’étreindre. Il effleure ma pommette du bout des doigts en soufflant :
— Tu as un grain de sable, là…
Il lèche ma joue et je frissonne de plus belle. Ma mère n’avait pas tort… Clyde me fait littéralement fondre. Je soulève légèrement sa veste pour passer mes mains dans son dos et je sens ses muscles puissants sous sa peau. Je pose ma tête sur sa poitrine et regarde les autres s’activer à ébaucher la dernière lettre de notre appel au secours.
— Je dois aller changer mon bandage.
Je le suis jusqu’au feu de camp où il tire de la sacoche une bande enroulée sur un rouleau de carton. Il jette sa veste au loin et déroule le tissu. Je suppose que c’est Jolène qui le lui a donné. Je passe derrière lui et détache l’épingle à nourrice qui tient le tissu noirci par le sang, puis le déroule avec mille précautions avant de le jeter près de la sacoche.
Je mets ma main devant ma bouche pour retenir un cri d’effroi. La marque laissée par le poignard est atroce. La plaie est large de quelques centimètres, et des fils tiennent les bords de la peau. Elle est loin d’être cicatrisée, mais au moins elle ne saigne plus. Je lui fais face et remarque la même blessure, encore plus effroyable. Jolène a dû le recoudre des deux côtés du flanc. Je ravale un gémissement et prend doucement la bande de ses mains pour l’enrouler et la fixer avec l’épingle. Je pose mes mains sur le bandage neuf et ferme les yeux, la gorge nouée.
— Mon ange ?
— Qui ? je crache presque. Qui a fait ça ?
— C’est… un des gardes de Jolène.
Il a tourné la tête et ne me regarde pas. Il a bégayé. C’est qu’il ment.
— Ce n’est pas vrai. Qui t’a poignardé ?
Je pousse sa mâchoire du bout du doigt pour le fixer droit dans les yeux. Il soupire lentement et cède :
— Nimaël.

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