Clyde.

Je me lève. L’obscurité encore complète m’empêche de voir là où je vais alors je marche à petits pas en m’éloignant du groupe, vers le laboratoire.
Je repense à hier soir. Pourquoi est-ce que je lui ai déballé ma vie comme si je la connaissais depuis toujours ? Peut-être parce que j’avais besoin de parler. Et je sais que je peux lui faire confiance. Je n’ai jamais ressenti ce genre de choses pour une fille, mais qu’est-ce qui m’a pris à me rapprocher d’elle comme ça ?
Après le décès de mes parents, j’avais toujours l’habitude d’envoyer bouler les enfants de mon âge qui voulaient que je devienne leur ami : j’étais jaloux. Ils avaient une famille qui les aimait, et ils s’en plaignaient. J’avais envie de leur balancer mon poing dans la figure. Mais comme mes parents m’avaient bien élevé, j’ai préféré des cours de boxe, de tir à l’arc et d’enchaînements d’obstacles, le « Parkour ». Les trois seuls sports qui me permettaient de me sentir bien et d’évacuer ma colère.
Un jour alors que je m’entraînais à bondir comme un chat sur les toits de Paris, je l’ai vue. Au bord d’une fenêtre, dans une grande maison, une brune aux yeux verts était là, paisible, lisant un livre sur le rebord. Elle a levé son visage de porcelaine vers moi pour me sourire et est replongée dans sa lecture. Je suis resté figé comme un idiot et je suis reparti. Je me demande si elle s’en souvient encore. Et je n’aurais jamais pensé me retrouver perdu avec elle sur une île commandée par des indigènes et envahie par des étrangers.
Je me tire de mes rêveries en frottant mes yeux et me montre plus attentif, conscient que je ne vais pas tarder à arriver devant le labo. Je me cache derrière un rocher et observe la structure moderne, tout en déliés et en courbes, tranchant complètement avec le vert de la jungle. Les vitres reflètent la lune, des murs bleutés (sûrement blancs de jour) et une espèce de cheminée grimpent à plusieurs mètres de hauteur et des poutres métalliques soutiennent le préau en béton armé de l’entrée principale. L’air sent l’asphalte mouillé, la poussière et le goudron. Infect.
Je détecte deux petits points rouges des deux côtés de l’entrée : les caméras. Et juste en-dessous, des gardes armés de pistolets et vêtus de combinaisons blanches et moulantes ainsi que d’un casque assorti équipé d’une visière. Seuls leurs pas résonnent sur le sol lisse et déchirent le silence de la nuit.
Je m’adosse à un arbre rugueux, saisis un petit caillou et, rassemblant toutes mes forces dans mon bras droit, je le lance sur la caméra de gauche qui grésille avant de s’éteindre. Aussitôt et parfaitement synchrones, les gardes dégainent leurs pistolets et cherchent d’où vient le projectile pendant que je me cache derrière le tronc. Alors qu’ils ont le dos tourné, je détruis la deuxième caméra. Ils marmonnent quelque chose et traversent la porte automatique, puis ressortent accompagnés de deux autres gardes et ils s’éloignent lentement de l’entrée. J’étire un sourire. Parfait.
Je sors de ma cachette en levant les bras et je marche tranquillement vers les gardes. Quatre pistolets sont maintenant dirigés vers moi. L’un d’eux s’approche.
— Qui es-tu ?
— Un ami.
— Je répète la question : Qui es-tu ?
— Ton cavalier pour le bal, abruti, je le nargue.
Et je plonge derrière un amas rocheux. J’entends des coups de feux derrière moi, me relève et commence à courir. Ils se crient dessus et se lancent à ma poursuite. C’est parti.
Je slalome entre les arbres, évite un fossé en pensant brièvement à Amalia qui était tombée dans un semblable, saute au-dessus d’arbres couchés, glisse dans des pentes raides, escalade de petites façades rocailleuses, tout en souplesse et rapidité. Ils sont loin derrière mais je peux discerner quatre petits points blancs en regardant par-dessus mon épaule. A peine essoufflé, je grimpe au sommet d’un arbre et me planque entre ses feuilles. Quelques secondes plus tard, je les vois passer devant moi sans qu’ils me remarquent et ils continuent, croyant que je suis plus loin.
Alors que j’attends de ne plus les voir, j’entends un cri affreux, puis trois autres, accompagnés de rugissements féroces. Je serre les dents. Je ne voulais pas qu’ils meurent ainsi, je voulais juste les semer.
Je descends hâtivement et retourne au campement qui n’est pas loin. Je leur fais signe et tous me suivent après avoir éteint le feu et effacé le plan.
Arrivées devant le labo, Nimaël et Amalia entrent des deux côtés de la base, dans les bouches d’aération. Je saisis mon arc et entre par la porte principale. Kat et Nathaniel sont derrière moi. L’intérieur respire la fraîcheur : un mélange de chlorophylle et de menthe. De vives lumières m’aveuglent pendant un instant. Je remarque de nombreuses plantes vertes un peu partout dans la réception. Deux gardes devant un point d’eau artificiel ouvrent la bouche en sortant leurs armes et s’écroulent, un couteau planté derrière la tête. J’encoche une flèche, visant la réceptionniste. Elle a un costume d’hôtesse de l’air et a relevé ses cheveux blonds en un chignon parfait. Ses mains tremblantes se lèvent et elle balbutie :
— J…je vous en supplie, ne… ne tirez pas…
Bien sûr que ce n’est pas ce que je vais faire, j’ai assez d’une mort sur la conscience. Je lui intime de ne pas bouger et la ligote à la chaise avec des cordes que je sors de ma poche. Puis je prends un bout de scotch sur son bureau et le pose sur ses lèvres en fermant les yeux. Mon cœur me serre autant que les cordes doivent la serrer. Cette pauvre jeune femme n’a rien demandé à personne, et la voilà ficelée à sa chaise, muette et gémissante. Je me retourne vers Nathaniel et désigne du menton le bureau métallique tout en nuances de gris.
Il s’approche et commence à pianoter sur le clavier de l’ordinateur, jetant des coups d’œil à l’écran de temps à autre. Il pince ses lèvres et murmure :
— Je ne peux rien faire d’ici.
Tant pis. Nous traversons le pont au-dessus du point d’eau en enjambant les cadavres. Kat est derrière, ses mains plaquées sur sa bouche, les yeux larmoyants. Je ramasse leurs deux pistolets et en tend un à Nathaniel. Il grimace et le prend du bout des doigts.
Une caméra est placée dans l’angle du premier virage du couloir. Je stoppe Nathaniel et Kat en écartant les bras et lève la tête. Une grille perce le mur en face de la caméra. Un écho sort de la bouche d’aération et une flèche détruit la caméra. Nous continuons à avancer. Au deuxième tournant, une caméra rejoint son amie dans l’au-delà et je lis un écriteau accroché au-dessus d’une porte : « SALLE INFORMATIQUE ».
— Nathaniel, à toi de jouer, je chuchote.
Il hoche la tête et enclenche la porte…qui est fermée à clé. Je jure en grattant l’arrière de mon crâne pendant que Kat sourit jusqu’aux oreilles. Elle sort une épingle à cheveux de sa chaussure et déverrouille la porte d’une main experte. Je lui donne une tape amicale sur l’épaule pour la féliciter : elle devient rouge comme une tomate.
Des néons verts déversent leur pâle lueur dans la pièce noire, mettant en valeur un clavier géant contre le mur du fond. Nathaniel s’en approche et une projection lumineuse dont la source est le clavier lui-même apparaît. Pendant qu’il s’accapare à contourner le mot de passe de l’ordinateur, je mets mon arc autour de mon dos puis sors le pistolet de ma poche.
Je n’ai jamais eu d’arme à feu en main auparavant, mais je sens qu’il va falloir que j’apprenne. J’essaie de me remémorer les séries policières que j’ai regardées à la télé, et la façon dont ils utilisent ces engins. Je vérifie qu’il reste des balles dans le barillet. Deux. Deux malheureux projectiles. On fera avec. Je serre la crosse de ma main droite et l’entoure de ma main gauche pour plus de stabilité, puis m’entraîne à viser.
Je le range dans ma poche : cette arme ne sera utilisée qu’en cas d’extrême nécessité.
— Bon l’intello, t’as fini ?
Il ne répond pas. Quel sens de l’humour…
Je longe les murs froids et lisses et regarde l’écran. Des centaines de millions de chiffres défilent de haut en bas. Nathaniel tape des combinaisons de lettres entre chaque rangée. Je crois. Ce genre de programme est à rendre fou ceux qui n’y comprennent rien.
Enfin, il appuie sur une dernière touche d’un geste théâtral.
— C’est bon, indique-t-il. Toutes les caméras du bâtiment sont hors-service.
— OK, on y va.
Je me demande bien comment il s’y est pris. Nous sortons et traversons le couloir sinueux avant d’arriver devant l’ascenseur. Et deux gardes. Je dégaine mon pistolet, suivi de Nathaniel, dont les mains tremblotent légèrement. Les gardes font de même.
— Baissez vos armes…, nous ordonne l’un.
— …tout de suite, complète l’autre.
Kat est restée cachée derrière le tournant du couloir. Le temps passe et la tension devient presque palpable. Des gouttes de sueur apparaissent sur mon front. Je m’efforce de respirer calmement et me concentre sur les battements de mon cœur. J’imagine mon sang faire le trajet de mon cœur jusqu’à mes poumons, et vice-versa. C’est plus facile de penser à ça qu’aux deux revolvers pointés sur nous, prêts à nous tirer une balle dans la tête. Eux n’hésiteraient pas une seule seconde à le faire, ils sont là pour ça.
Je sens un courant d’air frais dans ma nuque et des bruits de pas au-dessus de ma tête. Je souris discrètement, soulagé, et m’accroupis prudemment pour baisser mon arme en regardant Nathaniel qui m’imite, les yeux ronds.
Deux couteaux fusent. Les gardes s’écroulent. Je me retourne et montre mon pouce levé vers la grille derrière moi.
Nathaniel enfonce son doigt dans le bouton de l’ascenseur. L’étage indiqué est le quatre-vingt-douzième ; ce sont sûrement les étages de la « cheminée ». Nous attendons ce qui me paraît une éternité et les portes s’ouvrent enfin. Kat nous rejoint et nous entrons. Je sélectionne le dixième sous-sol, et comme Nimaël nous l’a indiqué, on ne doit pas s’arrêter avant. Entre le neuvième et le dixième étage des sous-sols, l’ascenseur se bloque. Génial.
— Qu’est-ce qu’on fait ? demande Nathaniel en faisant une moue d’inquiétude.
— On joue aux cartes, je raille.
— Hilarant, Clyde. Vraiment.
J’étire les commissures de mes lèvres en un sourire narquois. Question idiote, réponse idiote.
Kat tend son doigt vers la sonnerie d’alarme de l’ascenseur. A une vitesse fulgurante, je lui saisis le bras pour l’éloigner.
— Est-ce que tu réfléchis avant d’agir ? Tu crois qu’on va appeler les secours ? Je te rappelle qu’on est en territoire ennemi, là !
Cette fille est une godiche de première classe. Elle rougit et baisse la tête, cachant son visage sous sa crinière blonde.
Je lève la tête et remarque un accès ainsi qu’une poignée. Je tends le bras, mais rien à faire : même moi je ne suis pas assez grand pour l’atteindre. Je fais un signe à Nathaniel pour qu’il me fasse la courte échelle. Il y parvient sans trop de difficultés ; il est plus fort qu’il n’y paraît, même si je le bats à plat de couture au corps-à-corps.
J’ouvre difficilement la trappe qui grince —elle n’a pas due être ouverte souvent— et me hisse au-dessus, puis j’aide Nathaniel et Kat à me rejoindre.
Des câbles larges de trois centimètres soutiennent la cabine d’ascenseur. Quelques néons bleus éclairent des murs étroits en ciment, d’où ressortent des fils électriques et des boîtes électrogènes.
J’entends des petits grésillements assez désagréables et hume une odeur d’huile à graisser et de brûlé.
J’évalue la situation : de nombreuses prises s’offrent à moi pour atteindre l’étage du bas, mais que dire de Kat ? Avec son apparence chétive, elle ne donne pas l’impression d’en être capable. Elle regarde en bas et ouvre des yeux grands comme des soucoupes.
— Je n’y arriverai jamais !
— Mais si, j’affirme. J’ai une idée, attendez-moi là.
J’avance jusqu’au bord de la cabine et attache une corde sur une rampe, puis autour de la boucle de ma ceinture. Ça ne va pas être facile. Je m’accroupis et commence à descendre lentement mais sûrement.
J’arrive au bord de l’arrêt d’ascenseur du dixième sous-sol, juste devant la porte. Une puissante lumière blanche filtre à travers l’espace qui sépare les deux portes automatiques. Je leur crie qu’ils peuvent venir et observe Nathaniel glissant sur la corde pour atterrir à côté de moi. Kat met plus de temps. Je discerne sa silhouette malgré le faible éclairage. Elle ne glisse pas : elle fait glisser tour à tour ses mains et ses chevilles comme une chenille qui reculerait, trop crispée pour aller plus vite.
Soudain, la cabine bourdonne en faisant trembler la corde et Kat lâche ses prises. Elle hurle de panique et je regarde avec effroi son corps filer vers nous. Elle est beaucoup trop éloignée du bord ; elle va tomber au fond. Nathaniel qui est plus proche d’elle que moi se penche au maximum au-dessus du vide en se tenant à une rampe, un bras tendu. Il saisit sa main au vol et elle rebondit durement sur le mur en-dessous de nous. C’était limite. Elle remonte en couinant et s’écroule. Je fais un pas vers elle.
Elle est blessée, et pas qu’un peu. Elle appuie ses mains sur son flanc gauche en serrant les dents. Je les prends délicatement et les écarte.
— Ne touche pas ! elle hurle entre deux quintes de toux.
Un trou béant tache sa chemise blanche, mais aucune trace d’un quelconque objet dans sa chair. Elle a dû se planter dans un morceau de béton ou une rampe mal placée.
— Nathaniel, ton polo, je demande en gardant mon sang-froid.
Il s’exécute et je presse le tissu pour arrêter l’hémorragie, même si je sais que ça ne suffira jamais. Elle pousse un cri effroyable et plante ses ongles dans mes épaules en larmoyant. Même avec ma veste en cuir, je les sens s’enfoncer dans ma peau.
— Continue à appuyer.
Elle hoche la tête en mordant ses lèvres au sang et je l’aide à se lever. Nathaniel la soutient en lui intimant de tenir bon alors qu’elle vacille.
J’ouvre la porte et la lumière m’éblouit à nouveau.

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