Après m’être longuement débattue comme un chien enragé, je me retrouve attachée en face de la hutte du chef, les poignets et les chevilles liés derrière un poteau. Clyde est à ma gauche, dans le même état que moi, c’est-à-dire pitoyable. On lui a retiré son arc, son carquois, et sa sacoche, bien évidemment. Le tout a été balancé le plus loin possible. A côté de lui, des squelettes décharnés sont accrochés à d’autres poteaux. Une odeur de pourriture me fait froncer le nez.
— Glauque, commente Clyde.
Si ça se trouve, c’est à ça que l’on va ressembler si on reste ici.
Nathaniel est agenouillé devant nous, au milieu de ce que je suppose être la place principale du village. On lui a retiré son polo. Je suis restée bouche bée en découvrant le nombre de cicatrices qu’il a. Une dizaine de fines marques blanches barrent son dos dans tous les sens. Il ne résistera jamais à ces coups de fouet, pas avec l’état dans lequel est son dos.
Je ne veux pas que le soleil apparaisse, je veux qu’il reste caché derrière l’horizon à jamais, ou Nathaniel va devoir endurer le châtiment qui m’était destiné. Et je ne pourrai pas le supporter.
Durant la nuit, Clyde a murmuré :
— Tu as la réponse à ton énigme, Amalia.
J’ai hoché la tête durement.
— Je suis désolée, Clyde.
Maintenant, nous attendons. J’ai tenté de me défaire de mes liens, et je ne parle même pas de Clyde. Les cordages sont beaucoup trop résistants, ils ont fait un double tour pour lui — étant donné son gabarit —, et nous ne touchons même pas le sol. Nous sommes voués à regarder ce spectacle morbide et sinistre dès l’aube.
Le temps passe trop vite. Déjà deux indigènes se postent devant la hutte et un troisième haut d’au moins deux mètres s’approche de Nathaniel, un fouet à la main.
Le soleil darde ses quelques rayons froids à travers les arbres. Le chef tyrannique sort de sa tanière et avance entre les deux gardes. Une foule d’indigène s’agglutine en demi-cercle autour de Nathaniel. Il donne un ordre et le bourreau se met au travail sans hésiter. Il lève le bras et je ferme les yeux : je ne veux pas voir ça. Je ne peux pas voir ça.
Le fouet claque. Nathaniel ne bronche pas. La foule, hommes, femmes et enfants compris, acclame le tortionnaire. Au bout d’une dizaine de coup, j’entends des gémissements étouffés. J’ai l’impression de recevoir chaque coup de fouet ; chaque claquement sera gravé à jamais au fer rouge au plus profond de moi. Je ne peux pas me retenir d’ouvrir les yeux.
Des boursouflures rouge vif suintent son dos, sa chair est entaillée ; chaque plaie, chaque déchirure, chaque ecchymose saigne abondamment. Ses cicatrices se sont rouvertes. Le bourreau n’y est pas allé de main morte. J’écarquille les yeux et serre mes poings. Dès que le fouet s’abat sur son dos meurtri, il rentre sa tête sous sa poitrine et pousse un cri à glacer le sang.
C’est uniquement à cause de moi que tout cela est arrivé. Si je n’avais pas interrompu le chef pendant sa tirade, Nathaniel n’aurait pas eu à prendre les coups à ma place, et je ne serai pas en train de regarder son agonie sans pouvoir rien faire. Je bous de l’intérieur, je n’en peux plus, je ne peux plus le voir souffrir ainsi.
— Nathaniel ! je m’égosille à m’en arracher les cordes vocales. Je vous en supplie, laissez-le ! Arrêtez !
Le tortionnaire ne flanche pas et personne ne m’écoute. La foule applaudit de plus belle en hurlant. Nathaniel continue à gémir, son dos se courbant de plus en plus. C’est un véritable supplice d’être ligotée à ce poteau et d’être obligée de regarder ça. Je m’époumone, je geins et je pleure. La corde écorche ma peau alors que je tire de toutes mes forces sur les liens. Je ne peux m’empêcher de contenir mes sanglots alors que l’indigène fait pleuvoir le dernier coup. Les yeux embués de larmes, la gorge douloureuse, la mâchoire serrée en une grimace de dégoût et de souffrance, je le vois tomber lourdement au sol. Thorgis le regarde, les bras croisés ; puis il fait un signe de la main et deux indigènes le traînent négligemment jusqu’au poteau à ma droite pour l’attacher. Sa tête pend mollement sur son épaule et du sang dégouline sur son pantalon en toile. Je murmure son nom mais il ne me répond pas : il s’est évanoui. Sa poitrine se soulève faiblement à intervalles réguliers. Il n’a pas supporté la douleur mais il est encore vivant.
— Clyde, je m’en veux tellement… je pleurniche.
Il me regarde, troublé, puis retourne vivement la tête.
La journée passe, les indigènes vaquent à leurs occupations sans se soucier de nous trois comme si ce n’est pas la première fois que des étrangers sont pendus à ces poteaux. Des femmes rapportent de l’eau, des hommes rentrent de la chasse, des enfants jouent sur les passerelles.
Thorgis se plante devant nous, un rictus de dédain au visage.
— Alors, tout se passe comme vous le souhaitez ?
— Espèce de… marmonne Clyde entre ses dents.
— Clyde, j’interviens. Tais-toi.
Cet homme n’est qu’une sale pourriture, une vermine des pires espèces. Je comprends que Clyde veuille le lui dire en face. Si je ne l’avais pas retenu, ça ne nous aurait attiré que plus d’ennuis.
Au bout d’un moment, Nathaniel entrouvre les yeux. J’ai envie de l’étreindre, de le rassurer, de soigner ses plaies ; mais je ne peux pas.
— Oh mon dieu, Nathaniel, je suis désolée ! Tout est de ma faute ! J’aurai dû me taire…
Je souffle son prénom encore une fois, anéantie. Il gémit en grimaçant et chuchote :
— Ce n’est pas grave, Amalia.
— Pas grave ? je m’offusque. Tu me dis que ce n’est pas grave ? Tu as vu dans quel état tu es ?
— Et toi, dans quel état aurais-tu été si tu avais reçu ces coups ? Tu n’aurais même pas survécu, réplique-t-il en me regardant avec insistance. Ce n’est pas la première fois que ça m’arrive, ne t’inquiètes pas.
— Comment ça ?
— Brock, mon père biologique, était alcoolique et nous battait, moi et ma sœur Camille. Tous les soirs, il nous fouettait avec une ceinture en cuir : j’en ai gardé de nombreuses cicatrices.
Il soupire longuement, les yeux dans le vide, même s’il ne donne pas l’impression de se plaindre.
— Et ta mère ?
— Quand elle l’a remarqué, nous sommes partis. Deux ans plus tard, elle s’est remariée avec Jonathan, un riche que je ne peux pas supporter.
— Comment as-tu pu vivre comme ça ?
— Je me défoulais, à ma manière. Je travaillais des heures d’affilée, pour me changer les idées.
Je comprends pourquoi il est si intelligent, même si c’est une curieuse manière de se défouler. A sa place, j’aurai pleuré presque tous les soirs.
— Alors ne t’en fais pas, il termine.
J’ouvre la bouche mais aucun mot ne sort. Je baisse la tête ; je ne sais plus quoi dire.
Sans prévenir, la nuit recouvre la jungle de son voile noir. Des insectes commencent à chanter et les oiseaux se sont tus. Quelques torches accrochées aux abords des huttes dégagent une faible lumière orange. Mes paupières sont lourdes ; Nathaniel et Clyde dorment déjà.
Alors que je m’apprête à tomber de sommeil à mon tour, les liens de Clyde sont tranchés et il rattrape sa chute en une roulade maîtrisée. Il grogne, frotte ses yeux et se relève. Il ne dormait pas : il somnolait. Sinon il se serait écrasé au sol. Les cordes qui retiennent mes chevilles et mes poignets disparaissent également. Je file vers le sol. Juste avant de me casser les rotules sur le bois, Clyde me rattrape, une main sous mes genoux et l’autre derrière mes épaules ; puis me repose en retenant son souffle. Il fait pareil avec Nathaniel, qui retient un rugissement de douleur quand Clyde touche son dos. Je m’approche de lui et enroule son bras autour de ma nuque, que je tiens fermement pour le soutenir. Ses jambes sont flageolantes : il ne tiendra pas longtemps.
Je cherche des yeux notre sauveur, mais pas une silhouette, pas un son n’apparaît. Nous nous dirigeons vers un pont quand Clyde trébuche sur quelque chose. Il le ramasse et je plisse les yeux. C’est son arc, son carquois et la sacoche. Il s’en équipe et prend mon bras dans sa main. Un picotement traverse ma peau et je veux me dégager, par reflexe, mais il resserre son étreinte.
— Amalia, on doit rester ensemble, dit-il fermement. On ne sait pas ce qui peut arriver.
Nous déambulons entre les passerelles, sur les ponts, nous frôlons des maisons remplies d’indigènes endormis.
Clyde nous informe que les escaliers creusés dans l’arbre et gardés par quatre indigènes sont notre seule issue. On ne pourra jamais passer. Il nous chuchote de nous cacher sous les rameaux d’un arbre. J’allonge Nathaniel sur le côté et remarque de grosses gouttes de sueurs qui perlent sur son front. Je les chasse d’un revers de la main et pose ma paume sur son front brûlant. Je l’embrasse sur le dessus du crâne en lui chuchotant que tout va bien se passer.
Une corde vibre et une flèche se plante entre les deux yeux d’un indigène. Comme il est au bord d’une passerelle, il chute vers le sol de la jungle. Les trois autres se précipitent dans les escaliers.
Clyde saisit une torche et me fait signe de le suivre. Nous suivons silencieusement les trois gardes et nous éloignons d’eux une fois arrivés en bas. Clyde prend le relais pour soutenir Nathaniel.
Je passe devant et quelques mètres plus loin, je remarque la trace de brûlé de tout à l’heure. Nous marchons encore un peu et quand je me retourne, un ocelot qui a voulu nous suivre se fait électrocuter à l’endroit pile où se trouve la ligne. Les autres n’ont pas remarqué. Nous nous asseyons. Clyde a l’air perturbé et je ne supporte pas de voir quelqu’un dans cet état.
— Qu’est-ce qui ne va pas, Clyde ?
D’abord, il ne me répond pas. Au bout de quelques secondes, il entoure son visage de ses paumes et gronde d’une voix grave :
— Je suis un meurtrier. Je ne vaux pas mieux que… que Thorgis.
Je pose une main sur son épaule et mon bras tremblote légèrement.
— Tu vaux bien plus que cette ordure, j’affirme. Et si tu n’avais pas tué cet homme, on ne serait pas sains et saufs à l’heure qu’il est.
Il soupire. Il a bien fait. Je lui demande de me donner la sacoche et je relis la lettre. Nous avons résolu l’énigme. Ou peut-être qu’à moitié. Je ne sais toujours pas ce qui a bloqué les indigènes. Peut-être est-ce la même chose qui vient de griller cette pauvre bête. Je conclus que les compagnons de l’aventurier sont sûrement ceux encore accrochés aux poteaux : pas super beaux à voir.
— Je pars à la recherche de Kat, attendez-moi là.
Alors que je me lève et que les garçons ont l’intention de protester, une voix féminine, suave et grave se fait entendre.
— Ce ne sera pas nécessaire.

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