Je dors. Ou bien je suis éveillée. Je ne sais pas. Peut-être que je suis morte. Mon corps est paralysé, mes yeux fermés, et pourtant j’entends quelque chose. Quelque chose de si infime que je dois me concentrer pour le percevoir. Mes cheveux sont en apesanteur autour de moi, mais comment est-ce possible ?
Le bruit s’intensifie. Il bourdonne dans mes oreilles maintenant. Quelqu’un crie la lettre A. Je me concentre davantage et je comprends. Amalia. Et je reconnais la voix : c’est celle de Clyde. Mais pourquoi est-il en train de hurler mon prénom ? Je veux ouvrir les yeux, mais mes paupières sont collées. Alors j’essaie de me remémorer ce qui s’est passé.

Nimaël entre la première, nous trois sur ses talons. La pièce est parfaitement symétrique. Deux rangées de bureaux argentés sont ancrées au sol, une plante verte se dresse entre chacun d’eux et de l’eau coule à travers une vitre dans les murs gris anthracite. Des silhouettes blanches, toutes identiques, sont postées devant chaque bureau. Et se retournent toutes en même temps.
Nous marchons au milieu de la pièce en menaçant les scientifiques, nos armes pointées vers eux. Je prends bien soin de ne pas lâcher de flèche. Ils lèvent tous les mains, terrifiés, et certains se cachent sous les bureaux. Nous arrivons devant deux petits escaliers. Sur une estrade, une femme nous tourne le dos, les mains posées sur une table métallique. Et sur l’estrade en forme de demi-cercle, je les vois. Les aquariums bleus. Avec dans chacun d’eux un homme ou une femme de la tribu de Nimaël. Il doit y en avoir au moins vingt. Je détaille tous les visages et discerne avec horreur les parents de Kat. Et les miens.
Une soudaine colère s’empare de moi à l’idée que des scientifiques utilisent nos parents comme de vulgaires cobayes. Pour quelle expérience, cela m’est égal, même si elle est bénéfique pour les humains. Nimaël tend son arc à son tour et tient en joue la femme qui se retourne doucement. Elle porte une chemise blanche boutonnée rentrée dans un pantalon turquoise, une blouse et des escarpins noirs. Ses cheveux de feu sont complètement rasés sur le côté gauche et une large mèche cache totalement la partie droite de son visage. Elle n’a pas du tout l’air impressionnée par Nimaël et son arc tendu à craquer.
— Que venez-vous faire ici ? demande-t-elle d’une voix parfaitement calme.
— T’obliger à libérer mes compagnons.
— M’obliger ? (elle éclate d’un rire tonitruant, presque sinistre) Ma pauvre enfant, crois-tu vraiment qu’il te suffit d’entrer ici et d’exiger que je laisse partir tes amis ?
— Oui. Libérez-les ou je vous tue.
— Mais si tu me tues, j’aurais un peu de mal à le faire, tu ne penses pas ? raille-t-elle, méprisante.
La femme a parfaitement raison. Il nous faut un autre moyen de la faire céder.
— Vous savez, continue-t-elle comme si elle avait toute la journée devant elle, je sais tout de vous. Votre passé, votre personnalité, vos désirs et vos peurs.
Le dernier mot a été prononcé de façon telle que ça me fait frissonner. Comment peut-t-elle savoir tout cela alors que nous venons juste de la rencontrer ?
— J’avais des yeux et des oreilles partout, jusqu’à ce que vous me les arrachiez.
Les robots, c’est donc ça.
— Et mes fidèles serviteurs obéissaient à mes ordres avant que tu ne viennes trancher les liens de tes petits camarades, elle ajoute en foudroyant Nimaël de son regard perçant.
Tout s’explique. Les membres de la tribu de Nimaël sont contrôlés par cette femme et ont reçu l’ordre d’arrêter quiconque pénètre leur territoire.
— Vous avez eu de la chance de pouvoir leur échapper aussi facilement. J’ai malheureusement dû les emprisonner dans un champ de force afin d’éviter qu’ils ne fassent trop de bêtises.
La ligne de brûlé. L’ocelot qui s’est fait électrocuter. Ce « quelque chose » qui bloquait les indigènes, c’est le champ de force.
— Mais ça ne va pas m’empêcher de vous forcer à me rendre mes frères, insiste Nimaël.
— Tu crois ça ?
Elle s’approche d’un aquarium où flotte une jeune fille qui est la copie conforme de Nimaël. Elle pose son doigt sur un bouton rouge sans pour autant appuyer dessus.
— Une seule pression sur ce minuscule bouton et l’air qui est transmis à ta sœur Naomie à travers ce tuyau blanc sera tout simplement stoppé ; et elle mourra. Alors je te conseille fortement de baisser cette arme.
Nimaël écarquille les yeux et serre les poings en rangeant lentement son arc.
— Je préfère ça.
Mais Clyde et moi n’obéissons pas.
— Amalia, tu as du mal à te souvenir de ce qui s’est passé, n’est-ce pas ? Veux-tu que je te le dise ?
Oui. Mais je sais à son attitude qu’elle veut me manipuler. Alors je ne dis rien.
— Tu as été victime d’un traumatisme crânien, ce qui a engendré dans ton cerveau une amnésie post-traumatique rétrograde : l’amnésie de la mémoire à long terme, qui se manifeste lorsque l’hippocampe est endommagé. L’altération de cette partie du cerveau déclenche une détérioration partielle ou totale des mémoires sémantique et épisodique. Il s’agit généralement des minutes ou des heures avant l’accident. Des semaines entières sont oubliées si le choc a été trop rude. La durée de ces trous de mémoire dépend de la gravité de la commotion cérébrale et peuvent s’étendre sur quelques minutes, des heures, des jours voire des semaines.
Ses yeux brillent, elle a l’air d’être passionnée par ce qu’elle raconte tandis qu’elle tourne autour de son bureau en me regardant intensément. J’abaisse mon arme.
— D’abord, l’individu ne se souvient pas de ce qui lui est arrivé. Puis il se demande où il est. En ce qui concerne la désorientation dans l’espace, celle-ci concerne surtout les endroits nouveaux. La personne souffrant d’une amnésie post-traumatique est considérée comme rétablie quand elle est capable de se situer dans le temps et de bien organiser ses souvenirs.
Je ferme les yeux. Ou elle vient de tout inventer, ou ce n’est que pure vérité. Si c’est le cas, si je suis vraiment amnésique, alors je comprends mieux. Tous ces trous de mémoire et ces flash-backs sont l’unique conséquence d’un choc que j’ai reçu à la tête. Mais quand ? Après le naufrage du navire ? C’est la seule solution possible.
Les bribes de souvenirs que j’ai récupérées sont encore disséminées dans mon esprit, je ne peux les ordonner. C’est comme s’il manquait un élément, la dernière pièce du puzzle. Je ne suis pas encore guérie. Je dois organiser tous mes mémoires. Maintenant que j’en suis persuadée, je donne raison à cette femme.
J’ouvre les yeux et réfléchis à chaque mot qui sort de ma bouche :
— Pourquoi m’avez-vous transmis toutes ces informations ?
— C’est dans ton seul intérêt, mon enfant, susurre-t-elle.
Elle ment, elle a forcément quelque chose à y gagner. Je regarde Clyde et Nathaniel qui ont l’air de comprendre ce qui m’arrivait.
— Tu joues du piano, n’est-ce pas ? reprend-t-elle.
— Non.
— Veux-tu en avoir la preuve ?
Je ne sais pas. Je ne réponds toujours rien et elle prend une télécommande sur son bureau pour allumer un appareil qui projette une petite image en trois dimensions. Et sur l’image, je vois des mains. Deux mains fines s’activant sur les touches d’un piano.
— Ce sont les tiennes, Amalia. Ce souvenir est enfoui au plus profond de toi. Essaie de t’en rappeler.
Elle me parle comme elle parlerait à une enfant de cinq ans. Je regarde mes mains, perplexe, et une pensée me vient : le cours d’eau, les creux et les bosses du courant ; les creux et les bosses des touches du piano.

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