– Donc comment ta milice est-elle organisée ? demanda Jeanne à Roland.

– Il y a un petit groupe de personnes qui y travaillent à temps plein : les quartier-maitres, le cuisinier, une scribe et moi. Les autres y consacrent un jour par semaine, parfois quelques heures de plus. Ensuite les activités sont réparties entre patrouilles et entraînements.

La jeune femme et lui étaient dans la salle des cartes, où ils étaient restés tandis que Myriam et les paladins traquaient Amable.

– Tu n’as pas de guetteur ?

– Heu, non. Nous comptons sur les patrouilles pour repérer l’ennemi.

– Roland, avec les collines qui entourent ta ville, tu auras de la chance si une de tes patrouilles aperçoit une troupe de bandits à vingt mètres, dit Jeanne. Le temps que l’alarme soit donnée, la bataille aura déjà débuté ! En revanche, un guetteur dans une tour peut repérer une troupe en approche plusieurs heures avant qu’elle atteigne la ville.

Le chef milicien baissa la tête, honteux :

– Ça paraît tellement évident quand tu le dis…je me sens tout bête. Si seulement tu m’avais donné ces conseils plus tôt, cela aurait évité bien des morts.

– Désolée, réagit Jeanne. J’oublie que certaines choses qui me paraissent évidentes ne le sont pas pour d’autres. Et comme tu as dû le remarquer, je suis un peu perfectionniste.

– Un peu ? la taquina Roland.

– D’accord, très perfectionniste, admit Jeanne. D’ailleurs, revenons sur ta milice. Comment donnes-tu l’alarme en cas d’attaque ?

– Un messager arrive au quartier général, de là on en envoie d’autres sonner le rappel.

– C’est trop long. Il faut plutôt les prévenir par un signal. Comme avec des cors par exemple.

– Il y a plusieurs clochers dans les églises de la ville. Les prêtres devraient accepter de nous laisser les utiliser en cas d’attaque.

– Bonne idée, approuva l’écuyère. En plus, les clochers font un excellent point d’observation pour des guetteurs.

Le chef milicien sourit en voyant Jeanne de bonne humeur.

– Ensuite, que font tes troupes une fois l’alerte donnée ? demanda l’écuyère.

– Nous nous rassemblons au quartier général. De là, je donne mes ordres.

– Je comprends mieux pourquoi une attaque surprise de nuit vous a causé tant de dégâts. Pour être aptes au combat au plus vite, tes forces doivent prendre des positions défensives dès le début de l’alerte.

– Mais à Audelle, seule la caserne de la garde dispose de fortifications.

– Oui et c’est un problème. À terme il faudra changer ça. Mais avec Raimund Axel et sa troupe qui rôdent dans les environs, nous n’en aurons pas le temps. A la place, tes miliciens érigeront des barricades. Il faudra attribuer à chaque sous-officier une rue à défendre, vers laquelle il devra mener son groupe lorsque l’alarme retentit.

– D’accord. Tu as d’autres idées ?

– Beaucoup. Mais elles prendraient trop de temps à être mises en place. À court terme, nous devons juste faire en sorte que tes forces puissent résister en cas d’une nouvelle attaque. Donc, nous nous contenterons de ça.

– Il y a cependant un problème. Après la défaite qu’on s’est prise, beaucoup d’habitants de la ville ont été découragés. Je les comprends : ils ont subi l’échec et vu leurs amis mourir. Et maintenant, ils remettent en cause leur engagement dans la milice, prétendant que nous ne faisons que jouer aux petits soldats et que nous sommes incapables de battre un adversaire sérieux.

– Dis-leur que mon mentor et l’autre paladine pensent que ces bandits travaillent pour Fernand Vannelle.

– Mais ce n’est qu’une théorie ! Et si nous le leur disons ainsi, ils le prendront pour une certitude.

– C’est le but. Ils en seront d’autant plus motivés à prendre leur revanche et à retourner au combat.

– Mais n’est-ce pas mal agir que de manipuler des gens ainsi ?

– Nous ne faisons que leur dire la vérité. Ce n’est pas notre faute s’ils l’interprètent mal.

– D’accord. C’est toi la future paladine, après tout.

Ils passèrent le reste de la journée et la moitié de la suivante à mettre en œuvre ces décisions. Il y avait beaucoup à faire : parler aux prêtres pour demander d’utiliser leur clocher, régler tous les détails de la nouvelle organisation, expliquer aux officiers du rôle qu’ils auraient à jouer, remotiver ceux qui avaient été découragés par la défaite…
Les deux jeunes gens s’arrêtèrent toutefois quand ils apprirent le retour de Georgine et d’Henri. Ces derniers avaient amené leurs nombreux prisonniers à la caserne de la garde. Outre Amable, il y avait également la mineuse qui le ravitaillait ainsi que les quatre mercenaires chargés de sa protection.

Tous furent promptement mis en cellule par le capitaine de la garde. Ce dernier s’entretint ensuite avec le petit groupe :

– Je suis content que vous ayez réussi à rechopper ce salopard. Et aussi content que cette fois, vous nous le confiez, finit-il avec un léger soupçon de reproche.

– Fernand va tenter de le récupérer au plus vite, répondit Henri, nullement fâché par le ton de son interlocuteur. Il a sans doute été prévenu à l’heure qu’il est. Nous devons obtenir d’Amable des informations au plus vite.

– Je m’occupe de le convaincre de coopérer, dit le capitaine. Ce genre de crapule peureuse, ça me connaît.

– Parfait, allez-y, approuva le paladin.

Amable fut amené dans une salle d’interrogatoire dans lequel entra bientôt le capitaine. L’assistant était apeuré et très mal à l’aise. À contrario, le garde affichait un air féroce.

– A ton expression, je pense que tu as compris dans quelle merde tu es, attaqua de suite ce dernier.

– D’autres viendront me chercher, répondit Amable d’une voix faible. Je ne resterai pas votre prisonnier très longtemps.

– Comme la dernière fois, tu veux dire ? Ça t’a si bien réussi, il est vrai. Combien de temps il nous a fallu pour te retrouver ?

Amable ne répondit rien.

– C’est bien ce que je pensais. Maintenant je vais te dire ce qui va t’arriver : tu vas être jugé, reconnu coupable et condamné. Il y a deux peines possibles pour toi : la prison ou la mort. Je suis sûr que tu penses que la mort est le pire des deux. Mais c’est faux. Avec la mort, tout s’arrête. Il n’est plus possible de ressentir la douleur, la fatigue, la faim, la soif ou l’ennui. Toutes ces choses que l’on ressent en prison.

L’assistant déglutit de peur.

– Tu as déjà vu un pénitencier ? C’est un vrai enfer sur terre. Les cachots sont des pièces minuscules, avec juste de la paille comme lit. La seule nourriture est du pain rassis. Les prisonniers ne sortent jamais et passent toute la durée de leur peine, à tourner en rond dans leur cellule. Et c’est là que je vais t’envoyer.

Amable était cette fois livide.

– Ça va te faire un choc hein ? Je parie que t’as jamais manqué de rien dans ta vie, vu que t’es né avec une cuillère d’argent dans la bouche. Mais maintenant tu t’imagines vivre sans tes serviteurs, tes vêtements de luxe et ta nourriture raffinée ?

– Non…bredouilla l’assistant.

Il prit quelques instants pour se calmer et parvint à dire d’un ton un peu plus confiant :

– Je vous vois venir. Vous voulez que je m’avoue coupable et donne des informations. Tout cela contre de meilleures conditions de détention, c’est ça ?

– Tu es moins bête que tu en as l’air. Oui c’est ça. Nous te laisserons toute tes propriétés et tu pourras faire rentrer des objets inoffensifs dans ta cellule, histoire d’égayer ta détention. Marché conclu ?

– Marché conclu, approuva l’assistant.

Quelques minutes furent employées pour rédiger les termes de l’accord et la déclaration d’aveux d’Amable. Ensuite, ce fut Georgine qui l’interrogea en utilisant ses pouvoirs.

– Fernand Vannelle a-t-il engagé Raimund Axel pour attaquer cette ville ? demanda la paladine de sa voix éthérée.

– Il l’a fait. Le patriarche lui a aussi donné de l’or et des armes pour recruter plus de troupes.

– Quel était le but de cette attaque ?

– Capturer le plus de monde possible.

– Dans le but de les utiliser comme offrande pour un rituel de magie noire ?

– C’est bien ça. Nous sommes en train de perdre notre guerre commerciale contre les Flavie. Fernand pense qu’invoquer un démon et marchander ses pouvoirs pourrait faire pencher la balance en notre faveur.

– Et qu’importe pour lui si cela implique de tuer des centaines de personnes ?! cria Roland. Le monstre !

– Quand doit se dérouler le rituel ? demanda Georgine, imperturbable.

– Demain soir.

– Quoi ?! réagit le chef milicien. Il faut partir dès maintenant !

– Où aura lieu le rituel ?

– Dans une villa en ruine située à deux jours de marche d’ici.

– Cela fais moins d’une journée à cheval, réagit Henri, c’est encore jouable.

– Qui sera présent là-bas ?

– D’après les dernières nouvelles que j’ai eues, Fernand, sa maisonnée, une douzaine de démonistes et une centaine de gardes Vanelle.

– Une centaine de gardes ? répéta Henri. Doux Messager, nous ne pourrons pas interrompre le rituel juste à quatre. Roland, est-ce que ta milice a des chevaux ?

– Non, dit ce dernier d’une petite voix.

Un lourd silence suivit cette déclaration. Tout le monde avait conscience de ce que cela voulait dire.

– Nous ne pourrons pas les sauver, résuma Henri.

– Non, non…c’est impossible, réagit Roland, effondré. Il ment ! cria-t-il soudainement en pointant un index accusateur vers Amable.

Ce dernier prit un air indigné et se tourna vers Georgine :

– J’ai respecté scrupuleusement notre accord. Dites-le-lui !

– Il n’a fait que dire la vérité, confirma celle-ci, sa voix éthérée n’exprimant aucune émotion.

– Ce n’est pas ma faute si les informations que j’ai ne vous conviennent pas ! renchérit l’assistant.

– Ne nous conviennent pas ? demanda Roland, effondré. Ne nous conviennent pas ! répéta-t-il, cette fois en hurlant. Vous êtes en train de me dire que plusieurs centaines de personnes, mes voisins, mes amis, vont mourir, juste pour que votre patron puisse gagner sa minable guerre commerciale ! Bien sûr que ça ne me convient pas !

– Arrêtons-nous là, dit alors Henri à Georgine. Sortons, enchaîna-t-il en saisissant fermement l’épaule de Roland et en entraînant ce dernier hors de la pièce.

– Je suis désolé gamin, dit le capitaine de la garde.

Ils quittèrent la salle d’interrogatoire tandis qu’Amable était ramené dans sa cellule par les gardes. Georgine affichait une mine triste, tout comme Myriam. Jeanne semblait réfléchir intensément mais le désespoir et la frustration s’affichait de plus en plus sur son visage. Roland, lui, était totalement dominé par la rage et la panique.

– Il y a forcément quelque chose à faire ! cria-t-il. Nous ne pouvons pas juste les laisser à leur sort !

Henri poussa un gros soupir. Puis, voyant que personne d’autre ne semblait vouloir parler au jeune homme, il durcit son expression.

– Si nous y allons à pied avec tes miliciens, alors nous arriverons trop tard. Si nous y allons à quatre avec les chevaux, nous serons tués par la centaine de garde et la douzaine de démonistes. Nous ne pouvons pas les sauver Roland, conclut-il. Accepte-le.

Le chef milicien se tourna vers Jeanne :

– Tu dois bien avoir une idée ! demanda-t-il.

– Je cherche, je cherche, répondit-elle. Mais je ne trouve pas ! Le problème me semble insoluble !

– Puissent leurs âmes connaître un meilleur sort lors de leur prochaine vie, énonça Georgine.

Un lourd silence suivit cette déclaration. Personne n’osait dire quoi que ce soit. Personne n’osait non plus regarder Roland. Ce dernier se laissa finalement tomber contre un mur.

– Plus de deux cents personnes…dit-il d’une voix brisée. Je les connaissais tous. Certains plus que d’autres…

Il resta un instant à regarder le vide devant lui. Puis il se mit à murmurer :

– Vivienne, qui savait toujours nous motiver lors des journées de travail les plus difficiles. Arsène, avec son éternel sourire réconfortant. Joseph, et sa fichue manie de mâchouiller un bout de bois….

Il rit faiblement, d’un rire jaune et triste. Puis il leva la tête vers les quatre autres :

– Chacun d’eux a sa personnalité, sa manière d’agir, ses petites manies, parfois attachantes, parfois énervantes. Ce sont des êtres humains, des personnes. Mais pour Fernand ce sont juste des chiffres sur un papier. Des ressources à sacrifier pour ses besoins personnels…

Sa tête s’effondra de nouveau.

– Et il n’y a rien que nous puissions faire pour l’en empêcher. Pourquoi ? Pourquoi est-ce que nous n’avons pas pu y arriver ?

– Parfois l’ennemi est trop fort, dit Henri. Fernand est le patriarche d’une Maison marchande. Il a des centaines de serviteurs, d’agents et de gardes sous ses ordres. Sa fortune lui permet de s’offrir le service d’assassins, mercenaires et démonistes, de manière quasiment illimitée. Nous, nous avons deux paladins, deux écuyères et une milice de quelques centaines d’ouvriers. Ce n’est pas une lutte équilibrée, même avec la loi de notre côté.

– Alors ni y a-t-il rien que nous puissions faire ? demanda Roland.

– Bien sûr que si. Mais il nous faut admettre que nous ne pouvons pas toujours gagner. Que parfois, nos adversaires se seront montrés plus rapides, plus malins ou sont tout simplement plus puissants. Il faut accepter la défaite quand elle se présente. Et garder à l’esprit que cela n’interdit pas une future victoire.

– Il est plus facile d’abandonner, murmura le jeune homme.

– Roland ! s’exclama Jeanne. Non ! Jamais ! Tu vaux mieux que ça !

– C’est en effet plus facile, admit Henri. Abandonner fait que tu n’auras pas à subir d’autre échec. Tu as le droit de le faire si tu le souhaites. Tes efforts pour aider ta ville sont déjà allés bien au-delà de ceux d’un individu ordinaire. Il n’y a pas de honte à arrêter.

Jeanne lança un regard noir au paladin. Henri lui répondit par une expression apaisante. Cela déstabilisa la jeune femme, la laissant inactive.

Roland resta silencieux une longue minute. Puis il se releva :

– Nous savons tous que je ne vais pas abandonner et que c’était la tristesse qui parlait, hein ? dit-il.

Sa voix tentait d’exprimer une confiance revenue. Cela ne marchait pas totalement. Son chagrin et ses doutes le faisaient encore chevroter. Mais les efforts qu’il faisait ôtaient tout pathétique aux paroles du jeune homme.

– Bien sûr, dit Henri en souriant.

Et dans un murmure il ajouta à l’intention de Jeanne :

– Je sais que tu aimes bien ce garçon. Mais essaye de l’accepter comme il est et de ne pas projeter tes propres ambitions sur lui, s’il-te-plaît. C’est le mieux pour vous deux.

La jeune femme rougit et marmonna un vague « Désolée, sire ».

– C’est un grand gâchis que de ne t’avoir confié une écuyère que maintenant, dit pour sa part Georgine à Henri. Tu es un très bon mentor, même pour ceux qui ne sont pas placés sous ta garde.

– Mais c’est mon choix, répondit Henri, d’un ton un peu dur.

– Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? demanda Roland, déterminé.

Il avait profité de l’échange pour se recomposer une expression plus digne.

– Nous allons voir la magistrature et leur demander un mandat pour fouiller la résidence de Fernand, sur la base du témoignage d’Amable, répondit Henri. Là, nous pourrons trouver d’autres preuves pour faire arrêter le patriarche.

– Est-ce que vous voulez…commença le chef milicien.

Mais il fut interrompu par une sonnerie de cloches. Une sonnerie qui dura longtemps. Très longtemps.

– Pourquoi font-ils autant sonner les cloches ? demanda le paladin, surpris.

– C’est le signal que nous avons tout juste établi pour prévenir de l’approche d’une troupe d’ennemis, dit Roland.

– Ce qui veut dire que la ville est attaquée, conclut Jeanne. Fernand a envoyé ses sbires libérer Amable.

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