Prologue

— Proche, est le temps où prendra fin votre devoir. Proche, est le temps où vous devrez mourir.

Tels avaient été ses premiers mots. Sonnant comme un glas aux oreilles de ses malheureux auditeurs. Plongeant, dès lors, le Sage Litote dans un invraisemblable cauchemar. Son monde venait tout juste de s’écrouler. Anéanti par les paroles d’une fillette aux cheveux de jais et dont les yeux noisette conservaient une étonnante malice en dépit de la terrible nouvelle qu’elle leur délivrait.
Puissions-nous ne jamais assister à l’éveil d’un prophète, répétait continuellement le grand Hèbre. Car il marquera la fin de ce que nous connaissons.
Un adage véhiculé par le grand Sage avant lui et son prédécesseur avant encore.
Depuis des temps immémoriaux, les Sages de l’Archipel s’étaient relayés, génération après génération, en un cercle des plus fermés et des plus reculés dans les Contrées Outremers. Engrangeant les connaissances à l’écart du reste de Soreth dont ils suivaient l’Histoire sans jamais s’y mêler. Leur rôle étant de protéger les prophéties et, bien sûr, les prophètes endormis depuis de nombreuses vies d’homme. Et voilà qu’au sein même de l’Auditorium – salle au blanc épuré et ses onze sièges en arc de cercle où les Sages jugeaient les litiges opposant les habitants de l’Archipel – ils recevaient maintenant leur propre jugement.
Alors que les autres Sages échangeaient des expressions consternées, le grand Hèbre, de son siège au centre de l’arc, se leva. Son air vénérable et bienveillant balaya un court instant l’assemblée pour finalement se reporter sur la fillette qui leur faisait face.

— Combien de temps avons-nous ?

À cette simple question, le cœur de Litote manqua un battement. Ses lèvres tremblèrent du fait de son effort pour refluer ses larmes. Parmi les Sages, les chuchotements, déjà, s’élevaient. Car cette question renforçait la fatalité de leur destin à tous, scellé par la résignation dont faisait preuve leur mentor et maître. Si lui, un être de son envergure, acceptait ainsi l’aboutissement de ce rôle pour lequel tous avaient consacré leurs vies, alors nul ne pourrait s’y dérober. Les mains jointes derrière le dos, la fillette effectua une petite pirouette sur elle-même. Se rétablissant promptement, elle releva vers lui ses yeux toujours malicieux.

— Voilà une chose à laquelle je ne peux répondre…
— Balivernes ! s’écria alors le Sage Kiev.

Bondissant de son siège malgré la vieillesse, il toisa l’enfant avec un mélange d’indignation et d’horreur avant de lever les bras au ciel.

— Ne méritons-nous pas de savoir ?! Après tout ce que nous avons sacrifié et sacrifions encore ! Est-ce là notre récompense pour…

L’interrompant par un rire haut perché, la gamine s’appliqua ensuite à le gratifier d’un sourire mystérieux.

— Vous ne verrez pas ce jour arriver car votre affection a déjà gagné bien du terrain. La prochaine crise sera la dernière… Maintenant, dites-moi, vous sentez-vous récompensé ?

À cette cruelle vérité, le Sage Kiev pâlit subitement. De même que d’autres, dont Litote. Beaucoup savaient au sujet de cette maladie terrassant lentement, mais sûrement, l’homme d’âge déjà bien avancé. Ces toux de plus en plus fréquentes qui laissaient sur ses paumes ridées des trainées d’un sang aussi noir que le charbon. Titubant presque, comme frappé d’un coup de poing au visage, il se rassit. Sans regarder personne en particulier, il fixait juste le vide avec une expression choquée.
Litote avait du mal à en croire ses yeux et ses oreilles alors qu’il dévisageait cette petite fille dont la présence en ces lieux paraissait irréelle. Débordant d’une malice infantile qui contrastait terriblement avec ses propos, elle était loin de l’image qu’il s’en était faite alors qu’elle se trouvait encore endormie. Dans son cercueil de verre, comme pour les autres prophètes, au sein de cette enclave souterraine sur laquelle le temple était bâti. Il l’avait observée durant des années. S’imaginant ce qu’aurait pu être sa vie dans le cas où le fardeau des prophéties ne se soit jamais abattu sur ses menues épaules. Lui parlant, parfois, de tout et de rien. De son propre quotidien, de ses rêves et de ce à quoi lui aussi aurait aussi aspiré.
Bien que les prophètes soient anonymes, il lui avait aussi donné un nom…

— Je comprends ce que vous voulez dire, approuva le grand Hèbre à l’attention de la prophétesse. Avez-vous des consignes pour nous durant le temps qui nous est imparti ?
— Attendez ! s’écria brusquement un jeune Sage sans pour autant bouger de son siège. Un prophète s’est éveillé. Pourquoi maintenant ?! Cela est-il en rapport avec les Égarés ?

Soutenant le regard inquisiteur du Sage, la fillette secoua tristement la tête.

— Sage Enac… Votre entêtement à interpréter les prophéties n’a d’égal que la profondeur du désespoir dans lequel il vous plongera…

Elle plia les jambes en prenant appui de ses petites mains sur ses genoux malingres, au-dessus desquels descendait sa jupe aux reflets cyan. Son sourire disparaissant enfin pour laisser place à une gravité sans commune mesure avec son âge, elle chuchota ensuite sur le ton de la confidence :

— Et on fait des choses terribles lorsqu’on est désespéré…

Le sourire reparut alors qu’elle avisait le grand Hèbre.

— Brûlez les prophéties, tuez les prophètes endormis et gardez-vous bien d’invoquer le Pierrot. Vous tous devez mourir ou les conséquences seront terribles. Tous, sauf Litote…

Il sursauta tandis qu’elle pointait sur lui un regard indéchiffrable.

— Lui, il vient avec moi…

Jamais ce dernier n’aurait soupçonné les différentes expressions que lui adressèrent ses confrères et consœurs. Les personnes qui avaient constitué sa seule famille durant la majeure partie de sa vie. De la surprise à la haine, en passant par la consternation. Une palette qui l’avait, dès lors, anéanti à bien des niveaux. Seule Lucille lui sourit, laissant transparaître un soulagement palpable en dépit de sa situation. Un sourire qui serra le cœur du sage. Il l’avait aimée, bien que cela leur soit interdit. Il l’avait aimée quand même, tout en sachant que pareils sentiments n’avaient jamais été réciproques. Elle, toujours aussi belle et lumineuse dans son port de princesse et lui, peinant à transporter son propre poids à travers l’Archipel. Elle lui avait offert, malgré tout, son amitié. Une autre forme d’amour qu’il chérissait.

— Il en sera fait selon vos commandements, s’inclina le grand Hèbre.

Et ceci devant la mine désemparée de Litote. Une expression dont il ne s’était toujours pas départie, quelques heures plus tard, à l’extérieur du temple. Dans une nuit sans lune et à la brise légère qui faisait voleter la robe de la fillette. Alors qu’ils surplombaient tous deux les quelques bateaux de pêche auprès desquels s’affairaient déjà les équipages, elle en pointa un du doigt.

— Nous prendrons celui-là.
— Pourquoi ?

Sa propre voix lui faisait l’effet de ne pas provenir de sa gorge. À vrai dire, elle aurait même pu appartenir à un autre que lui. Lasse, éraillée et à l’image du triste tableau qu’il devait offrir. Rien ne lui semblait réel et il s’attendait à se réveiller de ce cauchemar à tout instant.
Elle se tourna vers lui, visiblement surprise de sa question.

— Car les autres, au mieux, nous retarderont ou, au pire, couleront…
— Pourquoi moi ?

La fillette afficha ce regard. Ce même regard qu’elle avait eu avant qu’ils ne passent les portes du temple. Il s’était difficilement levé de son siège pour la rejoindre avec hésitation, le visage décomposé. Indéchiffrable, elle l’avait considéré un court instant puis avait balayé l’assemblée de morts en sursis. La résignation stoïque du grand Hèbre, le regard haineux d’Enac, et de bien d’autres, à l’adresse de leur confrère sauvé… La compassion de Lucille…
Elle avait ensuite fait mine de partir avant de se raviser pour s’adresser à cette dernière.

— Lorsque vous serez acculée sur cette falaise, à l’arrière du temple… Sautez, car ce qu’ils vous feront sera bien pire…

Par les Architectes, dieux fondateurs, Litote était certain que jamais il n’oublierait le visage de son amie à cet instant précis. Dévastée et les lèvres tremblantes, elle l’avait pourtant encouragé à partir d’un signe de tête franc et sans la moindre arrière-pensée. Il aurait tant aimé lui faire de réels adieux. Les serrer tous dans ses bras au moins une dernière fois. Y compris Enac dont il regrettait que cette expression haineuse soit l’ultime souvenir qu’il aurait de lui.
Un instant passa avant que la fillette ne se décide à répondre.

— Car tu es ma sécurité.

Il consentit à lever les yeux sur elle face à cette mystérieuse réponse. Puissions-nous ne jamais assister à l’éveil d’un prophète. Car il marquera la fin de ce que nous connaissons.

— Comment dois-je t’appeler ?

Elle rit une fois de plus.

— Tu m’as déjà nommée. Je suis Sybille.

Litote acquiesça. Jamais il ne s’était senti aussi vide, aussi désemparé…

— Où allons-nous ?

Sybille se détourna de lui pour porter son regard sur l’océan qui leur faisait face dans son immensité.

— Le Croissant, révéla-t-elle.

Aussi las était-il, Litote frissonna à l’évocation de ce territoire dangereux où la Pègre était maîtresse. Où la vie n’avait de valeur qu’en fonction de la somme d’argent avec laquelle elle se monnayait. Un endroit terrible qu’il n’avait pu qu’imaginer. La voix de la fillette le ramena à la réalité. Une voix enfantine et pourtant si sage qu’elle semblait glisser sur la brise.

— J’entraperçois de glorieux destins, de tragiques, sanglantes mais belles destinées. Des destinées dont j’aurai les utilités. Je vois des individus capables de révéler ce qui excelle à rester caché, capables de soulever des armées et de propager terreurs et chagrins sur les Contrées. Nombreux sont les Égarés et bien plus que je ne l’aurais d’abord pensé. Mais lesquels seront mes ennemis, ou encore mes alliés…

Elle marqua une pause durant laquelle même la brise cessa. Comme dans l’attente d’une réponse aux conséquences terribles. Une attente dans laquelle le Sage Litote se retrouva également figé. Enfin, elle tourna vers lui un regard à l’insondable gravité. Une gravité que ne pouvait détenir une enfant.

— Cela reste encore à décider.

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