Cam.0539B. Activité nulle
Cam.AF45C. Activité nulle
Sen.sor.07FFA. Signal : néant.
Il n’y a rien. Ni personne. Pas un animal, seuls quelques scorpions, de part et d’autre du mur, creusent les quelques endroits ou le sable craquelé n’a pas vitrifié, cherchant tantôt le très chaud ou le moins brûlant.
Sen.Son.76AB0FF : bourdonnement. Au loin un ressac.
Sen.Irr.FA21FACC : irradiation constante.
Ici et là, quelques ossements apparaissent, posés comme si de rien n’était, crânes fracassés, tibias plantés dans le sable, nettoyés par la faune des insectes encore vivants. D’immenses dunes de sable sur lesquelles se brise une mer pas assez haute pour recouvrir le mur, et de l’autre côté, au sud, une plage creusée, rocheuse, tout aussi vide. Seuls des ossements, martyrs d’une guerre qui ne pouvait qu’en produire, intifadas, attentats terroristes, violences d’états, bombe atomique. Plus personne ne vit ici, seuls les martyrs restent : rien n’a changé. Et la surveillance active des bots israéliens.

Paul sort d’une des petites échoppes pour touristes de la Via Dolorosa. Comme à chaque fois, il est frappé par l’ambiance paisible et chaleureuse qui l’entoure. Àgé de quatre-vingt ans, ce qui le frappe à chaque fois, c’est cette réminiscence des temps passés, cette douceur qui vibre le longs des rues. La première fois qu’il était revenu ici, le choc que lui avait procuré cette sensation avait été si violent, l’impression si forte, qu’il aurait pu pleurer de retrouver une telle sensation. Il avance doucement, sans effort pour se frayer un chemin malgré la foule, et en suivant la rue vers l’est, arrive sur la Ghuwanima. Ici comme – semble-t-il – partout ailleurs, le calme règne, et il n’a aucun mal à atteindre le but de son pellerinage, le Mur des Lamentations.
Depuis sa destruction, le Kotel est devenu un symbole chiffré, mesuré, décrit à l’envie, encyclopédisé : 46 rangées de pierre de Malakhé dont seule 26 sont visibles, les autres s’enfonçant dans le sol, d’une épaisseur de deux à quatre mètres selon les endroits, etc. etc. Il a toujours été l’objet de tous les fantasmes religieux de la ville du livre, pour toutes les religions monothéistes occidentales, qu’elles soient anciennes ou récentes. Depuis sa destruction, ce symbole a trouvé une force politique inégalée, chaque religion continuant, malgré la violence imbécile à détruire le mur, à vouloir avoir raison au détriment des autres, ajoutant violence verbale et physique à la violence verbale et physique. Mais pour Paul, et tous les utilisateurs de la rezoapp VirtualKotel, le rêve enfantin d’un monde enfoui par les années de guerre et de stupidité humaine garde toute sa saveur.
Il longe tout d’abord par l’est pour ne déranger personne, puis suivant la longue queue des croyants qui, les uns après les autres, s’approchent du mur, il peut enfin à son tour prier Dieu. Il aimerait se coller au mur, comme tous les autres avatars prier les yeux fermés, en espérant entendre la voix de l’Unique dans son coeur. Il devrait bondir, il devrait être reconnaissant de pouvoir être en communion, avec Lui et tous les proches qui, comme lui, se penchent vers le mur à s’en cogner la tête. Et pourtant, à chaque fois qu’il repart, c’est avec un pincement au coeur : comment être heureux quand on sait que ce lieu sacré est désormais détruit, irradié, sans aucune possibilité de revenir un jour autrement que virtuellement ? Un simulacre de quelques instants, reproduire malgré la honte et la destruction les gestes rituels : une pornographie religieuse.
Déconnexion du ReVe.

Sen.irr.3FC456 : radiation invariante.
Cam.AF45C. Activité nulle.
Cam.BCAFD5. Activité nulle.
Sen.Son.76AB0FF : bourdonnement, et note infra-grave (12 Hz) : associé au passage d’un EITAN-A (drône confirmé).
Cam.DF78. Activité nulle.

C’est une clameur habituelle qui règne sur l’esplanade des mosquées, une tension palpable, on peut la sentir, elle irradie du mur des Lamentations, hommes et femmes parqués, séparés à droite et à gauche, face au mur, priant ou glissant entre les interstices du mur de petits papiers, puis repartant sans jamais jeter un oeil en arrière. À droite, des palestiniens goguenards visitent la grande mosquée, surveillés de près par la police de la ville et l’armée. À gauche les troupeaux de touristes qui, heure après heure, viennent nourrir une curiosité maladive, attendant peut être un attentat, ou la bastonnade d’une palestinienne hurlant en arabe sa haine des juifs par des militaires. De vieux juifs orthodoxes signés Tena pour éviter les fuites urinaires, la tête basse, traversent la foule le chapeau vissé sur la tête. Leurs homologues arabes, assis par terre à l’ombre, semblent profiter du spectacle.
Les coups de feu entendus au loin, Abdellatif le sait bien, sont factices. Entraîné comme chaque fois qu’il vient ici par la foule, troupeau aveugle et rugissant de bêtes sans conscience ni but, il tente comme toujours de s’en dégager. Il change de scénario, préférant cette fois-ci, en allant vers la gauche, slalomer entre les arabes qui, le poing levé, hurlent leurs slogans à la face des touristes et des badauds, plutôt que de trouver protection près du Mur. La plupart des touristes tente de s’éloigner, excités à l’idée de participer au spectacle, mais sans aucune volonté d’être happés. Les marques qui sont imprimées sur leurs tee-shirts changent, brouillées un instant pour qu’une autre réapparaisse. La licence Freemium – Abdellatif en a pris son mal en patience – de ce ReVe est à ce prix.
Le drame est imminent, il essaie juste de ne pas trop en subir les conséquences cette fois ci. Il sait déjà que les vieux arabes dont il tente de s’éloigner ne sont soudain plus si vieux, qu’ils sortent les kalashs traditionnelles de sous leurs djellabahs signées Coca, et tirent dans la foule en criant le désormais traditionnel « Allahu Akbar ». Il sait parce qu’il l’a déjà vécu que des cadavres vont s’effondrer au pied du mur des lamentations et dans la foule. Il sait enfin que s’il va trop vers la droite, ce sont les soldats qui, armes aux poings et habillés de gilets pare-balles, tirent dans le tas, ne sachant exactement d’où viennent les coups de feu et que l’histoire s’arrêtera là, au sol mourant dans son sang. Il sait que la foule blessée s’éparpillera en tentant de récupérer les blessés, les emmenant plus loin aux ambulances qu’on entend déjà dans le lointain : il a déjà été l’un d’entre eux. Il sait que le trop descriptible bordel qui règne laissera apparaître dans un instant les marques de balles sur le sol et les mur, les flots de sang se rassemblant en rivières, des corps épars, une tête fracassée laissant voir le blanc de la cervelle couler à travers l’orbite d’un oeil inexistant – et signée Cry Me A River, le dépolluant individuel. S’il survit, il pourra voir les militaires plaçant, l’un après l’autre en rang contre le mur de la mosquée les pseudo-vieux, signés Rolex, qu’ils ont réussi à prendre une fois leurs munitions épuisées. Ils les tueront sans aucune pitié, tout un symbole.
Sa stratégie a payé : Abdellatif n’a jamais réussi à aller aussi loin dans le ReVe, témoin d’une exécution sanglante et dépassionnée, tandis qu’un des soldats, avisant un arabe en djellabah au milieu des touristes, le met en joue avant de l’abattre. Cette fois-ci, il a réussi à suffisamment s’éloigner du velléitaire soldat pour survivre. Que se passe-t-il ensuite ? À vrai dire, il n’y a plus grand chose à voir, la place, le Kotel, l’entrée de la Mosquée, tout est investi par l’armée et la croix rouge qui embarquent les cadavres et les empilent avant de les embarquer dans des camions bâchés, les touristes se sont éloignés vers le bas, le bras levé, les doigts optiques tendus vers le haut pour en capter la scène. Une équipe, chargée de nettoyer le sol à grande eau, masques et costumes blancs anti-irradiation, fait son apparition. Une Jeep chargée de responsables fait son entrée. Un commandant à barrettes multiples en sort signé Hennen pour les vrais hommes, suivi de son aide de camp.
Caché parmi la foule des touristes, et tout étonné d’avoir survécu cette fois-ci, il attend, guettant le moment où il se passera quelque chose de neuf, mais rien ne se passe que de très normal. Par contre, ce sont les gens qui l’entourent qui le regardent d‘une façon de plus en plus insistante et s’écartent en le montrant du doigt : enfin, son personnage va pouvoir évoluer ! En regardant au sol, il voit soudainement ses pieds qui s’éloignent du sol et écarte les bras pour diminuer une sensation très nette de déséquilibre. Autour de lui, la foule, effarée, s’agenouille et tantôt se prosterne, tantôt lève les bras au ciel et criant au miracle.
Abdellatif finira-t-il son jeu, et dans quelle condition ? Ira-t-il au Paradis ? Vous le saurez au prochain épisode. Déconnexion.
Laurent ouvre les yeux et enlève son casque de ReVe.

“Plus de crême ! Il y a plus de crême, tu m’entends ?”
Le gars du croissant vert est debout là, devant le dispensaire, les bras en croix en interdisant l’accès à la foule attroupée devant l’entrée de la tente de soins. Il crie sur une femme qui a des plaques rouges et des pustules sur les bras, et dont le visage est masqué d’un voile d’un autre temps. Une implorante à genoux qui souffre le martyre, se gratte, montre ses plaies à l’infirmier. Comme toutes les mères qui allaitent encore probablement leurs enfants de leur sein radioactif, les vieux palestiniens qui ne sont plus supportés par leurs cannes, jambes rabougries, parfois mutilées ou les enfants courant autour de la tente blanche, maigrelets et pourtant si vivants, elle attend les secours des ONG mais seul le croissant vert, peu financé depuis les derniers accords mondiaux entre chiites et sunnites, se déplace encore, pauvre justification d’une politique internationale qui elle, n’a pas changé depuis des lustres.
« On a plus de crême, on a plus d’iode non plus, pas d’antibiotiques. Il nous reste des pansements pour les plaies …
– Eh mais mec, vous achetez quoi avec les dons que vous recevez ? De la bouffe ? Des fringues ? On a quoi nous ?
– Désolé les gars, on n’a plus rien ! »
Et c’était comme ça depuis des jours : plus grand chose à manger qui ne soit irradié, parfois des pâtes ou du riz, même pas de semoule de blé, et presque rien à boire, les stocks conservés dans les bunkers anti-radiations étant désormais épuisés. Pour les palestiniens qui habitent encore ici, et les nombreux réfugiés des guerres endémiques alentours, il ne reste qu’un peu d’eau contaminée, des légumes irradiés, quelques moutons à cinq pattes naissant dans les rares fermes du coin. Tout était empoisonné par les bombes israéliennes – ou iraniennes, ou syriennes, qui le savait vraiment : une chose était sûre, on savait qui les avait vendues – de 2025.

Au dernier étage d’un immeuble verre et béton du siècle dernier, une réunion très formelle se tient au sein de Jerusalem ReVe Inc. Des cadres supérieurs aux costumes impeccables et classiques sont assis autour d’une table ovale. Tous arborent, implanté derrière leur oreille droite, un omniReZo fourni directement par la société, de sorte qu’ils ont tous accès à toutes les informations fournies par les IAs en même temps. Les choix restent les leurs – ils aimeraient en être persuadés – mais la réalité est hélas plus prosaïque : ils font tous le même choix rationnel, ayant tous accès aux mêmes informations traitées et calibrées. Devant eux, les tablettes ne sont utiles que pour relayer des supports visuels aux chiffres auxquels ils ont accès mais ne comprennent pas toujours. Tous passent le nez plongé dans leur écran d’une page à l’autre, d’une courbe à l’autre, d’un revers de la main.
« Mesdames et Messieurs, je propose que cette séance soit consacrée aux chiffres rapportés aux jeux et dispositifs ReVe, concernant notamment ce qui concerne les engagements de nos clients sur d’autres marques que la nôtre, et les profits qui sont retirés de ces engagements.
– Nous le savons tous, ces chiffres offrent une bonne visibilité de la prédictibilité de nos publics, à la fois en terme de comportement à l’intérieur de nos dispositifs et de choix d’achat. Je vous rappelle que notre objectif principal n’est pas forcément la consommation de nos dispositifs en licence payante, mais avant tout la revente des données objectives quant aux comportements de nos clients pour les espaces publicitaires.
– La question quant à l’objectivité de nos données ne fait aucun doute, et c’est là dessus que nous travaillons avec le service communication : assurer que nous obéissons aux règles internationales quant à la confidentialité des données et la possibilité pour tout utilisateur de nos plateformes d’avoir accès à leurs données propres, tout en produisant des traitements statistiques de qualité utilisables par nos clients.
– Pourtant, cette communication ne semble pas atteindre totalement ses objectifs : un pan non négligeable de la population ne veut pas se connecter à nos plateformes, notamment pour des raisons d’ordre éthique ou religieuse, ce qui restreint la représentativité de nos échantillons. Cet argument que j’ai déjà entendu de nombreuses fois chez nos clients prouve que nous devons faire un effort en matière de présentation produit : il est question ici d’élargir la base catégorielle de nos utilisateurs, de sorte à pouvoir mieux vendre nos traitements statistiques.
– Nos services planchent déjà dessus, et de nouvelles stratégies ont déjà été trouvées … À titre d’’exemple, une autre approche consiste à communiquer les effets des investissements et dons – certes minimes, mais néanmoins existants – envers les plus démunis souffrant de la Catastrophe. Cela offre à nos dispositifs ReVe une image éthique et responsable. Cette approche a d’ors et déjà donné des résultats significatifs. »
Et ainsi de suite. Le spectacle de marionnettes semble bien réglé, et même les relations entre entreprises sont normées par les les études statistiques des Intelligences Artificielles.

Sur la plateforme openSource YerushalahimRevisited, toute personne peut s’inscrire, qu’il soit juif, israélien, palestinien, ou pas. Chōjirō y passe régulièrement pour se rappeler un temps passé, quand les palestiniens et les juifs pouvaient vivent en bonne entente, échoppes et magasins, lieux de cultes, habitations.
Sur la place du Mur Central, c’est une atmosphère bon enfant qui règne, il y a des familles de curieux qui baguenaudent, les enfants montrant du doigt les vieux monsieurs qui se cognent la tête contre le mur, certains portant un voile blanc qui leur couvre presque tout le corps. Les femmes à droite, les hommes à gauche, et personne non, personne pour s’énerver, disputer les enfants ou crier après un touriste peu respectueux. Les sourires sont là, le calme n’est pas qu’apparent.
Lorsqu’on sort de la place, l’ambiance est tout aussi agréable. Touristes et habitants peuvent se déplacer sans craindre de mourir lors d’un attentat ou d’un suicide terroriste. Partout, des échoppes bigarrées avec des tissus, de la viande hallal, des bibelots de culte, des attrape-touristes, mais toujours bon enfant. Des oranges vendues sur les étalages paraissent issues d’une production locale et sont vendues par des commerçants palestiniens enjôleurs. C’est pour ça que Chōjirō se connecte, encore et toujours : il s’arrête devant une de ces carrioles, choisit une orange et la déguste là, et même si le goût ne correspond pas à son souvenir lointain, c’est mieux que rien.
Comme à chaque fois, les moteurs IA de Jerusalem ReVe Inc. finissent, malgré les nombreux systèmes de sécurité qui sont mis en place, tant sur le serveur de la plateforme que par les rezoconnectés, à interrompre la connexion. À chaque fois, la même course contre la montre reprend contre ces foutus bots. Parfois, Chōjirō n’a même pas le temps de déguster son orange. Il faut qu’il se dépêche un peu plus à chaque connexion pour déguster le fruit juteux et le sentir dégouliner sur son menton, même si le goût un peu chimique laisse à désirer.
Et si la chance lui souriait et qu’il avait suffisamment de temps pour réaliser cet acte symbolique, plus rien n’avait d’importance : les bots pourraient toujours le déconnecter de Jerusalem, il avait réussi son pèlerinage, rien ne pourrait lui apporter plus que ce bonheur associé à l’instant fugace qu’il venait de vivre. Il peut alors revenir au monde réel, heureux, pleurant, explosant.

Bien sur, le souvenir du goût de l’orange était lui aussi implanté : qui aurait pu croire une histoire pareille ?

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