« Souvenez-vous toujours de ce jour maudit. Celui où le feu et le fer, armes terribles, ont répandu le sang de tant de nos femmes, de nos maris, de nos enfants, de nos amis, de nos proches. Ce jour où le lien de paix que nos aïeux ont tant espéré de voir un jour s’est rompu dans des larmes de sang. Souvenez-vous de cette tristesse et de cette colère qui sourdaient dans nos cœurs, brisés par cette tragédie ».
Thibault L. Ferry, ministre de l’Intérieur, discours du quinze octobre deux mille soixante-dix-huit.

La laideur. La laideur la plus infâme, voilà ce que représentait pour moi l’Hôtel de Ville. Carcasse corsaire calcinée, debout au milieu des ruines tassées par la pluie, où la rouille avait fini par teinter d’un éclat sinistre la pierre blanche d’antiques immeubles. Un bâtiment austère, écrasant, pompeux, et franchement laid. Une tache qui, pour mon plus grand déplaisir, n’avait pas encore disparu des restes gris de Paris. Une bonne partie des quais avaient flambé pierre après pierre, n’offrant plus qu’un paysage lisse et mortifiant des bords de la Seine. La seule chose qui émergeait à travers les ruines froides, c’était ce foutu bureau d’état-major. Les planqués, bien au chaud dans leur hôtel post-communard, avaient échappé au carnage de l’année deux mille quatre-vingt-huit.
L’intérieur du monstre était d’une tristesse incroyable. Du blanc, du gris, et du beige. Pas d’autres couleurs, à part celle des vitres noircies de cendres et le noir des escaliers à demi branlants. Je n’aimais pas l’Hôtel de Ville. Je crois bien que je ne l’aimerais jamais, et de toute façon, c’était bien le cadet de mes soucis. Debussy n’y fit pas attention. Pour lui, c’était seulement un minable palais de technocrates, un purgatoire où se construisaient de futiles illusions de promotions, de grades supérieurs et de promesses d’argent immatériel.
On a traversé des couloirs, des salles anonymes remplies de personnes anonymes, où des fichiers anonymes s’échangeaient entre ordinateurs anonymes, dans un but anonyme et purement formel. Juste regarder un peu, pour se rendre compte qu’une guerre n’est pas faite de papier, mais de chair et d’acier. On avait un peu tendance à l’oublier.
Debussy s’est arrêté devant une porte à moitié pourrie. Un mouvement d’épaule ajusté, dix visages inconnus. Des noms, des grades, des saluts circonstanciels, un joli garde-à-vous, et nous voilà assis. Peut-être qu’enfin, le papier va s’animer. Le spirituel des récits s’incarnera-t-il dans la voix d’un soldat ? La comédie était si grotesque, si facile à jouer. C’était d’un pitoyable, un numéro sans queue ni tête de mauvaise facture. Type d’armes utilisées ? Chargeur ionisé. Combien d’hommes ? Deux, peut-être trois au vu des angles de tir. Hypothèses ? Hommes du « Libertad Hombre », du « Patriote », du « Black Control » ou de n’importe lequel des seize groupuscules terroristes connus. Objectifs militaires identifiés ? Contrôle de la zone spéciale 17 (secret défense). Pertes connues : Sergent Armestri, 3éme Bataillon d’Infanterie, groupe secteur B-R59. État de la victime ? Décédé à 9h32, secteur nº 17. Blessés : Soldat Kalaz, groupe secteur B-R63. Blessure profonde main droite. Actuellement pris en charge par le service de soins intensifs. Bilan intervention militaire ? Trois hommes abattus, dont deux snipers ennemis. Sécurisation souhaitable dans les vingt-quatre heures. Repos, sergent Dernaz.
La désagréable impression de n’être qu’un élève face à ses professeurs pour un oral de bac se manifesta. Suivie de l’habituel « nous allons discuter de votre cas », de la salle qui se vida aussitôt, et moi, restant tout seul. Je soupirai. Non, vraiment, c’était du foutage de gueule. Comme si on pouvait gérer plusieurs kilomètres carrés à quinze hommes. Si au moins, ces deux foutus snipers pouvaient enfin faire bouger les choses… Autant croire au père Noël. Je regardai mes mains. Elles étaient encore humides de la neige fondue, brillant sous l’éclat froid du néon suspendu au-dessus de ma tête. Je bougeai les doigts. Un faible bruit de vérin, minutieusement lubrifié, chuinta. Peut-être qu’une révision serait à prévoir. D’apparences, toutes les pièces métalliques qui constituaient mes appendices brachiaux semblaient en bon état. Lisses, nettes, à peine rayées sur ce qui fut autrefois une pulpe rosée et sensible. Je serrai les poings. Tout était si différent à présent.
La porte s’ouvrit. Tenues d’officiers ajustées, mines neutres. Alors, on s’assoit pesamment. Debussy me tend un papier griffonné par ses soins, avant de s’éclaircir la gorge.
— « Le conseil martial, représenté par les officiers sus-cités, et au vu des actes militaires et de bravoures par lesquels vous avez honoré vos officiers, a proposé, après un accord mutuel et unanime, que vous, Sergent Dernaz, anciennement chef du groupe secteur B-R63, soyez promu major, PC Châtelet-Beaubourg, chef des groupes secteurs suivants : C-B61, C-B62, C-B63, C-B64, C-B65, et de l’unité spéciale C-B00. Votre affectation, après avis du chef de cabinet « Hôtel de Ville », prendra effet le vingt et un janvier deux mille quatre-vingt-dix à midi. Les modalités et les particularités de votre affectation vous seront communiquées dans la journée, et le major Derbier vous réceptionnera au centre de commandement Châtelet Beaubourg le vingt janvier deux mille quatre-vingt-dix à partir de vingt-deux heures. Une prise en charge médicale et un check up complet seront effectués dans les vingt-quatre heures. Avec nos plus sincères remerciements et nos encouragements. Le conseil martial. »
Il posa la feuille devant lui, avant de m’adresser un sourire.
— Félicitation, Major Dernaz.
— Euh… merci, bredouillai-je.
Tu parles d’une surprise. Major. Ils savent vraiment plus quoi faire pour vous faire monter en grade. Bon, il est vrai que j’avais sauvé une petite dizaine de soldats quelques mois auparavant, même si à mes yeux cela ne suffisait pas à justifier cette promotion.
— Si vous le souhaitez, je peux appeler l’équipe médicale, major. Il y a pas mal de monde aujourd’hui, surtout des civils en fait, et je…
— Ne vous inquiétez pas, ce ne sera pas nécessaire.
— Mais vous devez passer le check up, Dernaz.
— Je sais. C’est pour ça que je vais faire la queue comme tout le monde.
Pas plus hypocrite qu’un autre. Ils m’ont remis le joli petit papier couleur beige passé, et je suis sorti. Des couloirs, des salles, je finis par me perdre. Obligé de demander mon chemin deux fois, avant de me retrouver dans un vestibule néo-roman du dix-neuvième siècle, à moitié mité par l’humidité et le salpêtre. Et bien entendu, bourré de monde. On était si serré là dedans qu’en comparaison, le kiosque de Bercy, c’était l’hôtel quatre étoiles. Pas plus hypocrite qu’un autre. J’ai juste eu à brailler par-dessus la foule « militaire, laissez-passer », et cinq minutes plus tard, j’étais dans une salle d’attente à peine moins minable.

Le sentiment fut bref. À peine dura-t-il quinze, vingt secondes maximum. Plus qu’un sentiment, c’était la sensation d’avoir vu quelque chose qui n’avait pas vraiment existé et qui s’était dressé, comme un arrière-goût délicat aux saveurs d’épices et de rose. J’imaginai et je me représentai la robe, un tissu souple, léger, couleur écru, qui se plissait maladroitement. Remonter sur ses hanches un peu larges, ses seins tombants, son dos constellé de nævus. Et plonger mes yeux dans les siens, à peine suggérés, comme deux trous à la face d’une statue passéiste.
Rappel douloureux d’un passé esquissé à la sanguine, la figure de cette femme me ramenait à un sentiment de déjà-vu, déjà vécu. Comme un miroir, elle renvoyait l’image inversée d’une réalité. La réalité d’un passé que je ne pouvais pas encore appréhender et qui pourtant, à cet instant-là, tissait déjà la trame du drame futur.

On aurait dit que la réalité s’acharnait sur moi. Déjà, dans ce conflit où je ne me retrouvais plus. Des idées, des valeurs en lesquelles je n’avais plus foi. Peut-être le hasard m’avait-il distribué un mauvais rôle sur cette scène de la Vie ? Peut-être, mais déjà, comme à chaque fois que mon corps me rappelait le mur qui me séparait des autres hommes, mon cœur se serra. Pas assez pour percer l’armure polie où une vie s’accrochait. Pas assez pour qu’on découvre cette faiblesse. Mais juste assez pour que j’en souffre.
Et pourtant. Comme toi, je suis né d’une union aléatoire entre deux individus humains mâle et femelle. Mélange des gamètes, croissance intra puis extra-utérine. Tu passes du berceau au landau, du landau à la crèche, à la maternelle, au primaire, au collège, puis au lycée. Pas d’histoires, à part celles du cœur, des potes, des jeux vidéo, des cuites, des drogues légères, des soirées à se téléphoner, des parents à te gueuler dessus par pur acquis de conscience. Et puis voilà, un jour, tu deviens majeur. Tu as le permis, la caisse qui vient avec après avoir trimé un été durant. Fac d’économie, pas de soucis. Filles, alcool, drogues, cours, vacances.
Et puis… et puis c’est là que s’arrête toute ressemblance avec la vie d’un individu lambda. Sa vie ordinaire, il aura peut-être la chance de la continuer. Cadre, prof, technicien, ouvrier, qu’importe sa profession. Il finira en retraite, à râler, à économiser, à regarder d’un œil vide la télé en mangeant le soir, à se croire heureux. Il changera sa télé tous les cinq ans, si elle ne le lâche pas avant. Il aura des enfants, qui à leur tour auront des enfants. Alors, au soir de sa vie, il se retournera. Il se dira qu’il a fait comme il a pu, et il se laissera choir dans l’étrange état d’anonymat auquel se complaisent les défunts. Une fois l’administration prévenue, ce ne sera plus qu’un nom oublié, un souvenir parfois ravivé, avant de s’éteindre complètement.
Ma vie, par définition, n’est pas ordinaire. Le fait même que je sois encore en vie, dans ce foutu cabinet d’attente, tient du pur miracle.
J’étais en vacances depuis un bon mois. L’été frappait à ma porte, et je me prélassais dans des draps qui n’avaient que trop vécu. La vie m’appelait au-dehors, et malheureusement, le soleil avait caché la mort. Le conducteur n’avait pas bien regardé. Il s’était trompé d’entrée sur l’autoroute, avait pris la chaussée en sens inverse. Et j’étais devant sa voiture. La mienne ne supporta pas le choc. Trop vieille alors, mon pauvre petit corps trop maigre s’est tordu en se brisant partout à la fois. L’essence avait coulé sur le bitume trop chaud. Un simple court circuit au mauvais endroit.
Ils m’ont sauvé, malgré tout. Mais pour survivre, il n’y avait qu’un seul choix à faire : remplacer mon corps là ou il ne pourrait plus vivre. J’étais loin d’être une première médicale, même à cette échelle. Comme les Français commençaient à avoir l’habitude, je me retrouvai dans un labo sans nom le soir même, dans un coin reculé des Alpes. Bonne surprise au réveil : ton corps, il n’est plus. Juste du métal, du carbone, du silicium et du verre. Batterie de tests, et puis voilà. La guerre civile éclata, je me suis enrôlé malgré moi. Largué en plein Paris, avec un univers que je ne connaissais pas. Il fallait bien que j’assure ma subsistance, ne serait-ce qu’à cause des frais nouveaux qu’entrainait cette nouvelle vie improbable.
Dire que je n’ai pas souffert serait mentir. Jamais je n’ai pu me faire à cette vie étrange. Il fallait relever la tête, continuer d’avancer malgré la mort autour, faire semblant d’être inébranlable.

Le médecin se pointa. Au jugé de ses lunettes fines et de sa coupe brosse impeccable, il n’était pas bien vieux. La trentaine, à tout casser. Il avait un joli porte-document noir, sobre, plastifié, même pas taché par le café. Il toussa un bon coup, et s’avança vers moi.
— Soldat ? demanda-t-il d’une voix éteinte.
— Major Dernaz, m’empressai-je de lui répondre, fier.
— Je me fous de votre grade, lâcha le médecin.
Ça a jeté un froid. Je l’ai suivi. Il m’a casé dans un recoin glauque, avec la moitié des néons cramés et des planches de placo à peine peintes entre chaque table d’examen. Je me sentais con, allongé sur la table. Je devais être le seul à avoir un corps mécanique en quasi-totalité ici. Je n’osais pas imaginer le prix que cela représentait pour le matériel, quand une pauvre prothèse de bras standard coûtait plus de dix mille euros GC.
— Ouvrez la bouche.
Je m’exécutai, il observa.
— Parfait.
Quelques notes furent jetées sur le papier un peu jauni. Il me regarda fixement, avant que je ne le surprenne, et qu’il ne fasse mine de s’intéresser grandement à ses écrits.
Il farfouilla dans sa poche. Je l’ignorai aussitôt, tandis que l’interface médicale préparait son rapport mensuel complet. Le diagnostic fut rapide : tout allait bien.
Sans prévenir, il me piqua dans le cou. Je sursautai.
— Désolé, marmonna-t-il.
Il se contenta de me plaquer une compresse avec un sparadrap d’un aspect peu engageant. Une mauvaise langue aurait dit qu’il était périmé depuis très longtemps. Le pauvre bougre annota autre chose sur sa feuille, avant de me faire signe de me lever. J’ai bien cru que j’allais exploser de rire en voyant que je le dépassais d’une bonne tête.
— Votre rapport interne ?
— Excellent, lui répondis-je en lui tendant une minuscule puce.
Il sortit un minuscule boitier de son autre poche et clipsa l’interface. Une diode clignota un court instant, après quoi il me rendit le minuscule mouchard.
— Merci.
— Je ne sais pas si vous connaissiez le prothésiste du centre, mais il n’exerce plus.
Je me contentais de hausser les épaules.
— J’espère que vous avez un fournisseur à l’extérieur. Il y a de grandes chances que personne ne reprenne la place…
Le prothésiste n’était qu’un lieutenant formé sur le terrain pour réparer en urgence des cyborgs dans mon genre. Il bricolait comme il pouvait, et même si son travail était respecté, il lui manquait la finesse nécessaire pour ce genre de pratique. M’étant retrouvé face à une avarie motrice majeure sur un bras, je n’avais eu d’autre choix que de le contacter. Bien sûr, il était arrivé rapidement, avait rebranché le moteur sur un circuit hydraulique secondaire et mon bras refonctionnait. Enfin…, il avait refonctionné une poignée d’heures. Le système était ainsi fait que l’armée avait quelques économies à faire. La technologie cybernétique devait en faire partie.
Faute de cybernéticien militaire, j’avais dû me rabattre sur quelqu’un de moins « officiel ». Au début, j’avais bien eu quelques réticences, mais maintenant, je ne jurais que par lui. Il s’appelait Febus Drust. Pour l’état-major, au final, ça ne changeait rien. Tout ce qu’on me demandait, c’était d’avoir des systèmes effectifs, fiables, et précis.
Alors, avec mon super pansement que j’arrachai aussitôt seul et ma cape mitée qui pendouillait au-dessus de mes pieds, je m’échappai de cette cage. Tant pis pour la neige. Tant pis pour le métro. C’était un mal nécessaire.

Un coin de rue minable, à l’angle de Tolbiac et de Verginaud. Devant la devanture rouillée, la neige fondait par plaques en une substance grise et collante. Loin, de chaque côté sur la rue de Tolbiac, des cadavres de voitures et d’Hommes, recouverts par la neige. Le froid se faisait plus dur chaque seconde.
— Entrez !
La sonnette de la porte se tut. Un sourire illumina son visage pâle et fin.
— Chris’, ça faisait longtemps !
Il me serra la main avec une joie sincère. Ses yeux bleus pétillaient de cette malice légère que ses ancêtres avaient ramenée de l’Est.
— Moi aussi, Febus, lui répondis-je d’un ton détaché.
— Viens avec moi. J’ai pas mal de réserve ce mois-ci. Je suis sûr qu’il y aura quelque chose pour te faire plaisir.
Je le suivis. La boutique n’avait toujours pas changé, et c’était toujours aussi sale. Ça me rappelait l’épicier au coin de ma rue, quand gamin, on allait chercher des chewing-gums. La même peinture écaillée au mur, les mêmes ampoules blanches qui lançaient leurs éclats sur des rayonnages à moitié vides. La même vitrine, crasseuse, où quelques affiches se bousculaient des dates de spectacles depuis longtemps annulées. Même comptoir, sans l’énorme ordinateur qui trônait comme le dieu des nanotechnologies en son royaume. Des câbles en plastique et en alu couraient sur les sols, les murs, le plafond. Et puis tout au fond des deux rayonnages, une porte. Toujours ouverte. Febus m’invitait toujours à venir faire un tour. Surtout quand je n’étais pas venu pas lui rendre visite pendant un bon moment.
La pièce derrière était encore plus sale. Des moutons de poussière au sol, mélangés à de l’huile lubrifiante et d’autres substances énigmatiques. Pêle-mêle, on pouvait y trouver : vis, plaques de métal, diodes, circuits imprimés, fioles de produits pharmaceutiques, restes de nourriture, papiers, crayons, câbles d’alimentations, câbles Ethernet, câbles USB, quelques composants inconnus, un ventilateur usagé, clavier d’ordinateur, disque de verres fumés, fils électriques dénudés. Beaucoup de bordel pour se trouver face à ce qui me conduisait ici. Un fauteuil de contrôle. Un joli siège très inconfortable pour tout derrière organique, mais diablement pratique lorsqu’il s’agissait de faire une révision pour un cyborg dans mon genre. Je ne pris même pas la peine de demander, et je m’installai dans le cocon de métal. Deux puissantes pointes métalliques vinrent se ficher dans mes poignets, et plusieurs écrans de PC accrochés au mur s’allumèrent aussitôt. Febus se retourna, lâchant la pièce qu’il tenait tant à me montrer. Son sourire se fit plus fin, plus malin. Peu importe ce qu’il allait trouver, c’était clair que ça me coûterait un max. Il s’installa sur un pauvre tabouret rouillé à l’assise en cuir, enfila un étrange casque qui lui mangeait le haut du visage, dissimulant ses yeux sous des dizaines de diodes changeant frénétiquement de couleur, et passa ses mains dans une paire de gants en métal parfaitement ajustée.
— Une petite ou une totale ?
— Totale, lui répondis-je. Il y a eu de la casse, et je n’ai pas envie de finir en rade.
— C’est parti, lança-t-il en pianotant sur le clavier qu’il venait de ramasser.
Ça a bien duré trois heures. Il fouillait frénétiquement dans sa boutique, cherchant la meilleure rotule robotique, la meilleure articulation d’épaule, le meilleur viseur, les meilleurs senseurs. Le tournevis jouait sur mon corps comme la plume du tatoueur. Mais son œuvre s’avérait nettement plus pragmatique. En prime d’une révision totale du moteur, des « muscles » et du « squelette », j’ai eu droit à pas mal de cadeaux. Ce fut sans aucun doute le moment le plus agréable de la séance.
Il était revenu avec un étrange boitier, minuscule, composé de plaques, de trois diodes bleues et de plusieurs microports.
— Ça, me dit-il, c’est pour ta régularité de paiement. C’est la maison qui offre.
— Et c’est quoi ?
— Une I.A de dernière génération, à architecture quantique atypique. Mon « grossiste » habituel me l’a dégotée dans un lieu un peu « particulier », si tu vois ce que je veux dire…
— Ouais, et concrètement, ça me donne quoi ?
— Ho, trois fois rien, continua-t-il, ironique. Juste une analyse visuelle beaucoup plus rapide, la possibilité de te connecter sur n’importe quel réseau net, privé, militaire, public, ou même de Mars si le cœur t’en dit. Et surtout, de maintenir ton corps éveillé sans ta conscience.
Voyant mon silence perplexe, il enchaîna.
— Concrètement, les parties organiques de ton cerveau pourront se reposer, et la totalité de tes fonctions cognitives se trouvera transférée sur l’implant. Très pratique pour un combat un peu dangereux. Surtout qu’il est bien entendu pourvu d’une unité de rationalisation à haut rendement. Comme ça, plus de soucis de jugement, c’est l’ordinateur qui évalue le risque et agit en fonction de…
— Attends, attends. Tu me dis que ce machin — je pointai un doigt accusateur sur le boitier — réfléchira à ma place ?
— Seulement en cas de coup dur.
— Et si mes chefs tombent sur ça ?! T’y as pensé ? Finie la vie pépère que je menais jusqu’ici. Plus besoin de me réveiller, puisqu’ils auront un fidèle petit robot humain à commander !
Les mots « robot  » et « humains  » résonnèrent entre mes oreilles. Peut-être parce que c’était la génération précédente qui m’avait tiré du pétrin ce matin-là. Peut-être que si j’avais dit non la fois d’avant, je serais mort. Alors, je soupirai de dépit.
— Bon, allez, vas-y. De toute façon, personne ne s’en rendra compte.
— Bien dit, sergent ! Lança-t-il.
— Sauf que maintenant, c’est major Dernaz.
Il leva les yeux au ciel, et attrapa une étrange clé. Plus moyen de faire marche arrière. Et quelques dizaines de minutes plus tard, j’étais devant sa caisse, l’index droit emmanché dans un étrange port-interface pour le payer de ses services. Et malgré les petites ristournes, la facture faisait mal : quarante-six mille sept cent dix-sept euros GC, tous frais payés par l’état-major. En voyant le transfert se faire entre son PC et le serveur bancaire, il afficha un sourire joyeux.
— C’est un plaisir de bosser avec toi, vieux frère. Repasse quand tu veux.
— Pour eux aussi, répondis-je, souriant ironiquement.
— Tu devrais te faire implanter une partie du visage en matériel robotique. Tu gâches complètement ton potentiel neural avec tes deux pauvres yeux organiques…
— Si tu savais ce qu’il y a au fond, tu ne dirais pas ça.
— Bien sûr que Febus, il sait qu’il y a deux rétines synthétiques au fond. Mais ce n’est pas pareil. Ça forcerait le respect. Et puis, si tu es monté de grade…
— On ne refera pas le monde cette après-midi, d’accord ?
Il me fixa intensément, avant de baisser les yeux.
— Donc on est d’accord. Et s’il te plait, la prochaine fois, trouve quelque chose de plus utile que ton A.I. parce que franchement, ça me servira à rien.
Febus se contenta de sourire, à demi ironique, mais déjà je franchissais le pas de la porte. Ne jamais se dire au revoir, c’était une règle silencieuse.

L’après-midi s’était enfuie. Le soir l’avait suivie, dans la folle course des hommes, de la Terre, du Soleil et de la Lune. Un cœur vivant, disgracieux, avare, et terriblement cruel. Cruel par son impartialité. Cruel, car jamais un faible ne gagne face à un fort. C’est de la rationalité à l’état pur. Implacable, comme ce qui se préparait déjà. J’allais droit dedans. J’allais là où plus personne ne pourrait me faire revenir en arrière. J’y allais, sans le savoir, sans le sentir.

Le crépuscule n’était plus que ce halo mauve dans le ciel lorsque je me rendis compte que j’arrivais sur Châtelet. Un havre relatif de paix, où la propreté des immeubles et des rues contrastait affreusement avec la ruine générale de Paris. Les commerces commençaient à baisser leurs rideaux, mais les étals restaient bien garnis. Ailleurs, quelques centaines de mètres plus loin en réalité, j’avais vu des gamins rachitiques mourir de faim.
La foule aussi. Moment rare que celui de ces centaines d’individus, qui se hâtaient dans la gueule béante du métro, graves, livides, les yeux cernés de fatigue. La lumière de quelques néons disposés sur des poteaux métalliques ouvragés éclairait faiblement les visages. Ceux-là, ils rentraient. La peur hystérique s’était repliée, mais au fond des cœurs, dans un minuscule recoin de l’inconscient, elle s’était incrustée. Le chancre mou des attentats.
Aucun d’eux ne levait son regard vers le ciel, mauve et lourd. La neige allait retomber. Plus fort qu’aujourd’hui, c’était certain. Moi, j’y étais, au milieu de ces cris du silence. Debout, mal rasé, les cheveux coupés à la va-vite par un coiffeur négligeant. J’avais troqué mon habituelle cigarette contre une petite plaque de métal. Un nom d’ami y était gravé, un ami dont la disparition me resterait pénible de longs mois encore.
Je soupirai, et braquai mon regard vers le ciel. Le curseur digital en forme de cible se centra sur un groupe d’étoiles, les faisant surbriller, avant d’afficher en lettres blanches au contour net « Constellation d’Orion ».
Les étoiles étaient si belles ce soir-là. Au moins me permirent-elles de voir autre chose que la mort et la peur de l’inconnu. Avec elles, j’avais l’impression de redevenir le gamin jouant sous les pluies estivales d’astéroïdes. Au moins, cette beauté-là me faisait croire à quelques restes d’humanité, enfouis dans ma conscience. S’arrêter un instant de penser ordres et contrordres, pleurer un défunt comme un membre de ma famille, sentir le poids de la peine, pour finalement s’émerveiller devant la puissance de cette nature.

Je me retrouvais à l’adresse du quartier général vers vingt-et-une heures. Le temps avait fortement fraîchi, je me pelotonnais doucement dans les replis duveteux du manteau. Je vérifiais l’adresse une dernière fois, tirant quelques mots de mes bases de données. Oui, c’était bien ici. Je restais un peu surpris, étonné par l’ambiance fade de l’immeuble. Du blanc, du propre, du poli. Tout cela m’éloignait des cris, du sang de la bataille de la matinée, des rires gras, des blagues lourdes, des souvenirs uniques. Tout apparaissait comme mesuré, à commencer par cette façade.
Monochrome habile, cinq étages rythmés par dix fenêtres, et un rez-de-chaussée divisé entre une vitrine abandonnée et une lourde porte blindée. J’avais tendu mon attention vers celle-ci, me dirigeant d’un pas nonchalant. Elle s’était ouverte seule, tandis que dans le corridor sombre qui me faisait face, la lueur tiède de l’œil d’une caméra me scrutait sans sentiments. Je tentais de l’ignorer, mais je n’y parvenais pas. Me sentir observé m’avait toujours dérangé. Même en pleine guerre, alors que les dispositifs de sécurités et d’observations protégeaient les militaires d’attaques suicides, je me trouvais mal à l’aise face à l’une de ces vigies électroniques. Peut-être me rappelaient-elles que je n’étais plus juste un homme. Qu’une de ces lentilles avait remplacé la pulpe transparente de mon œil gauche, et que, comme elle, j’observais le monde sans défiance. A la place, la méfiance avait grignoté la douceur du passé, l’innocence s’était retrouvée mise au placard, pour un temps au moins. Je l’espérais encore à cet instant.
Mais comme un mauvais signe, la porte claqua sur mes pas. Dans la pénombre soudaine, rappel glaçant à une réalité détestable, je percevais la trace d’un souvenir triste et commun. Je me forçai à ne pas le revoir.
Un bruit de pas descendit en rythme les marches. Je me tenais sur mes gardes, lorsque la lumière d’une torche dans sur le plafond.
— Il y a quelqu’un ? demanda une voix hésitante.
— Je suis le major Dernaz, articulai-je distinctement.
— Major Dernaz ?
— Oui, c’est moi. En revanche, si vous pouviez baisser cette torche de mon visage, c’est assez désagréable…
Son visage se dégageait de la pénombre comme le masque d’un fantôme. Une barbe négligée dévorait ses joues, ses yeux bleus ressortaient dans la nuit avec un contraste saisissant.
— Major Derbier, répondit-t-il. Excusez-moi de cet accueil major, mais personne ne vous attendait si tôt dans la soirée.
— Ne vous excusez pas, c’est uniquement de ma faute. J’aurais dû prévenir un peu plus longtemps à l’avance.
— Ne nous arrêtons pas à ce genre de considérations. Si nous montions, à la place ? Je suis sûr que vous avez eu une journée très éprouvante.
J’opinai du chef. Je remarquai alors qu’il me dévisageait avec un mélange d’effroi et de curiosité. Il sembla détourner son regard avec une maladresse certaine.
— Je n’avais jamais vu de cyborg de mes yeux avant, Dernaz, se justifia-t-il. Si je vous ai dérangé, dites-le-moi.
— Non, non, lui répondis-je avec un sourire fatigué. Et pour le moment, c’est d’un peu de repos dont j’ai besoin, major.
Il ouvrit la bouche, se ravisa, passa une main sur sa joue, et reprit
— Je comprends, oui. Je vais vous montrer votre chambre dans ce cas. Cependant, je ne pourrais pas vous laisser avant de vous avoir informer un minimum.
— C’est tout naturel.
Il fit demi-tour, je le suivais sans joie.

Dans la cage d’escalier, alors que je notai les tressautements frénétiques des néons qui animaient la structure, Derbier commença à m’apparaître plus clairement. Dans sa démarche, le poids du quotidien appuyait sur ses épaules, le voûtant prématurément. Détail d’autant plus frappant, alors qu’il avait entre trente et trente-cinq ans, une jeunesse toute relative que semblait compenser son grade. Ça, et l’assurance des propos que nous échangèrent dans cette ascension me donnèrent un aperçu sur le gouffre vertigineux de sa personnalité. La façade d’amabilité dissimulait à merveille la carrure froide d’un calculateur carriériste. Un monstre trop poli pour être inoffensif. J’apprenais très vite à m’en méfier.
— Major Dernaz, vous sortez de vos classes ?
— Non, absolument pas. Jusqu’à dix heures ce matin, j’étais sergent, sur le secteur dix-sept.
Il s’arrêta, porta son regard sur moi.
— Promotion éclair. Et impressionnante. Mes compliments, major.
— Merci.
— Je suis désolé de devoir revenir à des notions plus pragmatiques, mais savez-vous en quoi consiste votre tâche aussi ?
Je me remémorais rapidement les quelques dossiers que j’avais reçus au quartier général de l’ancien Hôtel de Ville de Paris.
— Assez vaguement, concédai-je après ce temps de réflexion.
— Voulez-vous que je vous guide un peu ?
— Volontiers, major Derbier.
— Si vous permettez, nous repasserons par le bureau central… Avec quelques documents, mes paroles prendront peut-être un peu plus de sens.
Je hochais silencieusement la tête.

Le bureau, cube vaguement blanc de trois mètres de côtés, reflétait tout autant la rectitude et l’ordre militaire que la fougue des esprits qui l’occupaient depuis des mois, voire des années. Quatre terminaux de communications occupaient une table centrale, un fouillis de câbles divers les reliant entre eux. Sur les écrans holos défilaient des données et des notes diverses, leur éclat bleuté baignait les lieux d’une ambiance presque marine.
— Carrand ?
L’homme en question était assis sur une chaise en métal, aussi sobre que celle-ci. La concentration peignait ses traits en une expression grave, presque résolue, qui constituait le plus fidèle portrait imaginable d’un sergent consciencieux, vissé à son poste comme à ses convictions.
Il se leva, sans attention particulière. Grand, épais, le coup gras, une force brute se dégageait de sa carcasse engoncée dans un treillis presque étriqué. Une moustache blonde adoucissait la rectitude de ses traits, arêtes osseuses saillantes, taillées à la serpe.
— Major Derbier, déclara Carand.
— Sergent, continua Derbier, je vous présente le major Dernaz.
Le sergent se raidit, se mit au garde-à-vous.
— Ce sera un honneur de servir à vos côtés, major Dernaz.
— Repos, sergent, enchaîna Derbier.
Claquement des bottes, naissance d’un sourire sur les lèvres. Il se détendait imperceptiblement.
— Beaux faits d’armes, sergent, commentai-je. Je me suis renseigné à votre sujet, comme pour tous les hommes que j’aurais à superviser, et je dois bien avouer que je suis rassuré d’avoir quelqu’un de votre trempe.
— Merci, major Dernaz
— Nous allons avoir beaucoup de travail. Mais d’ici là, nous aurons le temps de faire plus amples connaissances, continuai-je tout en détournant mon regard vers son treillis, où pendait mollement une fourragère vermillon.
— Tout à fait Major Dernaz, répondit aussitôt Carrand.
— Alors, à bientôt, sergent.
Nouveau salut militaire, je détournai mon attention vers Derbier.
— Major, si nous reprenions notre discussion ? Demanda-t-il en m’emboîtant le pas.

J’appris rapidement que le gros de ma mission consisterait à programmer des patrouilles et archiver des comptes-rendus relativement fades. Le tout dans une monotonie où seul le rythme des saisons redonnait un écoulement lent au temps. Derbier semblait s’enthousiasmer de son travail, me confiant à mon grand déplaisir qu’il avait usé de quelques relations pour obtenir ce poste. Il affichait sa médiocrité et son envie de fuir le combat avec trop d’aisance, trop de bonhomie. Il portait ces attributs comme des trophées. C’était dérangeant, et dans une certaine mesure, quelque chose clochait. L’État-major avait beau fermer les yeux sur certaines pratiques passablement immorales au sein des armées, je m’étonnais qu’un homme aussi léger soit en charge d’un certain nombre d’unités de combats. Même atténuée, même ici, dans des quartiers plus ou moins préservés, la guerre existait. Derbier en semblait absent, définitivement. Constat amer, alors que les morts s’accumulaient dans d’autres secteurs, et que ce matin même, j’avais vu deux balles traçantes se faufiler dans les chairs de mes compagnons d’armes, que j’avais plongé mes mains dans les mêmes chairs. Cruel paradoxe. La froide indifférence et l’exaspération que je commençais à éprouver à son égard n’étaient que les prémices d’une haine profonde, viscérale. Conclusion sans appel : nous n’étions et ne serions jamais du même monde.
La faiblesse de mes réponses et mon manque d’enthousiasme n’aurait pas dû l’encourager à continuer ses déambulations dans la bâtisse, et pourtant, il ne put s’empêcher de m’emmener visiter quelques lieux. Nous avions donc repris les escaliers, la lumière sauta une paire de fois. « Problème de générateur », confirma-t-il. Même ici, ce genre d’inconvénient subsistait. Étrange rappel à une forme de réalité qui semblait, au contraire, fuir le centre de Paris. La torche de Derbier grésilla, menaçant de rendre l’âme. Une porte s’ouvrit à la volée. Un soldat de première classe, Melliet, s’occupait de remettre un peu d’ordre dans l’armurerie. Dans les rayonnages rutilaient les gueules béantes des fusils, objets de morts dénués de vie. Une odeur de salpêtre embaumait la pièce, et un vertige entama de me vriller. Je reposais une main sur on crâne endolori, tandis que la voix de Derbier m’apparaissait plus lointaine, presque cotonneuse.
— Major Dernaz ?
— La fatigue, prétextai-je.
— Je ne pensais pas que les… que vous et vos semblables aviez besoin de…
— Je suis désolé, major, coupai-je froidement, mais si le reste de la visite pouvait attendre demain, je vous en serais très reconnaissant.
Ce n’était que la seconde fois que son attitude me renvoyait à la figure mon corps de cyborg. Pourquoi ? Simple maladresse ou gêne évidente, la réponse ne serait de toute façon pas claire. Il me faudrait lui demander. Plus tard.

Les chambres étaient disposées sous les toits mansardés, le long d’un couloir rectiligne. Toutes se résumaient en un mobilier métallique sommaire : une armoire, un lit de camp, une table et une chaise. Rares variations sur le thème, des terminaux informatiques personnels ronronnaient parfois dans un coin. Ce fut du moins ce qu’il affirma, alors que nous n’avions encore franchi aucune des trois portes. Lorsqu’il se planta devant la troisième porte gauche du couloir, près d’un mur dont les écailles tapissaient la moquette usée jusqu’à la trame, je compris que toute cette façade, toute cette propreté ambiante cachait autre chose.
— Et voici ta chambre, avait annoncé avec force sourires le major Derbier.
Le malaise s’amplifia. Pas de lit, un simple matelas rongé par une pourriture verdâtre. Le faux plafond se dégondait dangereusement, révélant ses structures rouillées. Une eau grise se détachait en gouttes de celle-ci. Loin de l’image propre de la chambre de sous-officier que m’avait vanté mon frère d’armes, je découvrais une réalité peu reluisante.
— Eh bien, commença-t-il, visiblement gêné…
— Inutile de vous dire que je ne peux pas rester dans un environnement humide trop longtemps. Cela me tuerait, major Derbier.
— Oui… Oui, je comprends, major Dernaz. Pour être honnête, j’avais oublié, la chambre doit être refaite. La peinture est un peu vieillotte, et il y quelques petits problèmes d’humidité.
— Il n’y a pas d’autres solutions ?
— Si, bien sûr, répondit-il d’un ton peu assuré. Le capitaine Lergan est absent jusqu’à demain. Je prendrais la sienne, vous prendrez la mienne, et nous réglerons ça demain. Je vais m’arranger pour que votre chambre soit remise en état rapidement.
— Merci, major.
Il sourit, visiblement mal à l’aise.
Deuxième porte à gauche. À nouveau la clenche, la poignée, et la porte qui s’ouvre. Cette fois-ci, sur un nid douillet. Un confortable lit posé à ras le sol, dans les tons crème et noir, plié au carré. Un bureau rempli de paperasses qui s’élevaient en d’improbables assemblages. Une armoire en acier, grise, moche, mais recouverte de dizaines de photos noires et blanches, uniquement des visages humains. Tous souriaient. Tous venaient d’horizons différents. Des Indiens, des Chinois, quelques Noirs, et pas mal d’Européens. Tous semblaient heureux d’être là. Dans le sanctuaire de ce major.
Dans un coin, prés de l’armoire, une curieuse boîte noire et jaune, reliée à plusieurs autres, plus petite, et à plusieurs prise dans le mur. De temps à autre, une lumière bleue s’en échappait. J’étais intrigué par ce boîtier numérique, bien que son usage me fût à jamais inconnu. Console de jeu ? Ordinateur à connexion neurale ? Lampe décorative ? Chaîne stéréo ? Télévision à écran dépliable ? Peu importe l’usage auquel le destinait Derbier, il retira les fiches d’alimentation du mur, et la lueur bleue s’en alla, progressivement.
— Cela va vous gêner pour vous reposer, prétexta-t-il.
— Il me suffit de penser à dormir, et je dors…
— Oui, mais, on ne sait jamais.
Il attrapa l’un des plus petits boîtiers, et le fourra dans une poche.
— La salle de bain est au bout du couloir.
— Merci, lui répondis-je d’une voix éteinte.
— Si vous avez le moindre problème, Dernaz, n’hésitez pas. Venez frapper à la porte juste en face.
— Je m’en souviendrai.
— Bon, et bien,bonne nuit alors.
— Bonne nuit, conclus-je.
Il referma la porte avec douceur. Aussitôt seul, je m’allongeai sur le confortable lit. Les bras posés à côté de mes oreilles, je contemplai le plafond blanc. Et le moment que je redoutais tant se pointa. Je le sentais venir, ce poison noir et gluant qui s’accrochait à moi depuis un bon moment. Mais il avait profité du calme soudain pour s’imposer. Vicieux, pervers, me montrant à nouveau le visage d’Armestri. Et moi, comme un con, à me dire « si seulement j’avais vu ». Oui, si seulement. Mais c’était une victime comme une autre. Un cadavre à la renverse, à présent oublié par les officiers. Son seul souvenir porté par le cœur de ses hommes et de ses amis. Et tristement, je constatai qu’il n’aurait pas droit à la cérémonie dont il parlait tant. « À Notre-Dame si je crève », plaisantait-il souvent. Rien. Rien pour toi Julio, rien que le chant des vents hurlants, et la tristesse de tes amis. Je remarquai avec horreur qu’il était marié, et qu’il avait déjà deux têtes blondes à nourrir à la maison. Gianni et Chiara. Avait-on seulement prévenu sa famille ? Avaient-ils pour une fois pris leur courage à deux mains, respectant avec l’honneur et la dignité, la mort loyale d’un combattant défendant les valeurs de son pays ? Où alors, le silence de l’anonymat résonnerait-il longtemps dans le combiné du téléphone ? La pauvre veuve pourrait toujours espérer, malgré les mots « disparu en mission », griffonnés à la va-vite par un fonctionnaire militaire sur une photo écornée de Julio.
Moi aussi je revoyais le visage jovial du prolétaire italien que pas mal d’officiers haïssaient au plus haut point. Mais lui, lui il a servi avec droiture un pays qui lui tournait le dos. Un pays froid, austère, gris et triste. Rien que pour lui, rien que pour ça, je ne pouvais pas rester là, sans rien faire. Je me levai, et me dirigeai vers la fenêtre, que j’ouvris d’un grand coup. Dans la poche intérieure de ma cape neuve, j’attrapai mon paquet de cigarettes, et un briquet bleu un peu abîmé. Je m’allumai une clope, avant de sortir cette phrase, si triste et pourtant si vraie.
— Tu l’as pas volée, celle-là.
Derrière moi, je sentis un sourire moqueur. Je me retournai. Mais il n’y avait que l’absence pour me répondre.

La nuit ne fut qu’un trajet noir. Un film sans images, bercé de cris lointains, de plaintes vaines, de mugissements d’acier et de froids polaires. Elle avait été longue, et franchement, je regrettais de m’être endormi. J’étais presque soulagé de me réveiller, enfin, de ce maudit piège. Le cadran affichait déjà sept heures dix. C’était tard. Beaucoup trop tard, et je me grouillai de me lever du lit en travers duquel je m’étais allongé, presque sans m’en rendre compte. Traine-savate du jour, pourquoi pas ? Sauf que c’était ce premier jour où je détestais tant être en retard. Transcender l’horloge d’une ponctualité militaire m’avait toujours été plus qu’agréable. Mais aujourd’hui, c’était autre chose qui me retenait sur cette paillasse. En me levant, je me suis dit que je n’aurais pas dû. Ce n’était que le premier de tous les signes qui me disaient de ne pas y aller. Mais tous, je les ai ignorés. Un par un, avec une inattention toute circonstancielle. Voilà comment débutait ce dernier jour. Voilà ce qu’il se passait, à sept heures dix, le jour même ou tout s’est effondré pour moi.

Huit heures quarante-six.
Briefing dans la salle commune des officiers. Les effluves du café et des cigarettes envahissaient la pièce avec une volupté toute masculine. Cheveux mal peignés, mines maussades, yeux entrouverts de fatigue. C’était stupide de croire que cette foutue réunion servirait à quelque chose. Personne n’en avait envie, personne ne savait quoi dire. Derbier était assis sur le dossier d’une chaise, en équilibre sur la fine tranche de bois, les pieds posés sur l’assise. J’avais terriblement envie de le pousser, qu’il se casse la gueule et qu’il chiale de douleur. L’envie de sadisme me brûlait les doigts, mais la force des convenances me retenait. Tout comme mes oreilles le faisaient des syllabes hachées du sergent Carand avec plus ou moins d’attention.
—… qui est toujours à droite. On n’a pas eu de bavure la dernière fois, et ça a toujours marché jusqu’à présent.
Derbier se leva. Un sourire d’autosatisfaction naissait progressivement sur ses lèvres fines et légèrement rosées, à mesure qu’il s’avançait vers son subordonné.
— Puisque tu y tiens tant, pourquoi ne pas le refaire ?
Mon attention s’éleva d’un cran. Je détachai mon regard froid de mes pieds, et regardai enfin la scène avec l’intensité qu’exigeaient les circonstances. Enfin, la confrontation. Carand ne l’aimait pas. Rien qu’à son regard, on pouvait le deviner. Le roux se leva, et planta ses yeux dans ceux de l’autre. Sans ciller. Sans une once d’émotion. Une haine si froide, que tous nous étions prisonniers de cette putain de scène. Instinctivement, les stylos se sont tus, les tasses de café se sont posées. Le silence des esprits s’installa avec une violence sourde. Et lorsqu’enfin, Derbier entrouvrit la bouche, je crois qu’on s’est tous dit que ça allait péter.
— Peut-être parce que l’incompétence de certains a bien failli tous nous tuer ?
Silence. L’autre n’en démordait pas. Il n’en démordait pas, mais il ne disait rien. Carand l’avait remis à sa place, et ça, il n’avait pas l’air d’apprécier. Son sourire s’était écroulé, un mur de haine l’avait remplacé. Sa mâchoire se serra et se desserra subtilement. Avant de l’ouvrir.
— Si tu crois pouvoir régler ça ici, vas-y. Je t’attends, Léon. Après tout, n’est-ce pas une affaire publique ? N’était-ce pas toi qui étais à la tête de ce commando ?
— Je ne tomberai pas dans ton petit jeu.
— Tu te dégonfles ?
— J’ai pas envie de salir mes mains dans de la merde.
Carand fixait Derbier avec une intensité qui nous mettait mal à l’aise. Ses mains et sa mâchoire se contractaient nerveusement. Il se contenait pour rester assis.
— Si tu savais ce que je pense de tes « méthodes »…
Regard plus froid encore. Carand s’assit. Derbier, de nouveau avec son sourire pervers.
— Bien, major, répondit le roux.
— C’était pas si compliqué de se mettre d’accord.
Silence de mort.

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