Le visage gras du ministre persista quelques centièmes de secondes sur mon champ de vision, me laissant seul, à nouveau. Il avait laissé la peur agir sur ses sentiments. La carapace qu’il avait tenté de former avec des mots aussi stupides que lui s’était fendue bien trop vite. Personne n’avait statué sur le cas de la Confédération. Personne n’était en mesure d’évaluer cette force grandissante qui allait peser de tout son poids dans la bataille qui s’engageait.
Il était prés de minuit quinze. Je me demandais secrètement ce qu’en aurait pensé mon père, à présent déchu de ses fonctions. Diogène m’avait conseillé de le laisser s’enfermer dans ses quartiers, en le mettant sur écoute. Simple précaution, avait-il prétexté. Mais je savais bien que nous l’isolions, pour mieux le tuer ensuite. Cette pensée m’attrista.
— Magister Kris.
Je tournais la tête vers la porte de mes quartiers. Léo s’y tenait, lourdement vêtu de sa plus puissante tenue de combat. Je ne pus réprimer un léger frisson face à une telle démonstration de force. Un trait noir et appuyé, énergie brute et ambitieuse qui s’incarnait un homme. En cet homme.
— Assis toi, Léo.
Il s’exécuta. Son regard se promena dans la pièce. Quelques spots éclairaient ici et là divers objets. Une table en métal, le terminal informatique, la cuve de régénération, et le poste de connexion où je me tenais, encore relié aux Rezo par plusieurs câbles.
D’une simple pensée, je leur ordonnais de me libérer. Sans bruits, ils se retirèrent. La porte derrière le maréchal se referma en chuintant. Nous étions seuls.
— Il a refusé, lâcha-t-il d’un ton neutre.
— Tout le monde le sait, maintenant.
— Oui, Kris. Tout le monde sait cela.
Silence creux. Je me donnais le luxe de quelques secondes pour réfléchir. Refus. Refus de vivre ou de s’adapter, je ne le savais pas encore. Cette situation me rendait bien plus perplexe que mes fidèles maréchaux. Je sentis un pli de fatigue au dessus de ma paupière, avant de me resaisir et de laisser le bloc massif de la non-émotion dévorer mon visage.
— Léo, nos hommes sont-ils prêts ?
— Ils n’attendent plus que le signal du départ. Nous avons soigneusement planifié l’offensive terrestre et aérienne.
— Combien d’hommes ?
— Un peu plus de quatre mille en ce moment. Surement vingt à trente mille d’ici le début des opérations. Les derniers foyers de résistance sont en train d’être sécurisés en ce moment même.
— Ce qui nous laisse quelques heures de répit… et un terrain d’opération en notre faveur.
— Oui, Magister.
Bien que sa voix reste neutre, je sentais une pointe d’excitation anxieuse au creux de ses syllabes. Les conditions étaient idéales pour notre victoire, mais rien n’était encore acquis. Nous étions maîtres que de Paris et d’une partie de sa banlieue, même si le reste de l’Ile-de-France tomberait dans quelques heures à peine. Avant le lever du soleil, nous devions être prêts à avancer. Nos ressources, bien que nombreuses, n’étaient pas inépuisables. Et le nombre croissant de cyborgs serait une arme à double tranchant. Un nombre imposant signerait une victoire nette, mais serait couteux en logistique. Logistique encore fragile, et dont l’effet serait dévastateur en cas d’offensive trop lente. Non, décidément, nous devions compter sur la nuit et le silence. Telles des lionnes en chasse, l’effet de surprise restait encore nous plus bel atout.
— Et la situation sur le terrain ? Demandais-je d’un ton à peine moins détaché.
— Sous contrôle totale, Magister. Les derniers nids de résistance sont en cours de nettoyages. D’ici une heure toute au plus, le terrain sera totalement sous contrôle.
— Pas de fuite possible ?
— Le calcul de probabilité le juge négligeable. En dessous de trois pour cent, répondit Léo.
— Et les autres ?
— Assimilation par nano-implantation.
— Ou alors ?
— Nous n’avons d’autres choix que d’abattre les traitres, Magister. C’est une question de logique.
— Une question de logique… Léo…
Je sentis la prise de Diogène sur mon esprit se resserrer. Cruel de rationalité, il exigeait par ma voix. Contraint et forcé, il m’arracha une poignée de syllabes.
— Affiche une carte sur holo, Léo. Je veux… le voir.
— Bien Magister.
Son oeil droit, totalement artificiel, projeta une série de traits dans l’espace qui me séparait de lui. Une série de points rouges et orangés clignotait doucement, sans à-coup. Douceur de la lumière, alors qu’à quelques kilomètres, les balles fusaient et les hommes tombaient.
Je me concentrais sur le centre de la carte, et je tressaillis.
— La zone interdite numéro dix-sept… Déclarais-je à haute voix, davantage à moi-même qu’à Léo.
— Oui, Magister. C’est la dernière poche de résistance qui est problématique en ce moment.
L’image se transforma. La carte devint projection plane de l’un visio-casque de mes hommes.
Et au milieu, un visage familier. Kalaz. Il hurlait à la mort, fusil en l’air. J’eus une fraction de seconde l’espoir qu’il se rendait. Pas qu’il souhaitait sa propre fin. Une rafale ionisée claqua dans l’air, et Kalaz tomba à la renverse. Pour de bon.
Diogène relâcha son emprise. En guise de consolation, il me laissa quelques mots, acides.
« Ce ne sont que des Hommes, Kris. Et ils ne sont plus notre Humanité ».

La nuit était là. Belle, pure, dangereuse.
Seuls ses yeux et son fusil d’assaut le séparaient d’une mort certaine. Il respira profondément plusieurs fois, pour se donner davantage de courage.
Il savait déjà que tout était joué. Tout était terminé. Tout, ou presque.
Il longea avec prudence un long mur gris rendu noir par l’absence de lune et de lumière artificielle, avant de s’agenouiller et de se recroqueviller sous un escalier recouvert d’une mousse poisseuse et collante. Avec un peu de chance, il pouvait encore espérer s’échapper à travers les mailles de ce dangereux filet.
Mais cette nuit, la chance semblait avoir changé de camp. Depuis le début de la soirée, plus rien n’allait. Il avait fallu laisser la position à l’ennemi, faute d’ordre de l’État major, avant de se replier et de tomber dans un guet-apens. Terrible erreur de la part du sergent, qui avait dû y laisser sa vie et celle de quatre autres compagnons d’armes, pour permettre au reste de l’unité de se disperser. À présent, cela faisait deux heures qu’il courrait, évitant du mieux qu’il pouvait ces étranges soldats, qui tenaient Paris sous leur contrôle.
Karl était encore debout. Seule la chimie complexe de son corps organique, stimulé par le stress intense et l’adrénaline en dose massive lui permettait de tenir physiquement et psychologiquement. Mais ce stratagème ne pourrait pas éternellement durer. Dans une heure tout au plus, il lui faudrait être à l’abri, pour laisser son corps se relâcher, avant de trouver un véritable plan pour fuir. La seule solution possible, se disait-il, était d’abandonner ses habits de militaires. Tant pis s’il désertait. Ce qu’il avait vu dépassait l’entendement humain.
Le bruit des pas mécaniques se rapprochait. Mais Karl ne l’entendait pas. Il se déshabillait, sans pudeur aucune, espérant secrètement que cela suffirait.
Mais tout avait changé cette nuit. Tout, y compris sa vie.
Le cyborg s’approchait de sa cachette dérisoire. Karl retint son souffle, mais rien ne semblait stopper la progression. Karl y croyait encore. Tout allait bien se passer, pensait-il. Imaginer le contraire revenait à signer son arrêt de mort.
Mais le cyborg l’avait détecté depuis plusieurs dizaines de mètres déjà. Sa façon de fuir dans le contexte de cette nuit étrange l’avait tout de suite alerté. Il l’avait pisté, conscient que le militaire se retrouverait rapidement face à lui. Alors, sans surprise, il le sortit de cet escalier, recouvert de chaires sanglantes et de substances humaines. Sans le savoir, ce soldat s’était réfugié là où, précisément, l’un de ses camarades avait cessé de vivre, déchiqueté par le souffle incandescent d’une grenade. À présent vêtu de ses seuls sous-vêtements, sacrifiant son honneur à la fureur obsédante de vivre.
Karl regarda cet ennemi hybride, si semblable et pourtant si différent. Au fond de ses yeux, seule la patience froide animait ses mouvements. Il n’avait plus peur, contrairement à lui.
— Veuillez décliner votre identité, lâcha le cyborg.
Karl resta muet. La peur terrassait sa volonté et sa langue
— Je répète : veuillez décliner votre identité.
Il déglutit. Il fallait bien affronter la vérité. Il fallait bien choisir, entre une demi-vie ou une mort complète. Karl laissa la raison l’emporter.
— K… Karl Lelier.
Le cyborg le scanna des pieds à la tête, avant de reprendre, sur le même ton, monocorde.
— Par voie de fait, vous êtes déclaré hors-la-loi, et prisonnier de guerre de la Confédération.
Karl soupira faiblement, alors que son ennemi sortit du néant une seringue translucide. Il ne sentit rien lorsque l’aiguille s’enfonça sans ménagement dans sa carotide. La substance annihila toute forme de résistance, tandis que son cerveau s’endormait dans une illusion apaisante aux couleurs pastel et aux sons en sourdines.
Karl bascula. Sans cri et sans résistance, il avait dit adieu à sa vie.

Alors que la nuit s’avançait, les derniers foyers de résistances étaient définitivement mis hors de contrôle. Ce fut vers une heure trente que la confirmation arriva à la Forteresse. Tous les maréchaux avaient rejoint leurs commandements, attendant calmement l’heure de l’assaut.
Les mouvements militaires de la Confédération se firent plus intenses à mesure que l’on se rapprochait de deux heures, massivement vers le sud et l’est de la zone sous contrôle.
Seul avec Diogène, je me préparais depuis de longues minutes à rejoindre le théâtre des opérations, à bord de l’un des transporteurs d’observations, lorsqu’Erwin surgit sans prévenir dans mes appartements.
— Magister, un appel prioritaire de rang zéro.
— Bien.
Je dissimulais ma déconvenue de voir ma sortie retardée, déconvenue bien vite remplacée par une joie froide lorsque je vis apparaître un visage qui ne m’était pas inconnu, dans le brouillard bleu de l’holo.
— Regalium… Kris ?
— Magister Kris, rectifiais-je aussitôt. Ainsi, tu as finalement choisi, Foro.
— Oui, Magister. À présent, j’ai compris.
— Sois le bienvenu parmi nous, Foro. Je t’attendais depuis de longues heures.
— V… veuillez m’excuser Magister, bredouilla-t-il. J’ai douté de tout cela.
— L’avenir intrigue, Foro. Je comprends ta réaction.
— A… alors, il n’est pas trop tard ?
— Non. Il n’est pas trop tard pour ce futur, Foro. Rejoins-nous à ces coordonnés. Nous te récupérerons d’ici une dizaine de minutes.
— Merci Magister, répondit-il non sans une certaine émotion. Je vous serais fidèle.
— Je le sais, Foro. Alors, rejoins ces coordonnées le plus rapidement possible.
Erwin, resté en retrait, s’avança à nouveau vers moi.
— Le transporteur est prêt, Magister. Nous n’attendons plus que vous.
Je sortais de la pièce, il me suivit.
La bataille nous attendait.

La lune jouait sur l’humidité laissée en flaque par l’averse de la soirée. Parfois, un nuage plus sombre que les autres venait masquer sa clarté, avant de disparaître, vers une destination inconnue.
Le vent bruissait dans les platanes. Il secouait les branchages, et parfois, quelques gouttes venaient se perdre sur sa veste. Il ne prenait même pas la peine de l’épousseter, préférant laisser au tissu le soin d’absorber cette eau. Ou peut-être, plus simplement, négligeait-il cet environnement en reprenant son souffle ? À courir aussi vite, vers ce point de rendez-vous, en ne prenant que l’essentiel. Foro savait bien qu’il ne reverrait sans doute jamais son deux-pièces. Un peu à contrecœur, il avait fermé le verrou. Ça avait grincé, comme d’habitude. Le bruit de la penne heurtant la butée en étain avait résonné dans le couloir vide et crasseux.
C’est comme ça qu’il est parti. Sans cérémonie.
Foro se décida à lever la tête. Les mains agrippées sur ses genoux, le souffle encore court, il braqua son regard brillant et noir vers la lune. À travers les feuilles capricieuses de l’arbre, il la devinait. Rassurante, dans sa régularité, dans sa rondeur. Elle était là, comme une balise Argos géante. Foro aimait bien savoir cela. Que dans ce monde de mouvement, tout ne change pas au même rythme.
L’agitation frénétique ne lui était pas indifférente. Les quelques minutes de son trajet jusqu’au point de rendez-vous avaient été suffisantes pour qu’il éprouve cette tension électrique. La dernière bataille pour Paris. Quelque soit le gagnant, la paix reviendrait ensuite, couperet irrémédiable sur ce conflit. Foro le savait. Foro le sentait, partout dans l’air.
Le cyborg n’était qu’une voix à son dernier appel. Plus d’images sur l’holo, sans doute par souci de facilité dans le cryptage des données. Une voix mécanique, mais douce, presque non violente. La joie se mêlait clairement aux mots. C’était une bonne chose pour Foro que de se savoir désirer. La reconnaissance était un trésor précieux pour lui. Rare, bien trop souvent.
Le cours de ses pensées fût stoppé net par le ronronnement mécanique d’un transporteur d’assaut. Atterrissage en douceur, cinquante mètres devant lui, au milieu d’une place au bitume à demi disloqué. Le pont arrière resta un long moment fermé, mais Foro s’en approcha quand même. Cela ne pouvait être que lui.
Lorsqu’enfin, la lumière verte du pilotage de nuit s’échappa par l’embrassure de la lourde porte, il se recula de quelque pas. Simple précaution réflexe. Mais il n’y eut aucune arme, aucun danger évident. Personne, dans un premier temps. Puis le bruit lourd d’un pas puissant. Une silhouette humaine, grande et large d’épaules, recouverte de ce que Foro pensait être une lourde cape militaire. À cette distance, en pleine nuit, il ne distinguait rien d’autre.
La quasi-certitude le fît avancer vers le transporteur. Au fond de lui, une infime part de sa conscience doutait encore, méfiance devenue naturelle de par ses activités.
La silhouette devenait plus proche, plus précise. Un éclat bleuté courrait sur sa joue gauche. Un œil artificiel, comme sur la retransmission de l’holo. L’éclat bleu le fixait, il le sentait. Nul sourire sur ses lèvres, rien qu’une expression la plus neutre possible.
Foro se retrouva bien assez vite à son niveau. Il s’arrêta au pied du plan de déchargement, le fixant sans ciller.
— Magister Kris ?
— Agent Foro ?
Quelques instants, sans rien dire. La réalité venait de percuter avec violence la distance sécurisée de la virtualité. Le Magister fut le premier à sortir de cet état.
— Eh bien… Ne restons pas là. Le secteur a beau être sécurisé, mieux vaut-il prendre toutes les précautions nécessaires.
— Oui, Magister.
Foro pénétra dans le transporteur, le ponton de déchargement se referma sur ses pas. Le bruit sourd du moteur à plasma augmenta de volume. Ils décollaient.
L’éclairage du mode furtif n’était pas agréable à supporter. La teinte verte, presque noire, fatiguait rapidement les yeux humains qui n’étaient pas équipés de viseurs nocturnes. Foro ne disait rien, plissant les yeux pour s’accommoder à cette désagréable situation. Il resta ainsi de longues minutes, avant qu’on ne lui trouve un casque à viseurs infrarouge qui n’avait plus servi depuis très longtemps. Tous les pilotes de l’Ordo Humanis, puis de la Confédération avaient troqué leurs rétines organiques contre celle, plus efficace, de silicium et de neurogel.
Le Magister se tourna vers lui. L’expression neutre couvrait encore son visage, mais l’observateur attentif pût y déceler la tension froide du chef de guerre. Il allait tout donner pour vaincre. Il avait tout y gagner, si peu à y perdre. Il ne pouvait faillir. Sa vie était surement pleine de drames, pensait Foro. Il ignorait à quel point.
— Tu as donc choisi, Foro… ou plutôt devrais je dire, Muhamad…
— Quel nom choisir, répondit l’intéressé en souriant tristement. Je n’ai pas de nom, Magister. Je ne suis qu’une ombre qui joue à rester dans la nuit.
Kris le fixa intensément, restant silencieux quelques secondes.
— Nous n’avons pas le temps de discuter de futilité, Foro. La bataille est imminente. J’ai besoin d’homme à l’habileté reconnue pour effecteur une délicate mission derrière les lignes de l’ennemi.
— Abattre des dignitaires ?
Le Magister hocha la tête.
— Quels délais ? En solo ou avec une équipe logistique ?
— Vous serez cinq agents détachés pour exécuter cette opération. Cinq, et une équipes d’une dizaine de personnes pour assurer la plus parfaite coordination. La moindre erreur vous sera fatale.
Foro acquiesça, sans mot dire.
— Vous aurez une fenêtre de quarante-cinq minutes maximum. Au-delà, le risque de remonter la filière et, par conséquent de vous retrouver et vous abattre serait trop important.
Un holo surgit du plafond, et lança ses images blafardes sur la surface irrégulière de la paroi.
— Président de la République, premier ministre, ministre de la Défense, président du Conseil, et commandant en chef des armées.
— Départ ?
— Immédiat. Si tu acceptes, bien sûr.
Foro regarda les portait stylisés qu’affichait l’holo. Des visages reconnus, mais parfaitement lointains. Des cibles. Mieux protégés que ses anciens contrats, mais des cibles malgré tout.
— Deux conditions si j’accepte.
— Je t’écoute.
— Les doses de S-neurine. De la 3 % phénolée. Pas autre chose.
— Et l’autre condition ?
— Je refuse de devenir un cyborg.
Kris fixa longuement Foro, avant de lâcher un soupir mécanique, et de croiser ses bras sur ses genoux luisants.
— Foro… Il y a quelque chose que tu dois accepter en servant la Confédération…
— Implants cérébraux pour travailler, insista lourdement le jeune homme. Mais pas autre chose. J’ai besoin de ma perception biologique.
Silence glacial.
— Tu as un avenir bien plus… important que ce tu es capable d’imaginer. Tu n’es pas un serviteur, Foro. Le sang des chefs coule en toi… Celui des chefs, Foro. Comprends-tu là où je veux amener ta réflexion.
Il ne détacha pas son regard hybride de l’agent à la peau couleur de caramel. Droit, imperturbable, cela fit frissonner Foro. Il savait très bien où l’amenait le Magister. Une pente bien trop dangereuse à explorer, dans la configuration où se trouvait son sens de vie. Oui, il y avait des choix à faire. Mais Foro refusait, tant qu’il le pouvait. Et ce refus, en cette nuit, semblait trouver un point de rupture brutal et inévitable.
— Foro, c’est autre chose qu’un simple contrat que je te demande d’accomplir…
— Je le sais, Magister.
Foro le regarda droit dans les yeux, et tendit sa main, face à lui.
— Mais je tiendrais parole, Magister. Le contrat sera rempli avant demain.
Sourire froid du cyborg.
— Bienvenue parmi nous, Foro.

Un mouvement, fluide et simple, se propageait dans la sombre aura nocturne. Un bruit, sourd et cadencé, martelant de son coeur une terre friable et aride, accompagnait la triste danse. À l’heure où vivaient les morts, la vie, seule, allait semer son lot de cadavre. Ligne inégale mais bien présente aux yeux de quiconque avait le malheur de la croiser sur son chemin, totalement invisible aux senseurs perfectionnés des radars ultra-sensibles stationnés quelques dizaines de kilomètres plus loin. Et plus haut encore, les satellites, brillant sur la courbure terrestre qui télescopait le soleil, ignoraient cette présence. Sourde et obsédante, la ligne de front se faisait hommes et multiples, canons et batterie à plasma. De toute part, des ordres s’envolaient dans les micros, avant de s’échouer dans les neurocasque ou les implants à transfert intracérébraux.
Une guerre. Une bataille, qui s’annonçait imminente.
Il était une heure cinquante et une lorsque le soldat première classe Gustav Laroche arriva au point de chute indiqué par son casque à projection. À peine retardé de quelques minutes par deux contrordres le déviant de sa trajectoire vers des foyers de résistance en phase de nettoyage. Quelques imprévus, bien vite oubliés, pour mieux plonger son attention sur le futur imminent. Cette bataille. Leur bataille.
Gustav. Son prénom, un des rares éléments de sa vie qui le raccrochait aux humains. Même si son corps était totalement organique, les trois générateurs cérébraux soigneusement implantés sur son cortex préfrontal en faisaient une redoutable machine de guerre pendant les assauts. Discipliné, réagissant immédiatement aux ordres et contrordres, sans peur et sans remords. Mais une fois désengagé du front, plus rien de toute cette rigueur n’apparaissait. Il redevenait l’homme aimable et serviable, généreux et parfois rieur, qu’il avait toujours été.
Une bourrasque secoua les branchages d’un platane encore vert malgré la vague de chaleur. Quelques branches chutèrent au sol, se brisant dans un bruit sec. Là, dans la rue anonyme d’une cité d’Évry.
— Placement correct, Gustav ?
Voix neutre, regard allant de gauche à droite. La voix se fait souffle rauque, s’approchant du soldat.
— Oui capitaine.
— Que l’on nous garde, murmura-t-il.
La carlingue d’acier et de carbone du capitaine s’éloigna vers d’autres soldats, d’autres unités, sur le front de plus en plus garni. De Rambouillet à Tournan en Brie, passant par Versailles, Orsay, Évry, Brie-Comte-Robert, scindant en deux le territoire francilien.
Le viseur pointé vers l’infini de l’horizon nocturne, il attendait. Une heure cinquante-sept. Les lourdes barrières psychologiques constituées par les implants commençaient progressivement à se dresser, annihilant toutes ses craintes. La pression redevint aussitôt un lointain souvenir, tandis qu’il ajustait une dernière fois son lourd fusil d’assaut.
Quelques secondes lourdes d’émotion. Un ordre, le mouvement qui suivit. Quelques mouvements lourds de conséquences.
Ainsi débuta cette bataille. Sans un bruit.

Il suffisait de parcourir quelques kilomètres, dans un calme apocalyptique, pour changer d’univers. La confiance se fondait progressivement en un silence angoissant, où seules la peur et l’attente surgissaient, fantômes maintes fois agités. Il savait bien que sa vie ne vaudrait pas grand-chose face à un armement surpuissant. Tout fantasme était dangereux, mais Maurlez n’arrivait pas à retrouver la plus totale objectivité. Tout tacticien et officier qu’il fût, ce n’était qu’un homme, face à sa mort en filigrane. Ligne verte phosphorescente, confondue en un horizon terre de volcan.
— Mon colonel. Lyon est en ligne.
— Merci capitaine, répondit l’homme d’un ton neutre.
L’image se stabilisa au bout de quelques secondes, sans pour autant cesser de se déformer par à-coup.
— Colonel Maurlez, mon général.
— Repos colonel.
Ses bottes frottèrent contre le sol inégal de la tente de commandement. Il respira profondément, sans cesser de fixer les yeux retransmis par l’holo.
— Pour quelle raison nous avoir contactés, colonel ?
— Nous avons toutes les raisons de croire qu’une offensive majeure se prépare chez l’ennemi. J’oserais même dire qu’elle est imminente.
— Imminente ?! Mais avez-vous des preuves à avancer, colonel ?
Silence. Maurlez fît défiler une série de clichés radar sur l’holo, avant de s d’arrêter sur une image à première vue identique aux autres.
— La signature radio est en augmentation constante depuis dix-huit heures sur la région parisienne. Mais son accélération est exponentielle depuis maintenant une heure environ.
— Je croyais qu’ils étaient devenus totalement indétectables…
— Presque. Cette signature est particulièrement difficile à déceler, mais elle l’est bien plus à masquer. Sans le matériel dont nous disposons ici, nous aurions été incapables de détecter cette anomalie.
— Je comprends votre inquiétude, enchaina le général. Si nous considérons les événements de cette nuit, il est évident qu’une offensive aura lieu dans quelques jours. Mais c’est totalement impossible dans les heures à venir. Préparer une armée, aussi petite soit-elle, leur sera bien plus long que pour nous. Nous conservons cet avantage-là.
Bourdonnement sourd. Au loin. Dupuis, le capitaine aide de camp du colonel s’engouffra dans la tente, livide.
— Mon colonel, mon colonel !
— Capitaine ? Mais qu’est-ce que…
Maurlez n’eut pas le temps de réagir, car Dupuis l’entraina dehors. La nuit était trop claire pour être naturelle. À une vingtaine de kilomètres au nord, une ligne hésitante entre le vert et le violet le plus foncé. Le bourdonnement, lointain, se faisait toujours entendre.
C’était totalement anormal. Aucune opération n’était prévue par l’armée cette nuit. Le sang de l’officier ne fît qu’un tour, et il retourna aussitôt devant l’holo, face à son supérieur.
— Il y a une activité anormale sur Évry, mon général. Une ligne de feu, comme s’ils avaient une grande quantité de transporteurs d’assaut.
— Aucun signes sur les écrans radars.
— Mais croyez-moi, mon général !
— Je vous crois, Maurlez. Mais calmez-vous, nous allons trouver une solution.
— La seule solution qui puisse changer quelque chose, c’est d’appliquer un plan d’urgence. Convoyer tous les hommes dont nous disposons sur le sud de Paris.
— Je ne décide pas de cela, colonel…
— Mais c’est la survie de la France qui est en jeu ! Demain, ce camp aura disparu de la carte. Nous serons peut-être tous morts si nous ne réagissons pas maintenant.
Il posa ses mains sur la table et fixa le général.
— Maintenant, mon général. Ce ne sont plus des Hommes que nous affrontons.
Mais il n’eut jamais de réponse. L’holo cessa d’afficher la communication, figeant de longues secondes l’image étrange du général, bouche mi-ouverte à regarder un interlocuteur inexistant. Puis le noir. La fraicheur nocturne se transforma aussitôt en souffle tiède. La ligne verte virait à l’orange, puis au blanc aveuglant. La luminosité devenait insupportable.
L’holo cessa de fonctionner, et Maurlez se retourna.
Dupuis se tenait face à lui, totalement paralysé. Ses yeux pleuraient. Non pas d’eau, mais de sang. Un sang rouge, qui tombait et s’étalait grassement au sol. Le capitaine amorça une chute, raide et inexpressive. Son corps percuta lourdement le sol, mort.

Maurlez était incapable d’agir. Sur le seuil de l’attente, ses yeux observaient l’effrayante scène qui s’offrait devant lui.
Ligne de feu mortelle, le lourd convoi de transporteur et d’Hommes au sol serpentait vers eux. Chaque détail devenait plus terrible, plus inquiétant à chaque seconde de leur avance. Rien n’arrêterait ce front.
— Photobombe ! Hurla un sous-officier. Procédure de protection, tout de suite !
Bruit rapide des mains glissant sur les gilets de combats. De nulle part, des dizaines de lunettes de protection surgirent. Vus par un observateur extérieur, les visages gris étaient devenus plus blancs que la neige. Le soleil aurait été plus pâle que la lueur de l’explosion continue si cela avait eu lieu en plein jour. Mais il n’y avait que la lune, pauvre astre tremblotant face à la puissance des armes.
— C… Comment ont-ils pût…
— Plus des hommes, mon colonel, répondit un sergent. Mieux vaut-il ne pas trop rester dans le coin.
— Oui, vous avez raison sergent. On se repositionne sur Fontainebleau. Je me charge d’appuyer le QG pour des renforts.
— Bien, mon colonel.
— Faites qu’il ne soit pas trop tard, murmura Maurlez.
Il contempla encore quelques instants le front terrifiant. Un sursaut d’effroi courut sur son échine.

L’opérateur, monté sur un lourd trépied, laissa le dernier paquet d’ondes photoniques achever de vider le réservoir. La jauge, minuscule ligne de LED, vira progressivement dans les nuances orangées et violettes. Il désactiva le port d’interface qui le connectait à la meurtrière machine, avant de descendre du dispositif. La lueur, douloureuse aux yeux, vira vers des spectres invisibles. Il décrocha le dispositif anti-éblouissement de son oeil organique, tandis que son pas lourd s’avançait, monotone mais rapide, vers une tente montée à quelques distances.
— Mouvement sur le campement avancé de Vosves, déclara-t-il simplement.
— Faites un scan sur zone. Je veux tout savoir sur le camp et les hommes qui le tiennent.
— Oui, capitaine.
Un autre homme s’activa, tandis que le manipulateur de l’armement photonique s’en retournait à son poste. Le regard nerveux du soldat en charge des systèmes de repérage vola sur divers écran. Ses doigts, reliés à la machine par d’étranges gants, tapotaient sur une série d’images retransmises en trois dimensions. Son regard se figea sur une longue liste, qu’il condensa, avant de les transmettre au sous-officier.
— Merci soldat.
La paire de lunettes sensitive du capitaine clignota doucement sur une série de noms. Il se rapprocha de la console.
— Contactez la gestion aéroportée. Nous avons un objectif prioritaire en ligne de mire.
Il pianota furtivement sur son casque. Une série d’électrodes vinrent se ficher sur son crâne et au niveau de sa nuque.
— Objectif de classe prioritaire à dix kilomètres, angle vingt-trois soixante-douze ouest. Cessez l’attaque lourde. Je répète : cessez l’attaque lourde. Nous ne devons pas détruire l’objectif.
— Mon capitaine ! Mouvement ennemi !
L’homme se rapprocha du soldat, et scruta l’écran. En face, de nombreux mouvements agitaient le camp. La tension semblait inhabituelle. Il comprit lorsqu’il vît la toile de tente disparaitre doucement dans l’obscurité faussement salvatrice de la forêt.
— Mouvement vers Fontainebleau ! Je répète : mouvement vers Fontainebleau. Demande de véhicule d’assaut en urgence.
— Ivry 62 à Capitaine Keller : Bien reçu. Escadre en formation, sur place dans quatre minutes.
— Merci HQ. Terminé
— Terminé.
Keller fixa l’horizon, vers le sud. La lueur aveuglante des bombes photoniques décroissait progressivement. Loin devant, un autre homme l’intéressait. S’il arrivait à le capturer, il pourrait dire adieu à son corps. Et servir bien plus efficacement la Confédération.
— Je servirais le Futur dans la Force et dans l’Honneur. Le Magister Kris est mon guide et je suis à tout jamais son fidèle serviteur, murmura-t-il en souriant.
Jamais cette phrase ne lui avait paru plus belle.

Le calme faussement protecteur du ministère semblait s’être enfui voilà des années. Le visage gras de Ferrand était devenu une montagne difforme d’où dévalaient de monstrueux torrents de sueurs. Contraste étonnant avec le sang-froid dont faisait preuve le général Nimond.
— La situation est-elle critique à ce point, mon général ?
Raclement de gorge. L’homme, un quinquagénaire au regard bleu acier, pencha légèrement la tête de côté, silencieux. Ses mains rompirent l’attente.
— D’après les derniers rapports fiables, rien n’est encore joué, monsieur.
— Alors, c’est bon ? La contre-offensive sera un succès ?
— Je crains, hélas, que la situation soit encore plus complexe dans quelques heures. À cause de l’aveuglement technologique sur la banlieue parisienne, nous ne pouvons pas clairement estimer leur nombre. La fourchette d’évaluation oscille entre cinq et vingt-cinq milles soldats, peut-être plus. Sans compter bien sûr l’armement et la logistique annexe.
On frappa à la porte.
— Entrez, lâcha Ferrand d’une voix lasse.
Un jeune homme se flanqua entre eux, se mettant aussitôt au garde-à-vous.
— Sergent Grumont au rapport, mon général.
— Repos, sergent.
L’homme donna une série de documents à son supérieur, avant de se retirer.
Nimond fronça les sourcils en lisant la troisième page du rapport.
— Qu’y a-t-il ?
— Bombes photoniques de dernière génération sur le secteur de Fontainebleau et d’Orsay. Armements de pointes en première ligne…
Son regard s’assombrit encore davantage quelques secondes plus tard.
— Ils ont pris le contrôle total de la base de commandement du Saclay. Il y avait plus de mille hommes en poste sur… non, c’est impossible !
Son calme céda brusquement la place à une rage froide.
— Nous avons subi plus que trois mille pertes humaines, et dix mille blessés au cours des dernières vingt-quatre heures.
— Mais…
— Taisez-vous, Ferrand. La situation est beaucoup plus critique que je ne le pensais. Il nous reste encore une chance, j’espère seulement qu’il n’est pas trop tard cela.
— Mais… quoi ?
— Je vous ai dit de vous taire, monsieur ! Coupa froidement Nimond. Dans notre intérêt à tous, il vaut mieux laisser agir l’armée… seule.
— La… la loi martiale ?
— Oui. Si vous voulez être en vie demain matin, je vous conseille de coopérer. Si ce n’est pas la Confédération qui vous abat, je m’en chargerais… personnellement.
Ferrand déglutit avec douleur.
— Bi… bien mon général.
— Maintenant, disparaissez. Je réquisitionne votre poste, au nom de la République française.
Le ministre ne demanda pas son reste. Nimond n’eut aucun plaisir à le voir filer à l’anglaise, disparaissant avec une habileté étrange pour corps aussi bedonnant.
Resté seul, il observa à nouveau les maigres feuillets d’une main tremblante. Trop de négligences, pas assez de préparation. Jamais ils n’auraient dût considérer la Confédération à la légère. A présent, il avait face à lui une armée redoutable et forte de quelques dizaines de milliers d’hommes et de cyborgs. Une armée de mercenaires, qui allait balayer la France en moins de soixante-douze heures si elle progressait à ce rythme.
Le général secoua la tête, reprenant pied dans la réalité. Tant pis, il fallait tenter l’impossible. Quitte à devoir justifier d’actes terribles une fois la crise passée. Il s’empara d’un microtransmetteur ajusté à sa ceinture, et l’activa.
— Communication prioritaire alpha ! Demande de contact pour le bureau décisionnel des armées.
— Oui, mon général, répondit une voix désincarnée dans l’oreillette.
Nimond fixa le bureau. D’un geste de la main, il renversa le buste néo-classique à l’effigie de Ferrand, l’envoyant se briser au sol.

Choc sourd, étouffé par la fraicheur de la nuit estivale. Une rumeur incertaine qui étreignait lourdement le champ de bataille, au rythme lancinant des canons ioniques. Vu d’ici, le spectacle était étrange, long et rapide, comme perdu dans une temporalité difforme. Les deux lignes de front étaient aisément repérables à l’aide des outils embarqués à bord de l’Apologius, mais aucun œil humain ne pouvait distinguer quoique ce soit dans les ténèbres nocturnes, mis à part l’éclat fantomatique, aveuglant et intermittent, des bombes photoniques.
La guerre, dans sa forme le plus primaire et la plus intransigeante, venait de prendre vie sous nos pieds.
D’un seul mouvement, souple et discipliné, je retournais m’assoir auprès de la table en acier que l’on avait disposé sur une plate-forme de fortune. Avant-dernier étage d’un HLM décapité par une bombe, d’où la vue était idéale. Et toujours, au loin, le relent des combats qui battait comme le cœur de la Terre.
— Magister ?
Je me retournais. Le regard de Julien croisa le mien, totalement impassible.
— Excusez-moi, colonel… Je regardais les hommes, au loin.
— Ils se battent pour nous, Magister. Vous le savez bien.
— Oui, bien sûr Julien.
Je soupirais lourdement, mais nul air ne s’échappa de ma bouche.
— Si seulement nous n’avions pas eu à faire cela.
Pas de réponse. L’expression froide de ses lèvres aux couleurs fades s’étira à peine, découvrant quelques dents en un sourire ironique.
— Pour quels enjeux ? Nous sommes en position de force, et l’offensive se déroule comme prévu. Mieux même, si l’on voit le nombre de cyborgs supplémentaires à avoir rejoint nos rangs depuis minuit.
— Nos Hommes… ou bien nos serviteurs ? Je vous le demande, messieurs.
— N’êtes-vous pas satisfait, Magister ? Nous avançons à bon rythme, et l’armée française est totalement aveuglé vingt kilomètres avant le front. D’ici douze heures, nous pouvons atteindre Auxerre, peut-être Dijon.
— Vous ne comprenez pas, Colonel.
Il ne bougea pas.
— Non, effectivement, je ne vous comprends plus, Magister. Comme si cette victoire vous désolait.
— Les morts… les civils embarqués dans cet assaut, les… les destructions. Nous valons tellement plus que nos ennemis, Julien.
— Ils nous ont forcé la main, intervint Léo. Nous ne pouvions pas refuser la confrontation, si elle permettait de conquérir le territoire.
Et d’ajouter, plein d’empathie.
— Ce n’était pas votre faute, Magister. Vous avez agi avec justesse.
— Alors… à qui revient-elle ?
— Ne nous énervons pas, reprit Julien. Concentrons-nous sur nos objectifs. Les questions philosophiques n’ont rien à faire ici, cette nuit.
— Oui, maréchal. Vous avez raison.
Je sentis une décharge d’endorphine courir en moi. Légère et fugace, elle agrippa mon cerveau, telle une araignée chimique. La pentadrénaline fit naitre un sentiment étrange en moi, mélange détonnant de bien-être et de concentration soudaine. Pourquoi et comment s’était-elle déclenchée en ce moment ? Je l’ignorais totalement.
Mon regard dévia pour de bon sur la table. Tous, nous étions inflexibles. Le masque protecteur de chef de guerre retomba sur mes épaules, brusque, puissant, et rassurant.
— Assurez-vous que tout soit prêt, messieurs.
— Tout est déjà prêt, Magister. Nous n’attendons plus que votre accord.
— Vous l’avez. Que l’opération Tempête d’Acier soit un succès.

Deux heures trente-sept. Le silence était devenu un lointain souvenir, présent dans quelques mémoires encore intactes. Le tiraillement mécanique de l’artillerie lourde emplissait l’air de sa plainte funèbre, semant mort et désolation. Maurlez articula quelque chose, mais l’infernal vacarme rendit ses paroles totalement incompréhensibles. Il s’essuya le front d’un revers de manche, négligeant sans scrupule les insignes qui y étaient brodés. L’éclat mat des explosions fatiguait les yeux, mais ils continuaient malgré tout à avancer.
À peine avaient-ils levé le camp que l’ennemi avait pilonné la position, les forçant à ne plus pouvoir faire autre chose que fuir. Maurlez avait bien conscience d’être épié sans pouvoir en faire de même. Si un piège leur était destiné, ils ne pourraient rien faire pour l’éviter.
Le silence revint aussi brutalement qu’il s’en était allé. Quelques secondes, dans le bruit du néant, avant que soldats et officiers se décident à désactiver l’insonrisateur de leurs casques. D’un seul mouvement, comme guidés par un ordre inaudible, les lourds tampons mêlants cuirs et polymères se soulevèrent, et l’on pût entendre quelques soupirs de soulagement.
Le colonel n’y fit pas attention. Deux kilomètres parcourus, mais à peine une cinquantaine d’hommes le suivaient toujours. Un bon tiers d’officier et de sous-officiers composaient les rangs, les autres hommes n’étaient que des soldats de corps expéditionnaire, détaché sur le campement avancé de Vosves.
La moitié de la troupe manquait à l’appel. Maurlez se mordit imperceptiblement la lèvre supérieure, avant de braquer son regard vers ses hommes. L’éclat aléatoire des bombes éclaire tout en déformant des visages anxieux, soumis à la peur de l’inconnu. Il manipula sans grand espoir le boitier intercom de son casque, mais n’eût pour seule réponse que le grésillement désagréable du silence radio. Il soupira lourdement.
Que pouvaient-ils faire ? L’offensive ennemie était impitoyable, et mise à part avancer, se rendre ou combattre à la mort était leurs seules solutions.
— Mon colonel ? Hésita une voix dans la nuit.
Maurlez se retourna vers l’homme qui venait de couper le fil de ses pensées. Il le fixa, une note de compassion éclaira son regard un court instant, mais personne ne pouvait le distinguer.
— Capitaine ?
— Mon colonel, Fontainebleau n’est pas à notre portée, n’est-ce pas ?
L’officier détourna son regard vers la ligne de feu.
— Devons-nous seulement y croire ?
— C’est à moi de poser ce genre de question, colonel, répondit ironiquement le capitaine.
« Encore assez d’espoir pour du second degré. Après tout, ce n’est peut-être pas la fin », pensa Maurlez.
— Voulez-vous y croire, vous ?
— Il nous reste une poignée d’hommes, et assez d’armement pour retenir la section ennemie une heure tout au plus. La folie, aussi…
— Et la mort coupa Maurlez. Devons nous y croire, Lambier ?
— Peut-être un peu… C’est tout ce qu’il nous reste.
— Oui, peut-être…
Il lâcha un rire sarcastique, avant de se reconcentrer sur sa mission. Même en si faible nombre, ils restaient des soldats. Se battre et mourir pour une cause perdue faisait partie de leur prérogative, bien que cette issue ne s’était jamais présentée à eux.
Maurlez se retourna vers la petite troupe, qui s’avança davantage vers lui, formant un semblant de cercle.
— Nous n’irons pas jusqu’à Fontainebleau.
Un silence de mort parcourut l’assemblée ?
— Nous résisterons, ici même. Nous sommes peu, mal équipés, mais nous avons une certaine expérience pour ce genre de combat.
— Alors, tout est fini, mon colonel ? Tança un soldat anonyme.
— Oh non ! Tout commence maintenant.
Il escalada d’un pas agile un muret disposé derrière lui.
— Sortez l’armement lourd. J’ai cru comprendre qu’il restait deux canons ionisés à courtes impulsions et un dispositif antiaérien, ainsi qu’une vingtaine de fusils d’assaut à décharge longue.
— Oui, mon colonel.
— Alors, déballez-moi tout ça. Nous allons préparer un bien joli feu d’artifice ce soir.
— A vos ordres, mon colonel ! Répondirent les hommes, en coeur.
Ils s’activèrent aussitôt. Maurlez leva les yeux au ciel. Oui, il ne lui restait plus que la folie et l’espoir à présent.

Vrombissement sourd. Aucun bruit ne filtrait dans la cabine, hormis celui, doux et puissant, du moteur plasma. Deux hommes s’y tenaient, plus concentrés que jamais auparavant.
— En position sur coordonnées, lâcha l’un d’entre eux.
Une série de bruit électronique suivit ces mots, avant qu’une autre voix, tout aussi artificielle, leur réponde.
— Bien reçu. Autorisation accordée pour attaque.
— Merci. Terminé.
— Terminé.
Le silence des mots. Les ordres étaient clairs, indiscutables. Il fallait agir, à présent. Le pilote du transporteur d’assaut ajusta sa vision artificielle sur le terrain quelques dizaines de mètres en contrebas, tout en réduisant la vitesse et en stabilisant l’engin. Son coéquipier était le capitaine du vaisseau. Il se leva, et se dirigea vers le pont arrière, où une vingtaine de cyborgs et de soldats attendaient, froids, neutres, et armés jusqu’aux dents. Il les regarda simplement, avant de leur faire comprendre l’imminence de l’assaut.
— Largage sur zone dans soixante secondes.
Quelques bruits mécaniques résonnèrent faiblement dans la soute aux lueurs vertes, tandis que les soldats ajustaient les derniers éléments de leur mission : corps, armes, senseurs de combats, esprits verrouillés aux émotions intenses. Le capitaine laissa surgir une holoprojection de son oeil gauche, qui se figea au milieu des combattants.
— Cible à capturer vivante, je le rappelle.
— Oui, capitaine ! Répondirent-ils.
— Largage sur zone dans dix secondes, reprit la voix désincarnée du pilote.
La porte de déchargement s’ouvrit sur le ciel nocturne, couleur de guerre. Le bruit lancinant des combats pénétra dans le vaisseau, et les hommes s’avancèrent vers la mâchoire ouverte, prête à sauter dans le vide.
— Largage !
Éclats brillants des corps en action. Une poignée de seconde s’écoula, et tous étaient partis, hormis le capitaine, qui resta quelques instants face au vide, avant de prononcer simplement.
— Largage effectué. Fermeture pont de déchargement.
— Oui, capitaine, répondit le pilote.

Deux battements de coeur. Boum, boum. Un bruit sourd, presque anodin, rendu inaudible par le vacarme alentour. Boum, boum. Il crie quelque chose, mais ce quelque chose reste coincé dans sa gorge, râle gargouillant et répugnant accroché à ses cordes vocales. Boum, boum. Deux contractions myocardiques disharmonieuses. Le coeur chancelle. La douleur accélère son rythme, mais son débit s’écroule soudainement. Il n’a pas d’esprit, mais son âme s’écrie devant tant de mal.
Deux battements de coeur. Boum, boum. Une fulgurance polychromatique intense a définitivement envahi le champ restreint de sa vision. De belles, de chatoyantes couleurs qui caressent ses sens, le leurrant malgré lui. Vilaine blessure que celle qui transperce son abdomen, oeuvre d’une balle à fragmentation. Le sang, noirâtre, s’écoule grassement sur la poussière de l’été. Son cerveau s’offusque, interloqué, privé d’oxygène en quantité suffisante pour lui montrer une réalité objective beaucoup moins attrayante que l’expérience psychosensorielle extraordinaire qui enchante les dernières notes de sa partition.
Deux battements de coeur. Boum. Boum. La couleur brille plus fort, son esprit s’élève vers des hauteurs insensées, son corps choit lourdement dans un sol crasseux. Regard d’azur porté vers l’infernale lueur verdâtre de l’ennemi. Ça n’aura plus jamais d’importance. Boum, Boum. Un peu de temps, et il s’en va. Boum, boum. Personne ne se rend compte de la situation, surtout pas lui. Boum, boum. Boum.
Silence, l’âme s’endort. Le guerrier est fatigué, son coeur aussi. La douleur aura eu raison de lui.
Cri. Peur. Lumière. Vie et Mort.

Il retourna le corps d’un mouvement sec du pied, s’assurant que son ennemi était effectivement passé de vie à trépas. Son bras s’abaissa vers le torse, sa main agrippa le cou de la poupée humaine, et ses yeux enregistrèrent la moindre parcelle cutanée du soldat. Le cyborg sembla marmonner quelque chose entre ses lèvres, avant de se retourner vers l’un de ses coéquipiers. Sa tête répondit par la négative, et il se contenta d’avancer encore un peu, son fusil épaulier rougeoyant encore de la dernière salve tirée voilà quelques secondes.
Le claquement sec d’un canon à impulsion vibra à quelques dizaines de mètres, et un projectile frôla leur position avant d’aller s’écraser sur un arbre mort, qui s’embrasa aussitôt.
— Cinquante mètres environ, Constantin, murmura le cyborg dans son casque intégral.
— Bien reçu Antoine, lui renvoya le haut parleur.
Ils avancèrent d’un pas lourd, mais prudent. La situation, loin d’être défavorable, restait néanmoins sérieuse. La vingtaine d’hommes parachutés depuis le transporteur était encore vivants, mais trois d’entre eux étaient déjà blessés, dont un assez sévèrement pour être hors d’état de combattre. Et la cible restait toujours introuvable. Constantin envoya une mise à jour sur son système visuel, et la les nuances vertes et noires du visuel de nuit virèrent sur de grandes taches colorées.
— Une dizaine de soldats autour du canon, deux hommes isolés dix mètres plus loin.
— Parage en arme hypodermique, ajouta Antoine.
Avancer, toujours. Une autre série de projectiles se dirigea vers eux, projectiles qu’ils évitèrent sans ciller. Ils ne devaient plus être qu’à une vingtaine de mètres du canon. Le corps d’Antoine s’activa étrangement, plusieurs plaques en carboacier prenant place sur des parties exposées son torse et de ses épaules. Les couleurs se précisaient davantage, il s’arrêta silencieusement pour activer une série de paramètres.
« Mode furtif activé » clignota en haut à droite de son champ de vision. Il s’assura que son camarade en avait fait de même, tout en déclenchant sur son avant-bras une minuscule trappe d’où sortit un projecteur à fléchette. Le taux d’anesthésique se régla sur une dose non mortelle, et un essaim de fines aiguilles fila. Une seconde plus tard, il perçut sans y prêter attention les exclamations agacées puis alarmées des soldats ennemis. Une frénésie étrange s’empara d’eux, et le canon à impulsion tira à nouveau, beaucoup plus rapidement qu’avant.
Antoine se jeta à terre, juste à temps, mais Constantin fut trop lent. Une boule blanche frappa sa cuisse gauche à mi-hauteur, en crépitant sinistrement.
— Appel unité médical d’urgence, murmura Antoine dans son intercom. Blessure par canon à impulsion sur le soldat Constantin Drivnek à hauteur de cuisse.
— Bien reçu, grésilla une voix désincarnée sur son module auditif.
Il se pencha vers l’homme, puis vers sa cuisse. Aucun trait de douleur ne déformait son visage. Il avait déjà dû s’administrer une importante dose d’analgésique.
— C’est grave ? Demanda d’une voix étonnement neutre Constantin.
— Tu auras une belle jambe toute neuve, ironisa Antoine en lui injectant un cocktail coagulogène quelques centimètres au dessus de la blessure béante. L’abondant saignement s’arrêta presque aussitôt, tandis qu’il appliqua un antiseptique sur les chaires sanglantes et noircies par la décharge ionique.
— S’il n’y a que ça…
— Je continue, coupa Antoine.
L’autre hocha simplement la tête. Il ne pouvait rien faire d’autre que rester allongé, à attendre les secours.
Antoine ne regarda pas en arrière. Son camarade survivrait, c’était l’essentiel. Sa concentration se reporta à nouveau devant lui, tandis qu’il entendait nettement le bruit de corps chutant au sol. Les fléchettes avaient été efficaces. La cible serait capturée dans une poignée de minute.
Le canon resta muet. Seul le froissement des feuilles dans le vent généré par les combats et le sourd grondement de l’artillerie résonnait à présent. Son pas soulevait de faibles nuages de poussière, tandis que le canon se précisa devant lui. Sans faire attention, il le dépassa. De la dizaine d’ennemis visée, aucun n’était debout. Tombés, sans douleur. Il détourna son regard, vers un escarpement de deux ou trois mètres qui le surplombaient. Son viseur détecta aussitôt la présence des deux hommes, qui, paradoxalement, ne cherchait pas à fuir. Il grimpa, foulant de ses bottes mécaniser l’herbe séchée, avant de se retrouver nez à nez avec eux. La consigne était claire, il fallait absolument garder la cible en vie, même au prix de mort dans les rangs de la Confédération.
Ils se tenaient raides et dignes, le regard porté vers les soldats, étalés au sol. Antoine fixa le plus vieux d’entre eux, le forçant à détourner ses yeux vers la lourde armure blindée. La cible, pensa-t-il en une fraction de seconde. Il arma son projecteur pour l’empêcher de fuir, lorsqu’une voix l’interpella.
— C’est inutile, Antoine
Un individu s’avança. Regard lumineux caractéristique des cyborgs, attitude sûre, mais non arrogante, corps brillant de métal. Antoine se recula d’un pas.
— Veuillez m’excuser, caporal…
— Il n’y a aucun ma. Sans votre précieuse manoeuvre, nous n’aurions pu les capturer vivant.
La cible lança un regard froid vers le capitaine de l’escadron.
— L’armement ennemi a été neutralisé. Dix-sept morts, vingt-trois blessés, et douze indemnes, continua le caporal. L’opération est un succès.
Maurlez ne répondit pas.
— Le maréchal Dernec’ h souhaite voir la cible au plus vite. Deux transporteurs seront sur zone d’ici quelques minutes…
— Mon caporal, Constantin est blessé, coupa Antoine.
— En danger ?
— Non, mais sa cuisse gauche est amputé. J’ai réussi à stopper l’hémorragie, mais il ne pourra pas…
— Ce ne sera pas un souci, Antoine. Il a bien combattu, et il survivra. Le cybernéticien et le chirurgien arrangeront cela rapidement.
Quelques cyborgs de la Confédération arrivèrent derrière eux. Eux aussi, portés par cette expression sans joie ni haine qui peignait leurs visages.
Maurlez sourit, ironique. Pas la mort, pour lui et ses hommes. Il devinait qui était le commanditaire de cette mission, pour son plus grand déplaisir.
A côté de ce qui l’attendrait sûrement, il regretta amèrement de ne pas figurer au rang des disparus.
L’ironie de la situation. Voilà ce qui lui restait.

Quatre heures trente-deux. La situation se dessinait très clairement, à présent. Le front s’était déplacé sur un axe grossièrement sud-ouest nord-est, à quelques kilomètres de Montargis et de Sens, dans la lointaine banlieue d’Orléans, dépassant Château-Thierry. Chartres venait juste d’être prise d’assaut par un contingent de cinq cents hommes, Rouen tomberait avant la fin de l’heure, mais au prix de dix fois plus de soldats. Diogène avait rapidement évalué la situation, mais son compte-rendu se révélait parfaitement conforme aux prévisions. L’offensive était loin d’être terminée, mais plusieurs officiers d’importance déjà avaient été capturés et font prisonniers. Julien avait insisté pour s’occuper « personnellement » de leur cas, mais Diogène le raisonna bien vite, lui laissant le soin de régler leur sort une fois que je les aurais entrevus.
Paris redevenait une zone relativement sûre à mesure que la ligne de feu s’en éloignait. Notre présence n’étant plus requise sur le terrain, moi et les trois maréchaux avions regagné le confort sommaire de la Forteresse, à défaut de lieu plus adapté à nous accueillir. Dans le grand hall, gris et calme, une dizaine de personnes inconnues étaient installées sur un long banc en bois, toutes solidement menottées et surveillées sous l’oeil attentif d’une quinzaine de cyborgs d’élite. Emmanuel scruta attentivement chaque visage, avant de s’assoir sur l’une des quatre chaises métalliques qui faisaient face à ces prisonniers. Léo et Julien en firent de même, je fus le dernier à m’installer. La plupart avaient un regard vide, plongé dans l’angoisse ou la haine profonde. Mais l’un d’entre eux attira mon attention.
C’était un quadragénaire à la chevelure poivre et sel abondante, le regard gris et digne. Il ne cessa pas de me fixer, sans insolence, mais sûr de lui. Si son expression reprenait si bien le nombre d’expériences désagréables qu’il avait subi dans sa carrière, alors peut-être devais-je m’imaginer que ce nombre soit plus qu’impressionnant. Quelques informations s’affichèrent sur mon champ visuel, fourni par Diogène. « Maxence Maurlez, quarante-trois ans, colonel de la neuvième section détaché à la surveillance de Paris. Participation à la crise de Bogota, aux émeutes nord-africaines, au conflit Afghanisan-Tajikistan. Décoré à plusieurs reprises ». Les mots « À recruter » clignotèrent frénétiquement sur la périphérie gauche de petit exposé, avant de disparaitre en douceur. Léo avait également dû obtenir ces renseignements au même moment, car je le vis concentrer son regard sur l’homme en question.
— Colonel Maurlez ? demanda-t-il d’une voix synthétique et profonde.
L’intéressé détourna son regard vers son interlocuteur, toujours animé par cette prestance digne, mais discrète. Un sourire en coin plissa quelques rides de fatigue.
— Lui même, général… ?
— Maréchal Léo Jurdard, poursuivit le cyborg. J’imagine que vous avez parfaitement conscience des raisons qui vous amené jusqu’à nous.
— Pour mon plus grand déplaisir, je répondrais que malheureusement, oui, j’en ai bien conscience.
— Colonel, la situation est relativement simple à comprendre : l’armée française perd du terrain chaque minute. Nos hommes possèdent un armement et une technologie plus que suffisante pour nous emparer de Lyon d’ici à soixante-douze heures. Et vous êtes notre prisonnier.
Court silence. Maurlez cligna rapidement des paupières.
— Vous désirez des informations ?
— Contre une liberté relative.
— Bien.
Maurlez respira profondément, avant d’enchainer.
— Je commandais plusieurs bataillons sur la région parisienne. Jusqu’à aujourd’hui, environ cinq cents hommes, sans compter les renforts. Voulez-vous savoir combien sont ressortis indemnes de cette écrasante boucherie ? Onze. Onze hommes, sur un demi-millier. Et par la faute de qui ?
— Excusez-moi, colonel Maurlez, mais la question n’est pas de savoir qui est le coupable de cette guerre. Je vous demande simplement si vous voulez continuer à vivre relativement libre, ou bien finir sous asservissement cybernétique.
Léo soutint son regard. Oui, la question est simple, mais Maurlez cherchait à l’éviter. Sa situation était très loin d’être confortable. Pour la première fois depuis des heures, son regard dériva vers le sol, avant de remonter vers Léo.
— Ces hommes étaient des amis, d’un certain point de vue.
— J’ai moi aussi perdu des amis, cette nuit, trancha le cyborg.
Maurlez soupira.
— Vous voulez des coordonnées, n’est-ce pas ?
— Exactement.
— Je peux vous fournir ces coordonnées, n’est-ce pas ? Si je suis votre raisonnement, parfaitement logique au demeurant, j’y gagnerais ma liberté au prix d’une trahison sans conséquence.
— Voulez-vous servir une armée condamnée à perdre ?
— Je servais une armée qui fût toute ma vie, maréchal. On ne trahit pas ainsi vingt-trois années de vie.
— Je comprends, avoua Léo. Mais avant que vous ne choisissiez définitivement votre décision, j’aimerais vous montre quelque chose.
Son oeil droit projeta aussitôt une retransmission holo d’un des blocs opératoires de la forteresse.
— Reconaissez-voue cette personne ?
Durant les premières secondes, Maurlez plissa les yeux pour tenter de distinguer un visage humain au milieu d’un impressionnant déploiement de technologie. Et soudainement, son regard s’éclaira. Il laissa passer quelques instants de silence, avant de se diriger vers la source de la projection.
— Cet homme est l’un… était l’un de mes capitaines. Il a succombé à une photobombe.
— Le capitaine Dupuis n’est pas mort, Colonel. Son état était critique lorsque nous sommes arrivés sur Vosves, mais il était toujours vivant. Savez-vous ce que nous lui faisons, colonel ?
Maurlez resta muet.
— Nous remplaçons ses yeux et une partie de son cortex cérébral, en état de mort avancée. Ses poumons ont été retirés, nous lui avons substituer un système d’hémooxygénation haute performance. Nous renforçons son coeur et son système nerveux central.
Avant d’ajouter.
— C’était notre ennemi, colonel. Et lui aussi aura le choix de liberté ou de la servitude forcée. Mais c’est à vous que je le demande, maintenant. Vous qui vous êtes battu avec détermination et courage, non pas avec l’acheté. Vous qui êtes officier de terrain, vous qui connaissez la guerre, colonel. Vous qui êtes un homme de valeur, bien mal servi par des dirigeants aveuglés de gloire ou de stupidité.
Maurlez baissa les yeux, une seconde fois.
— Merci pour lui, murmura-t-il.
Nouveau silence. Long et éloquent de vérité. La situation était éminemment complexe pour lui. Il inspira lourdement.
— Qu’ai-je à y perdre ?
Ses anciens collègues lui jetèrent un regard noir.
— Rien, mis à part vos regrets.
— Les coordonnés sont stockés sur l’I.A de mon neuro casque. Elles ne sont pas plus à jour que moi-même, grâce à votre petite « offensive » de cette nuit.
Léo ne prêta aucune attention à la pique que lui lançait Maurlez.
— Merci.
— D’Artemeont, lâcha le colonel d’un ton neutre et détaché.
— Je vous demande pardon ?
— D’Artemont, à Auxerre. Le chef des opérations.
Léo ne put s’empêcher de sourire faiblement.
— Merci à vous, colonel. Vous ne serez pas trahis par nous, je vous l’assure.
— Vous n’avez qu’à effacer mes souvenirs et faire de moi une machine à tuer, ricana sinistrement Maurlez.
— Pardon ?
— Effacez mes souvenirs, faites de moi un homme sans conscience juste bon à tuer ceux qu’ils servaient, répéta Maurlez. J’aurais du sang sur les mains, mais ma douleur comme circonstance atténuante.
— Vous nous êtes trop important pour cela, colonel, nuança Léo. Mais subir une cybernétisation poussée… Cela ne nous en sera que plus utile, je vous l’accorde.
Je souris à mon tour. Maurlez était intelligent, mais brisé. Nous tenions un officier de grande valeur dans nos mains. Un seul mot suffirait pour le faire obéir à la cause de la Confédération. Diogène s’en chargerait, personnellement.

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