Il était une fois une triste contrée où vivaient des géants au visage de pierre. Leurs villages et maisons étaient démesurément grands et regorgeaient de trésors tous plus somptueux les uns que les autres. Les petits humains vivants non loin de là eurent vite fait de fuir vers le sud quand ils aperçurent ces créatures dantesques. Mais nul ne sen approcha, alors les géants de pierre bâtirent et bâtirent tant et plus, en quête de la réponse a une question qu’ils ne parvenaient pas à définir. Leurs majestueuses montagnes furent, au fil des années, parsemées de gigantesques palais aux teintes d’ardoise, d’or et des plus belles pierreries sculptées avec une précision qui ne connaissait son pareil. Mais à l’intérieur de ces superbes réalisations se languissaient ces pauvres créatures dépourvues d’ambitions.
Quand, bien plus tard, des humains eurent vent des splendeurs de ces châteaux de mystères, la convoitise s’empara des cœurs de chacun et se mirent en route de petites expéditions, avec pour objectif d’atteindre ces beautés lointaines, au sommet de ces monts glacés, venteux et inhospitaliers. Les petits êtres pleins d’ambition se heurtèrent à bien des difficultés au cours de leur périple, car nul jusque là n’avait tracé de route ni établit de village, et ils ne croisèrent que les ruines de très anciennes terres habitées, dont les vestiges étaient désormais recouverts d’un voile vert, de la terre qui avait naturellement repris ses droits. On croisa d’autres curieux, et c’est sans pitié que chacun se battit afin d’être le premier à déposer ses mains et son regard sur ces merveilles qui ne semblaient que les attendre patiemment sur leur promontoire.

Les géants ne se battaient pas puisque qu’ils n’en voyaient pas la raison. Ainsi contemplèrent-ils ces petits chasseurs de trésors piller leurs ouvrages et s’enfuir à grandes enjambées, emplis d’une exaltation singulière, les bras débordant de joyaux étincelants. Bien vite se répandit la nouvelle que de débiles géants construisaient d’immenses palaces remplis de trésors et qu’il était libre à chacun de les emporter car les faces de pierre se contentaient de les observer passivement, et on ne sut dire s’ils étaient fascinés par ces petites fourmis qui récupéraient chacune de leur pierre ou s’ils en étaient totalement indifférents. Mais cela, le petit monde s’en fichait quelque peu, c’est ainsi qu’en seulement quelques semaines, il ne restait plus de trace de l’or et des pierres précieuses sur certaines constructions, tout avait été raclé, vidé, abandonné sans le moindre remerciement. Alors les géants finirent par être fort attristés et déçus de ces hommes qui les croyaient de toute évidence trop bêtes pour les arrêter. Ainsi quelques uns se réunirent, lentement, sagement, et ils se saisirent d’une colonne de pierre qui allait bientôt être dressée et ils attendirent patiemment la venue des humains. Oh, croyez-moi, l’attente fut de courte durée, avides de posséder de nouveau trésors, les hommes d’un campement d’explorateurs proche vinrent munis de pelles et de pioches. Ils n’eurent le temps de prendre leurs jambes à leur cou que la colonne s’élançait à leur suite à une vitesse fabuleuse, emportant tout sur son passage. En dépit de toute apparence, les géants étaient éperdument tristes, jamais n’eurent-ils cru en venir à une telle extrémité et les humains, qui furent bien vite alarmés, fuirent une fois de plus les créatures terribles.
La neige battait sans répit les monts et les géants, coupés du monde et sans but, se remirent à bâtir, sans jamais s’arrêter. Au pied de la montagne, les villages s’étalaient et les chansons contant les infâmes créatures vivant aux sommets étaient des plus populaires. Les enfants se blottissaient contre leurs parents car ils n’arrivaient pas à dormir, de peur qu’une face de pierre vienne les dévorer tout crus.
Mais alors que la neige des hauteurs s’écoulait doucement et que le soleil abreuvait la terre de lumière, de jeunes bûcherons grimpèrent afin de découper des hêtres. Parmi eux, toute une famille, et même la plus jeune fille, qui n’excédait pas la taille d’un petit arbuste, était venue assister ses parents. On ne s’approchait pas trop du sommet, bien sûr, d’ailleurs l’air se raréfiait tout comme les arbres et il n’y avait là aucun intérêt à grimper plus haut, mais pour une jeune curieuse, tout cela importait peu. Abandonnant ses proches à leur labeur, elle dépassa les anciens camps d’explorateurs, aujourd’hui délabrés, et s’aventura sur le petit sentier sinueux qui menait à quelque endroit mystérieux.
Elle n’ignorait pas les contes et légendes sur les faces de pierre qui gardaient jalousement leurs trésors là haut, mais elle voulait se faire un avis d’elle même, et elle ne se posait en fait aucune question, la curiosité étant simplement trop forte.
La frêle fille gravit les marches de pierre sans jamais se retourner, elle n’y pensait même pas. Elles étaient bien plus grandes qu’elle, si bien que de loin on eut cru qu’il s’agissait d’un petit insecte, avançant avec une détermination farouche. Le vent devenait plus violent, le soir approchait à grand pas, elle se serrait dans sa veste de fourrure et ses nattes tressées volaient, faisant cliqueter les petits bijoux de métal qui y étaient accrochés. Elle se sentit alors bien seule et songea enfin au retour, mais il lui semblait qu’elle approchait du but, alors elle appela, mais sa voix se faisait emporter au loin. Elle se frotta les yeux, se laissa retomber sur son séant, et sa robe de laine s’ouvrit comme une fleur sur le sol gelé.
Une main vint la cueillir alors que le sommeil pesait sur ses paupières, tiède et réconfortante, elle s’allongea au creux de la paume, trop fatiguée pour paniquer, se laissant transporter.
Les géants étaient des êtres attentifs, ils ne voulaient surtout pas passer à côté d’une occasion d’approcher d’autres espèces que la leur, ainsi avaient-ils observé pendant des mois une meute de loups des neiges jusqu’à ce qu’ils furent parfaitement capables d’en sculpter et le résultat était saisissant de beauté, il ne manquait au loup que son expression et son regard pour qu’il paraisse réel, et il en allait, étrangement, de même pour les géants.
Alors quand le petit corps avait gravit les marches menant à leurs temples et palais, tous s’étaient massés dans la distance pour l’observer, mais quelle peur les avait saisi quand elle avait perdu ses forces ! Décidément, aussi fascinants qu’ils furent, les humains étaient de chétives créatures. On disposa la petite sur une table de pierre qui se tenait au centre d’un temple circulaire. Quand elle s’éveilla, elle eut peine à discerner les alentours. Le plafond était une voûte représentant des constellations, des fils d’or couraient le long des poutres jusqu’au centre, d’où semblait tomber une femme d’or et d’argent, qui tenait dans sa main tendue vers le bas un saphir étoilé. La petite fille s’émerveilla, doucement elle se releva et examina l’espace autour d’elle. Tout était bien trop beau pour qu’elle s’en inquiéta, enfant qu’elle était, son esprit fut sensible à la bienveillance qui émanait des géants assis devant et derrière elle. Ils avaient disposé à ses côtés des fleurs des hauteurs, dans des tons de blanc et de mauve. Ils avaient refait ses nattes et glissé un fil d’argent et d’or dans chacune, sa robe était recousue et sa veste lui parut plus douce qu’auparavant. Ses sabots de bois avaient disparu, remplacés par des sandales tressées, à la semelle de laine. Une larme roula le long de sa joue et les géants s’alarmèrent, mais un sourire faisait pétiller ses yeux, qu’elle était heureuse en cet instant là !
Alors ce fut l’heure de faire les présentations, on lui expliqua comment elle avait été trouvée, au bord de l’inconscience, on lui montra les différents temples, dédiés aux représentations visibles des caractères divins, ce qu’elle ne comprit que vaguement puis on l’invita à manger un morceau, parce que la demoiselle semblait bien plus préoccupée par le vide dans son ventre que par les explications complexes des géants. Et puis il fallait admettre que ceux-ci avaient une voix bien étrange, qui semblait venir de très loin, comme si quelqu’un s’adressait à vous du fond d’une caverne. Alors ils sortirent tout ce qu’ils possédaient qui puisse satisfaire l’appétit de la jeune fille, ignorant la quantité de nourriture que pouvait avaler un humain. On l’installa sur une chaise, la plus petite qu’on put trouver, et comme une princesse sur son trône, celle-ci picora de-ci de-là dans les grands plats de pierre. Il régnait un grand silence dans les alentours car les géants se déplaçaient lentement et silencieusement en présence de la petite, ils la traitaient avec déférence mais elle semblait ne pas s’en apercevoir, elle s’adressait à eux comme s’il s’agissait d’amis de son âge. On fit des esquisses d’elle afin de dresser une sculpture à son effigie, et, de peur qu’elle n’ait froid, on lui tissa un fnallsha, une sorte de large écharpe de laine tombant comme une courte cape dans le dos. Elle s’en accommoda fort bien, elle ne l’enlevait plus et traversait les couloirs en sautillant, la cape et les nattes au vent. Les attentions des géants pour la jeune fille ne manquaient pas, et son cœur d’enfant avait mis de côtés les aversions inspirées par les siens pour l’amitié nouvelle qui se tissait entre elle et eux. Pourtant, lorsque venait le soir et que l’on invitait la petite à aller se coucher dans son lit de pierre taillée et de fourrure, elle se remémorait souvent ses soirées passées au contact des siens, des moments de joie et de convivialité qui avaient disparu subitement de sa vie. Elle pleurait alors à chaudes larmes et se murait dans un mutisme qui terrifiait les géants, qui craignaient qu’elle ne mourut de tristesse. Puis un jour un des géants se fraya un passage parmi ceux qui entouraient la fille alors qu’elle pleurait silencieusement, il l’a recueillie au creux de sa paume et y insuffla une douce chaleur, elle s’y lova tel un nourrisson et s’y assoupit peu à peu. Si les géants comprirent rapidement qu’ils ne pouvaient remplacer sa famille, ils firent tout leur possible pour accompagner la petite au quotidien.
Elle ne posait nulle question et les géants s’en accommodaient fort bien car ils ne pouvaient justifier les soins qu’ils lui prodiguaient alors qu’elle leur était inconnue, toutefois, il y avait bien quelque chose qu’elle possédait qu’ils convoitaient plus que tout. Avant tout, il est nécessaire de préciser que de tout temps, et c’est ce en quoi ils sont si différents de leurs voisins les humains, les géants ne désirent rien qu’ils ne puissent avoir d’eux mêmes, entendez par cela que le vol de la propriété d’autrui ou le pillage des biens des êtres du passé leur est inconcevable. Rien de ce qu’ils ont bâti ne leur appartient pas plus qu’ils ne s’appartiennent à eux mêmes, mais ils eurent donné au monde et aux cieux tout ce qu’ils possèdent pour avoir cette unique chose qui leur faisait défaut. De nombreux géants s’étaient rassemblés et suivaient la petite dans ses balades à travers les immenses couloirs de pierre, son rire fluet retentissait, résonnant contre la roche, alors qu’elle sautillait, donnant vie à cet ensemble aux échos mornes, elle offrait au décor de nouvelles couleurs chatoyantes, cette chaleur dont les pauvres créatures étaient privées depuis toujours. Ainsi les géants cherchèrent à comprendre et à reproduire ce sentiment de vie qui émanait de la petite fille sans même qu’elle ne s’en rende compte. Mais malgré tous les efforts qu’ils purent déployer cela restait vain, car ce qui était naturel pour elle ne l’était pas pour eux.
C’est sans doute pourquoi elle ne pouvait les comprendre quand ils lui racontaient la légende de leur naissance, gravée dans la roche au cœur de la grande citadelle de pierre.

« Quand les grands dieux posèrent leur regard sur les montagnes,
Ils y virent le berceau de notre peuple,
Chacun y déposa une larme et
De la roche naquit les mains qui guideront les piliers vers les cieux
De ceux ci naquit la pensée qui en tous s’insuffle
De cet ensemble vint la dualité qui poursuit l’existence
De la vie apparut les notions du fini et de l’avenir
Et alors que le respect de la Nature déposait une larme de rosée
Les émotions firent tomber un grain de sable
En l’honneur d’une espèce qui trop souvent en oublie la valeur
Car rien n’est plus inestimable que ce qui ne peut être estimé par la création»

Ainsi les géants furent condamnés à porter un masque de pierre indéchiffrable où ne pouvait se lire la tristesse l’amour ou la colère. Et depuis toujours ces créatures dépourvues d’espoir s’accrochent au texte sacré, s’accordant à la parole divine, bâtissant des temples, protégeant la nature, et assurant la pérennité du petit peuple sans demander son reste, car nul ne devait remettre en question la volonté divine. Mais sans doute les géants ignoraient-ils que ce sentiment qu’ils ressentaient n’était autre que la tristesse et que la venue de la petite fille avait éveillé en eux quelque chose de tout à fait nouveau, l’espoir. Les visages abandonnaient leur rigidité pour de discrets sourires et froncements de sourcils. Les yeux d’un géant ne seraient jamais tels que ceux d’un humain, mais ils paraissaient désormais être plus que des creux dans la pierre, leur bouche ondulait selon leur pensée et n’avait plus rien d’un simple sillon.
On fit fabriquer des bougies, afin d’éclairer les immenses allées et salles, on apprit à jouer, à danser et même à chanter. Aux côtés des peintures de paysages, de Dieux et d’animaux se trouvaient désormais des géants, aux grands sourires, portant dans leurs mains le feu sacré apporté par la petite fille, symbole de la découverte du feu intérieur, celui qui réchauffe notre cœur et le fait vibrer de passion.
La fille ne retrouva jamais les siens, bien qu’elle souhaita plus d’une fois le faire. Les visages des siens et leur compagnie devinrent des spectres lointains, perdus dans une brume semblable à celle qui se jouait de notre vue le long des escaliers partant du monde des humains au domaine des géants. Avec l’aide de l’un d’entre eux elle aurait pu les franchir, mais elle en vint à concevoir ce pont comme une faille sans fond qui hanta ses rêves durant des années, la guidant parfois jusqu’aux portes de la folie, avant de se perdre. Considérée comme une déesse parmi les mortels, elle avait ô combien contribué à l’épanouissement du cœur des géants, et elle avait pris goût à sa vie dans les montagnes. Certes, même s’ils s’étaient éveillés aux émotions, les géants n’étaient en rien semblables aux humains, leurs chansons étaient longues, douces, et nulle parole ne venaient les encombrer. Elles lui paraissaient venir d’un autre monde, une simple mélodie fredonnée pouvait vous faire jaillir des larmes, car la musique s’insinuait en vous, et telle une main jouant d’un instrument, elle faisait vibrer les cordes de votre cœur pour laisser parler les sentiments.
Et cela, elle ne le trouvait pas chez les siens, dont les cœurs, chargés d’amour et d’espoir, comprenaient aussi la convoitise et le ressentiment, et elle n’était hélas pas différente. Mais vivre aux côtés de telles créatures fabuleuses ne laisserait personne indifférent, et peut être viendra un jour où les humains écouteront la mélodie du cœur des géants.

Petit mot de la fin:
Cela fait peu de temps que j’écrit, ou du moins que j’essaie. J’ai une pauvre expérience malgré mon goût pour la lecture et l’invention de mondes et d’histoires.
Pour celle-ci, je me suis très fortement inspirée de cette musique tirée du Mmo Wow : https://www.youtube.com/watch?v=yxkHE7W4qGY
Elle vient d’un « raid » que je n’ai pu faire qu’une fois quand j’avais 11 ans, n’ayant pas eu la chance d’y retourner depuis, j’en garde toutefois un souvenir fabuleux, je n’ai pas cherché à le redécouvrir pour l’écriture de cette histoire, simplement à inventer un monde à partir de maigres souvenirs, et cela n’a sans doute rien à voir, finalement !

J’espère que vous apprécierez votre lecture, malgré mes erreurs, sans doute nombreuses.

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