D’abord, il y eu la partie simple. Léa descendit au niveau du sol et se mêla à la foule d’Epsilon-3, en profitant d’une rotation de personnel. La masse épuisée se traînait, elle pesta en silence, mais ils lui offraient un premier couvert contre les caméras. Elle se coula dans le flux et pris place dans un siège, sous un alias que Malékith lui avait fourni une semaine auparavant. Le métro sentait la sueur et un faible relent de vomi que les robots de nettoyage n’arrivaient pas à éliminer. Par facilité, elle s’était glissé parmi des cadres de faible grade, travail de bureau. Leurs yeux fatigués parcouraient des livres ou des écrans. Dans d’autres wagons, les mineurs, le bas de la chaîne alimentaire, n’avaient plus la force de lire à cette heure. Elle ouvrit un bouquin papier et baissa la tête.

Arrivée à Gamma-1, elle suivit encore la foule et bifurqua vers des toilettes publiques. L’odeur rance était plus forte, les tâches plus manifestes. Les arcologies Gamma servaient essentiellement comme quartiers d’habitation, et n’étaient revendiquées par personne au Directoire. Personne ne se pressait non plus pour faire le ménage. Elle entra dans une cabine et essaya de ne pas faire attention à l’état de la cuvette.

Les choses sérieuses commençaient ici. D’abord les cheveux. Elle se maudit de les avoir teint la veille, mais elle ne supportait plus ses fils blancs. La capuche de son sweat informe aux couleurs d’une université américaine suffirait. Puis son visage, elle chaussa sa paire de lunettes. Les receleurs des sous-sols utilisaient des LED infrarouges pour voiler les caméras, mais elle avait mieux. Le jeu de fibres optiques tissées dans les branches allait projeter sur son visage l’apparence d’une autre femme, celle de sa carte d’identité. Il faudrait plusieurs heures au système pour comprendre que cette personne avait quitté la ville deux mois auparavant. D’ici là, Léa aurait encore changé d’apparence.

Elle se replongea dans la masse pour atteindre une écoutille menant aux fondations. À partir d’ici, elle entrait en zone protégée, mais son alias avait l’accréditation d’une ingénieure en matériaux de construction. Peu de patrouilles, pas de surveillance. Et des escaliers rouillés qui grinçaient sous ses pieds. Ils s’enroulaient autour de piliers colossaux en béton armés, larges comme des navires de guerre. Une fois en bas, elle arriva devant un trou découpé à la foreuse à plasma dans le mur. Elle entra.

Les canons de deux pistolets-mitrailleurs l’accueillirent, elle leva les bras et retira lentement ses lunettes. Les gardes étaient deux grosses brutes conçues sur le même modèle, chauves et bardés de blindage épidermique sur les bras et le torse. Le plus petit des deux s’avança pour la fouiller.

« – T’es en retard.

– La discrétion, tu connais ? Allez, abrège.

– Pressée de le voir ? Il est pas content, t’sais. » Lança le plus grand.

Elle leva les yeux en réponse. Le Loup n’était pas content, et alors ? Si jamais il lui prenait l’envie de la descendre, il ne survivrait pas assez longtemps pour en profiter. Elle s’en était assuré, comme à chaque fois qu’elle descendait sous terre. Satisfaits, les deux types la menèrent le long d’un étroit couloir qui débouchait sur une large cavité naturelle. Les parois étaient crénelées de zébrures faites par les premières foreuses, pour extraire le gros de la météorite Kleiss-Sedan et faire les premiers tests sur la stélithe. À bien des égards, cet endroit était historique. C’est ici qu’avait débuté la quatrième révolution industrielle, un âge où le développement irrépressible se mêlait au respect des écosystèmes, où l’humain ne saturait plus les eaux de déchets toxiques et les airs de gaz empoisonné. Jolis discours de propagande. Mais comme ils ne mangeaient pas là où ils chiaient, les maîtres de la Cidade n’avaient pas osé élever leurs tours au-dessus du trou qu’ils avaient creusé dans la glace de l’Antarctique. Ils s’étaient contenté de recouvrir leurs méfaits de quartiers d’habitation, de populations sacrifiables. Ceux qui devenaient inutiles à leurs projets tombaient ici, sous l’autorité du Loup.

Des groupes se rassemblaient autour de foyers de pierres empilées. D’autres se pressaient vers des comptoirs en bois de récupération. On sentait une activité vibrante et chaleureuse, à l’opposé de la torpeur de la surface. Les voix, les accents et les langues se répondaient, anglais et mandarin, quelques syllabes d’arabe et de français absorbées au vol. Elle se surpris à déchiffrer les dernières, cela faisait si longtemps qu’elle n’avait pas pu exercer sa langue maternelle. Des enfants se pressaient autour de ses jambes, curieux de voir leur visiteuse. Les gardes les balayèrent d’un aboiement, puis la firent grimper des marches polies par le temps et la découpe inégale. La porte en haut semblait mal ajustée, un sas biométrique encastré de force dans la roche. Ils la laissèrent là.

Si l’extérieur avait des airs de cour des miracles, cette pièce ressemblait beaucoup àsa salle de commande d’Epsilon. On y avait descendu autant matériel et de périphériques qu’on pouvait en caser. Au centre, installé dans un siège fixé au sol, un homme l’attendait.

« – Et c’est ainsi que vint la furie. Elle posa son voile sur les siens, elle mena la colère en leurs coeurs, et ils la suivirent. Et tous ceux qui la suivirent furent damnés pour les leurs, assaillis par le regret et voués à l’oubli. »

Voix claire d’orateur, anglais neutre et sans accent d’école internationale.

« – Tu cites Davian, maintenant ?

– Il a eu sa bonne époque.

– Ouais. Jusque dans les années 30. Ensuite il est devenu catho.

– C’est sûr que c’était pas l’idée du siècle… »

Il appuya sur un bouton pour faire se retourner le siège. Comme à chaque fois, Léa réprima un sursaut. Le visage du Loup était un pur produit des expérimentations sur les identités de synthèse. Il s’était fait remplacer la peau par un caméléochrome dont il pouvait changer le taux de mélanine. Pour le moment, il restait sur un blanc européen standard, facile à maintenir. Ses iris étaient dépigmentés, une teinte lacustre, perturbante. Et il y avait quelque chose dans la forme de sa mâchoire et de ses pommettes qui sonnait faux.

« – Qu’est-ce que je vais faire de toi, Fontaine ?

– Tu vas me filer un flingue.

– Pardon ? »

Il éclata d’un rire forcé et se leva pour aller vers une armoire sur le mur de droite. Il se servit un verre de cette piquette que les habitants des caves distillaient en quantité industrielle, puis se retourna vers elle. Sans lui proposer un verre.

« – Remonte un peu. Tu mets mon organisation dans l’embarras, tu mets mon peuple en danger, et ensuite tu viens me demander un flingue ?

– J’ai besoin de quelque chose qui passera les détecteurs de métaux en restant opérationnel. Il me faudra une lame aussi.

– Si je te la plantais dans le ventre ? C’est tout ce que tu mérites.

– Ce serait stupide, tu peux me croire. Si tu veux protéger ces gens, je suis ta meilleure option. »

Léa attaquait direct, sans laisser au Loup le temps de se reprendre. Seule manière de garder la main. Sinon, il allait réfléchir et se dégonfler. Pour l’instant, c’était le creux de la vague. Le moment où il paraissait tout sauf emballé.

« -Faut redescendre sur terre là. T’es rien pour eux, t’es personne. T’as rien à nous apporter, sinon des emmerdes. On arrête les frais et on coupe les liens.

– Quand tu quittes la piste, la danse continue, Loup. Tu sais ça.

– C’est à dire ?

– Regarde. »

Elle sortit de sa poche un bloc mémoire qu’elle avait escamoté au bureau avant de partir et le jeta vers lui. Il l’attrapa avec une vivacité inattendue. Il le tint entre ses doigts avec un regard mauvais, comme un insecte un peu répugnant qui serait remonté par la bonde de sa douche.

« – Tu peux y aller, c’est propre et en clair. »

Pendant que le Loup lisait la retranscription de la réunion, Léa se servit le verre auquel elle n’avait pas eu le droit, et fit le tour du propriétaire. Comme à chaque fois, elle se demandait qui l’avait précédé ici. Le Loup avait des accointances à tous les niveaux de la ville. Probable que ses adversaires connaissaient le chemin aussi bien qu’elle, on disait d’ailleurs que le fils Diamond passait parfois dans le coin. Pour ce qu’elle en savait, les deals étaient réglos, elle n’avait jamais eu à se plaindre. Mais là, c’était le gros coup. On ne parlait plus de petits jeux de pouvoir, mais de redistribuer toutes les cartes. Pas sûr que le Loup suive cette fois-ci, alors elle avait ramené le texte brut. Pour qu’il comprenne la teneur de la menace.

Vu la tronche qu’il tirait, ça tournait pas trop mal.

« – T’as une clope ?

– J’ai arrêté ya 15 ans.

– Ouais. Moi aussi. »

Il marcha vers la porte et frappa la commande d’un coup de point pour gueuler vers l’extérieur.

« – Max ! Trouve-moi des clopes.

– Le techos a dit que c’était pas bon pour le matériel, chef.

– On s’en branle. »

Il revint avec trois Kool tâchées de sueur et s’adossa au meuble, à côté de Léa.

« – Bon, c’est quoi le plan ?

– Marcus veut se faire son cousin.

– Si t’es là, c’est qu’il veut que tu t’en charges.

– D’où le flingue.

– Et après ? Pour Marcus lui-même, qu’est-ce que tu prévois ? »

Léa haussa les épaules et détourna la tête pour se protéger de la fumée, en fronçant le nez. Elle en avait marre que tout le monde fume autour d’elle.

« – Je sais pas. Je trouverai, il est assez prévisible.

– Pour ce que ça vaut, je préfère que ce soit toi qui l’emporte. T’es une emmerdeuse, mais Marcus est un vrai con. Cette ville va s’effondrer s’il en prend le contrôle.

– Merci, je suppose. Alors, tu as ce dont j’ai besoin ?

– Suis-moi. »

Il la mena dans une galerie qui traversait plusieurs cavernes successives, chacune de plus en plus petite. Ces zones-ci étaient réservées à son organisation, l’activité était ordonnée, silencieuse, d’une efficacité qu’on obtenait par la hiérarchie. Un point en faveur d’une expérience militaire, en ce qui concernait le passé du Loup. Difficile de trouver la moindre information fiable au sujet d’un type qui pouvait changer de visage en dix minutes, qui ne laissait jamais d’empreintes digitales ou génétiques. Il vous salissait les doigts au gel neutralisant quand vous lui serriez la main.

Ils s’arrêtèrent pour laisser passer un groupe, deux types en traînaient un troisième par les bras vers la sortie. Son visage était en sang, sa mâchoire faisait un angle bizarre avec le reste, de même que son avant-bras droit. Le Loup le regarda passer avec un sourire gêné.

« – Désolé. Les affaires, tu sais ce que c’est.

– T’as une manière plutôt barbare de faire des affaires.

– Tu te crois bien placée pour me faire la leçon ? »

Léa repensa à certaines de ses opérations passées et dut bien admettre qu’il avait raison. Elle avait de la boue dans les canalisations, et un jour elle devrait payer pour ça. Mais même si c’était par égoïsme, elle avait trouvé le moyen d’alléger un peu sa dette. Si elle pouvait empêcher la Cidade de se transformer en enfer technocratique… Fallait être réaliste, ça n’effacerait pas l’ardoise. Ça la rendrait seulement plus supportable.

Dans une petite caverne au fond des souterrains, des caisses en bois clouées les attendaient. Comme à chaque fois, Léa les regarda d’un œil désabusé. Pendant que ses agents parcouraient la ville équipés de matraques électriques, les gangs locaux faisaient transiter les chargements d’armes lourdes qu’elle était sensée intercepter. Et comme tout le monde, elle en était réduite à contacter ceux qu’elle devait combattre pour se fournir en matériel. Si c’était pas ironique… Le Loup ouvrit au pied de biche l’une des caisses et en sortit une boîte en carton recouverte d’idéogrammes.

« – Le T67 Crotale, de chez Norinco. Les services secrets chinois l’ont fait développer pour les assassinats en milieux surveillés. C’est ce dont tu as besoin je crois.

– Qu’est-ce qu’il a de spécial ?

– Toutes les pièces ont été imprimées en plastique, et traitées pour tromper les détecteurs. Chargeurs de dix cartouches et silencieux dans la boîte. Selon la notice, tu peux vider un chargeur complet en rafale sans l’endommager, mais je ne te le conseille pas. Faudrait pas qu’il te fonde dans la main. »

Elle sortit l’arme de sa boîte et la soupesa. Le canon était court, la poignée douce au toucher, un peu trop petite. Elle devrait faire gaffe à ce qu’il ne lui glisse pas des mains. Dans d’autres circonstances, elle aurait préféré compter sur son flécheur électromagnétique, plus précis, plus puissant, plus intime. Mais elle ne pourrait pas cette fois, malheureusement.

« – Ça fera l’affaire. Et pour les munitions ?

– Des 9mm à fragmentation, en céramique haute densité. Les étuis sont aussi en plastique et la détonation se fait par piézoélectricité. Pareil, indétectable. J’ai des couteaux fabriqués dans le même matériau, comme tu me l’as demandé.

– Parfait. Tu me mettras deux chargeurs de rechange, on sait jamais. »

Dans certaines circonstances, Léa savait qu’il valait mieux cribler son adversaire de balles que faire mouche à chaque coup. Des circonstances sinistres, en général.

« – Il reste la question du paiement.

– Virement par Singapour, comme la dernière fois ? »

Le Loup secoua lentement la tête, presque à regret.

« – C’est pas une petite vengeance personnelle là. Si tu veux que je t’aide à abattre James Diamond, il va falloir mettre du sérieux sur la table. »

Léa ponctua cette requête du claquement sec du chargeur dans la crosse.

« – Tu te sens pousser des ailes ?

– Tu suis ou tu passes, c’est toi qui voit.

– Bon, accouche, qu’est-ce que tu veux ?

– La commission d’attribution des espaces de stockage, tu connais ? »

Elle croisa les bras, l’arme dans une main et sa cigarette électronique dans l’autre. Il lui donnait envie de fumer ce con.

« – C’est pas le meilleur moment de ma semaine, pour tout te dire. »

Lorsque la Cidade avait été construite, ses bâtisseurs avaient décidé de mutualiser les entrepôts, dans l’idée d’occuper au mieux l’esace disponible. La pratique avait perduré, largement automatisée. Mais les conflits constants au sein du Directoire menaient à des foires d’empoigne, tout le monde voulait la place, et couper les ressources des autres. Léa passait des heures à défendre la position de la EagleEye dans des conflits que le système informatique ne pouvait pas gérer. Rien de plus chiant.

« – Je veux que tu accèdes au serveur d’attribution et que tu y installes un programme que je vais te donner. C’est ça, mon prix.

– Il fait quoi, ton programme ?

– Il va ouvrir une porte dérobée dans le système, mes gars pourront se balader comme ils voudront. Comme ça, on aura plus à payer vos vigiles pour nous ouvrir les portes. Vu le bordel que préparent tes patrons, ça tombe à pic. »

Léa laissa échapper un sifflement dramatiquement impressionné.

« – Ouais, t’es en plein trip là. Tu sais que ce que tu me demandes, ça s’appelle de l’espionnage industriel. Si je me fais choper, j’aurais de la chance de juste me faire virer.

– Par contre, deux meurtres en deux semaines, ça passe. Un détail.

– Ce sont des concurrents, je pourrais m’arranger.

– Des conneries. »

Elle pointa l’arme sur le Loup. Maintenant qu’elle était chargée, l’équilibre était meilleur, comme une épée de duelliste. Le silencieux fausserait un peu la donne, mais ça resterait jouable.

« – Mon boulot ce serait de te neutraliser, aussi.

– C’est sûr. Et pour ça, tu as besoin de matériel. Sauf que là-haut, vous vous méfiez tellement les uns des autres que vous ne vous laissez même pas porter des armes. Et vous respectez si peu vos propres règles que tout le monde vient poser son cul sur le caillou où tu te trouves pour acheter ma marchandise. Une marchandise que je me procure en payant vos propres gars parce que vous leurs filez un salaire de merde. »

Il jeta les deux chargeurs sur une caisse avec une rage nouvelle. Le temps des politesses était passé.

« – Alors bordel, Fontaine, t’as passé l’âge de jouer les vierges effarouchées. Fais ce que je te demande ! »

Elle le laissa se calmer, reprendre ses esprit, et en profita pour examiner la situation. Sur un plateau de la balance, il y avait sa fidélité pour une organisation qui l’avait sortie de prison, qui lui avait trouvé un boulot, une direction. La EagleEye avait occupé toute la seconde moitié de sa vie, trente années de service diligent et de loyauté. Les ordres avaient été parfois terribles, mais la société ne l’avait jamais laissée tomber. On pouvait dire ce qu’on voulait sur la EagleEye, mais elle savait protéger les siens.

Mais de l’autre côté, il y avait Nyobe et Iridia. Ainsi que toutes les futures victimes de la bête aveugle pour laquelle elle travaillait.

Dans ces conditions, la trahison se justifiait.

« – Ton programme, c’est du correct ? Ça résistera à un examen approfondi ?

– Un peu ouais. C’est un allemand qui me l’a fait, un super artiste. Ce truc apprend à se cacher, il a dit, il précède le type ira le chercher. Une fois installé, il se copie partout. Pour le déplomber, faudrait changer tous les disques durs.

– Alors je marche. »

Il leva les bras avec un grand sourire, comme un prestidigitateur fier de son dernier tour. Puis il sortit d’une autre caisse un couteau rangé dans un étuis de chasseur en cuir marron. À vue de nez, il faisait bien trente-cinq centimètres de long.

« – Je te mets tout ça dans un petit sac en plastique ?

– Non, je vais prendre le service livraison. Je posterai le point de dépôt sur le même forum que la dernière fois.

– Alors il ne me reste plus qu’à te souhaiter bonne chance. Je ne vais pas te rappeler ce qui adviendra si tu ne tiens pas ta part du marché, je t’épargne les menaces de circonstance.

– Ce serait cliché. »

Le Loup acquiesça, et lui tendit sa main suintante de gel neutralisant, et elle la lui serra. Fort, pour sceller sa décision.

« – C’est toujours un plaisir de faire des affaires avec vous, madame la chef de la sécurité.

– Plaisir partagé. »

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