Au bout d’une heure de marche, les explorateurs eurent la satisfaction de voir la lumière se faire plus forte. Une sortie se trouvait à proximité. Ils hâtèrent le pas et, en effet, une délicieuse sensation d’air frais leur remonta le moral. Se dépêchant de quitter ces souterrains inhospitaliers, ils s’extirpèrent d’une grotte à moitié effondrée pour arriver au lac de Bious Artigues.

Cependant, l’air semblait différent, plus léger, plus humide, et l’on sentait qu’une brume légère se formait. Au moment où ils se retournèrent vers le tunnel, ils constatèrent qu’il avait complètement disparu. Nulle trace de son existence. Ils crurent avoir rêvé, simplement tourné en rond dans les souterrains pour revenir à leur point de départ. C’est ce qu’ils songèrent pendant quelques instants avant de regarder leur environnement et comprendre que, décidément, rien n’était simple.

Premier indice ? Une aurore boréale émeraude marbrait le ciel dans lequel un soleil safrané annonçait la fin d’une journée qui était passée anormalement vite. Ils en restèrent bouche bée tous les cinq, ce qui leur permit de déceler le second indice. Il n’y avait pas un bruit. Pas un grillon, pas un oiseau, rien. Un silence inquiétant, un silence attentif.
— On est où là ? demanda Ethan.
— Si seulement je le savais, soupira Gabriel. J’ai envie de dire « un autre lac », mais j’ai bien peur que ce soit plus compliqué. Aucune chance que l’on voit une lumière pareille en France, et à cette saison encore moins.
— Au Pôle Nord ? Ce serait possible ?
— Même pas.
— Les théories ne nous mèneront nulle part, trancha Aymeric. Nous sommes dans un endroit inconnu, dans tous les sens du terme, et la nuit tombe. Si on peut appeler ça une nuit. Vous vous souvenez de ce qu’il s’est passé hier soir ?
— Tu penses qu’on va faire une mauvaise rencontre ? Attends, tu crois c’est LE lac ? Celui de la lettre ? s’emballa Gabriel.
— Tout ce que j’en pense, c’est qu’on n’en sait rien et que nous devrions nous préparer à tout.
— Attends-toi à l’inattendu ? cita Ethan.
— En résumé, oui, conclut Aymeric.

Vincent tira sur la manche d’Ethan et lui murmura son incompréhension de la situation et du débat qui s’était déroulé. Il tremblait de tous ses membres et regardait le jeune geek avec de grands yeux effrayés. Ne pouvant demander la permission de Gabriel sans créer un nouveau malaise, Ethan s’aventura à expliquer leur intérêt pour le lac. Il évita toutefois de s’étendre sur l’incongruité de la lettre d’Ainara, mais confessa que leur rendez-vous était avec la mère de Gabriel.

Vincent décela les zones d’ombres qu’Ethan, mauvais baratineur, laissait dans son récit, mais parut rassuré.

Le groupe s’approcha du lac et examina les lieux avec attention. Ethan plongea les mains dans l’eau et la goûta. Elle était fraîche, désaltérante et n’avait rien d’inhabituel. Les montagnes alentour étaient positionnées de la même manière que la veille, Gabriel sortit sa carte et tenta de prendre des repères. Qu’il retrouva.
— Pour ce que j’en comprends, on est au même endroit, déclara-t-il. Ce qui voudrait dire qu’en prenant la direction du sud, on irait vers le pont. Mais pas de nuit.
— Tu veux dormir ici ? grimaça Maeder.
— C’est de loin le plus raisonnable.
— Dans un endroit inconnu après la rencontre qu’on vient de faire ? Raisonnable n’est pas tout à fait le terme que j’emploierai, protesta la jeune femme.
— Tu as peur d’une nuit à la belle étoile ? demanda Gabriel avec un sourire provocateur.

Maeder étrécit les yeux et s’approcha du mécréant qui osait la narguer.
— Peut-être que je me méfie moins des créatures de la nuit que d’un homme qui me regarderait dormir. Moi, une faible femme sans défense face aux plus bas instincts masculins.
— Une faible femme, toi ? Depuis quand ? s’insurgea Gabriel.
— Ah, je note que tu ne réponds rien sur les plus bas instincts, mon petit Gaby.
— Attends, tu me connais. Je ne suis pas comme ça.
— Qu’est-ce que j’en sais, tu es un mec, après tout.
— Tu sais que jamais je ne te ferai de mal ! protesta-t-il.

Maeder s’approcha encore et se mit sur la pointe des pieds.
— Idiot, lui murmura-t-elle à l’oreille.

Elle lui fit un clin d’œil et partit préparer le camp avec les autres, laissant Gabriel se fustiger de s’être fait piéger une nouvelle fois. Cette fois-ci, la proposition de tours de garde d’Ethan ne fit rire personne. Toute à sa bravade, Maeder prit le premier tour de deux heures pour que les garçons puissent se reposer, c’est qu’ils devaient être fatigués, les pauvres.

Vincent fut dispensé de cette corvée. Ses blessures étaient encore fraîches et la récupération devait être sa seule préoccupation.

Gabriel se tourna encore et encore dans son sac de couchage, mais parvint finalement à trouver les bras de Morphée. Qui ne fut pas tendre avec lui. Il rêva qu’il était sur un promontoire rocheux, surplombant un vide abyssal empli de flammes infernales. La chaleur était à la limite du supportable. Tout autour de lui, il ne voyait que murs de roches brûlantes. Face à lui, à plusieurs dizaines de mètres, se trouvaient l’autre bord du gouffre et sa mère. Elle tendait la main vers lui, avec un sourire narquois, et lui faisait signe de venir.

Gabriel voulut protester, mais les mots ne sortaient pas de sa bouche. Jamais il ne pourrait franchir une telle distance, il mourrait à coup sûr. Mais, invariablement, Ainara lui demandait de le faire.

Il secouait la tête, incrédule devant cette impossibilité matérielle. Aucun être humain n’en était capable. À peine pensa-t-il cela, qu’il sentit son poids diminuer et tout son corps se faire aussi léger qu’une plume. Il sautilla sur place et fut impressionné par la détente phénoménale dont il disposait à présent. Il leva les yeux vers sa mère qui lui souriait et lui tendait les bras à présent. Gabriel s’élança et chuta comme une pierre pour s’enfoncer dans les flammes.

Il s’éveilla en sueur, les mains encore brûlantes. La lune était masquée par une vraie purée de pois et il y voyait à peine, mais il aurait juré que ses paumes rougeoyaient. Il se prit la tête entre les mains quelques instants avant de regarder autour de lui. Aymeric, éveillé et lucide, se tenait là et l’examinait d’un air inquiet. Gabriel tenta de se rappeler quel était son tour de garde pour estimer l’heure qu’il pouvait être, mais en vain.

Ethan émergea en grognant et secoua sa tignasse comme pour en faire tomber quelque chose. Maeder, quant à elle, était assise droite comme un I et regardait dans le vide, choquée, alors que Vincent dormait toujours.

Ils n’eurent même pas le temps de confronter leurs expériences nocturnes qu’une silhouette fit son apparition près d’eux. Une jeune femme élancée aux longs cheveux bruns noués en une queue de cheval se trouvait en plein milieu de leur camp improvisé, sans que personne ne l’ait vue approcher. Court vêtue, elle exhibait de longues jambes fuselées que les garçons auraient bien plus appréciées s’ils ne voyaient pas au travers.
— Là, c’est vraiment pas le moment, gronda Gabriel. Je commence à avoir ma dose de surnaturel.
— Tu m’as l’air bien ronchon, mon grand. Est-ce une façon de parler à une dame ? énonça le fantôme d’une voix mélodieuse, avec un accent slave prononcé.
— Le grand n’est pas d’humeur. Mais vraiment pas. Qui que vous soyez, fantôme, esprit, dites-nous ce que vous voulez et foutez le camp.
— Tu crois être en position de me donner des ordres ? Mon grand.

Gabriel se leva et s’avança de manière menaçante vers l’apparition. Il sentait les regards interloqués de ses camarades, peu habitués à une telle démonstration d’agressivité de sa part, mais n’en avait cure. Et l’inefficacité de son comportement l’énervait encore davantage.
— Allez-vous-en !
— Vous n’avez rien à faire ici, tous autant que vous êtes, déclara la revenante. Vous allez prendre vos affaires et retourner de l’autre côté, sans tarder.
— Et si on ne veut pas ? répliqua Gabriel.
— Alors je vais vous le faire regretter. Croyez-vous que de petits humains ignorants peuvent quelque chose contre moi ?
— Ne pensez pas une seconde que nous allons nous laisser faire, intervint Aymeric.
— J’aimerai bien te… voir… essayer, bredouilla-t-elle en perdant sa contenance mot après mot.

À la surprise générale, la jeune femme fantômatique se décomposait en regardant Aymeric. Elle perdait sa prestance et sa morgue. Elle le dévisageait et paraissait chercher quelque chose.
— Toi… je te connais.

Aymeric l’examina en retour d’un air pensif.
— Non, vous vous trompez.
— Ne te laisse pas avoir, c’est une manœuvre de déstabilisation et rien d’autre, siffla Gabriel entre ses dents.
— J’ai trouvé ! Tu es Aymeric. Je m’appelle Suzan, tu me remets ? Tu as bien grandi, reprit-elle d’un air appréciateur.

La perplexité changea de camp, Gabriel se prit la tête entre les mains.
— C’est officiel, je suis définitivement perdu. Aymeric ?
— Non… je ne me souviens pas.
— Tu avais treize ou quatorze ans, tu traînais avec ce taré de Stefan et nous nous sommes vus plusieurs fois. Je n’ai pas changé moi, je suis morte peu de temps après notre dernière rencontre, laissa-t-elle échapper avec regrets.
— En plein dans la Période, murmura Ethan.
— Tu es fou d’être venu ici ! Tu as de la chance que je sois la première à t’avoir trouvé. D’autres sont beaucoup moins amicaux que moi.
— Vous êtes amicale, là ? demanda Gabriel avec aigreur.
— Il est bien nerveux ton copain, dis-moi. Alors, tu me reconnais maintenant, n’est-ce pas ?

Aymeric gardait les sourcils froncés et faisait des efforts de concentration importants tout en fixant Suzan. Le mensonge n’était déjà pas sa tasse de thé, mais même un enfant aurait compris à son attitude qu’il ne savait pas du tout à qui il avait affaire.
— Je voudrai bien repartir d’ici, mais je ne sais pas comment faire. Et d’ailleurs, quel est cet « ici » ? demanda Aymeric.
— Tu ne réponds pas à ma question. Comment peux-tu ne pas me reconnaître ? s’énerva Suzan.

La revenante se rapprocha de lui, et tendit la main vers sa joue. Aymeric esquissa un mouvement de recul, et le fantôme n’alla pas plus loin. Elle planta son regard dans le sien et le silence se fit pendant de longues minutes.

Gabriel était tendu comme un arc, mais restait coi, Maeder se tenait en retrait, les sourcils froncés, en lui jetant de fréquents coups d’œil. Ethan avait, quant à lui, prit position auprès de Vincent qui essayait de disparaître sous son sac de couchage.

La revenante prit enfin la parole.
— Je vois. Tu n’es pas près de t’en souvenir… Quel gâchis.
— Mais qui êtes-vous ? interrompit Ethan, d’une voix vibrante de curiosité. Où sommes-nous ? Qui vous a tuée ? Et y a beaucoup de fantômes comme ça ? C’est le même lac que Bious Artigues ? Oh, j’ai tellement de questions. Ah, et aussi ! Vous connaissez peut-être Ainara, on la cherche !

À la mention du nom de la mère de Gabriel, le fantôme se retourna vers Ethan, les traits déformés par la rage, et se mit à hurler.
— Si je connais Ainara ? Si je connais Ainara ?!! Vous êtes avec elle, j’aurai dû m’en douter depuis le début. La garce n’a jamais mentionné que je devais éviter de porter atteinte à ses alliés, je vais lui faire regretter de ne pas avoir mieux choisi ses mots !

À mesure qu’elle criait sur Ethan, son visage changeait. Des ecchymoses apparaissaient sur ses joues et ses tempes, des empreintes de mains violacées faisaient jour autour de son cou et son œil gauche s’injectait de sang. Elle se jeta sur l’imprudent bavard qui eut à peine le temps de faire un bond de côté avant de s’étaler au sol, tandis que Vincent hurlait de terreur.

Maeder ramassa une pierre, la jeta de toutes ses forces et fulmina en la voyant traverser Suzan de part en part sans lui faire le moindre dommage. Aymeric prit le lourd bâton qu’il avait conservé depuis la veille et s’approcha du fantôme qui le laissa porter un coup tout aussi inefficace que la précédente tentative. Suzan sourit et le gifla, laissant une trace bleutée sur sa joue. Aymeric se fendit d’un coup de pied circulaire qui ne rencontra que le vent et il reçut une deuxième claque.
— Je suis là, c’est moi que tu veux, cria Gabriel. Ainara est ma mère, sale traînée, tu veux lui porter atteinte ? Viens ! Attaque-moi, je t’attends !

Suzan se détourna de son opposant et tout son corps changea à son tour, faisant apparaître les marques d’un violent passage à tabac.
— Le fils d’Ainara ? Oh oui, toi, je vais te tuer. Et je vais bien prendre mon temps, fais-moi confiance.

Gabriel mit les bras en croix et l’appela.
— Alors, qu’attends-tu ? Tu parles, tu parles, viens donc.

L’esprit de ce qui fut Suzan avança à toute vitesse et mit ses mains autour du cou de sa victime. Gabriel lui agrippa les poignets et resserra sa prise de toutes ses forces.
— Gaby peut la toucher ! s’exclama Maeder. Frappez-la tant que vous pouvez !

Aymeric mit toutes ses forces dans son arme improvisée et eut l’immense satisfaction d’entendre le bruit sourd d’un bâton contre un corps solide. Suzan lâcha Gabriel et se tint le flanc, surprise.
— Déjà fini ? Je suis encore debout, déclama Gabriel.
— Vous êtes des petits malins, mais vous ne m’aurez pas une deuxième fois.

Tout le monde garda ses distances, personne n’osant prendre l’initiative de la prochaine attaque. Aymeric restait en garde, Ethan en arrière et Gabriel cherchait toujours à diriger les coups vers lui. Maeder, cependant, avait fermé les yeux et joignait les mains devant elle. Vincent s’était carapaté, loin de la bataille.

Suzan brisa le statu quo en se jetant sur Ethan. Le jeune geek eut un mouvement instinctif de recul, mais il serra les dents, resta sur place et ferma les yeux. Au dernier moment, Suzan avisa qu’Aymeric était près d’elle, prêt à frapper. Elle frôla Ethan, mais ne le toucha pas et le karatéka ne déclencha pas son attaque.
— Vous allez vous fatiguer avant moi, ricana Suzan. J’ai l’éternité devant moi.

Elle lança quelques feintes qui ne déjouèrent pas la vigilance d’Aymeric. Cependant, elle avait raison. Elle ne semblait pas ressentir la fatigue et les réflexes de ses adversaires humains s’amenuisaient.

Maeder n’avait toujours pas ouvert les yeux et ne se préoccupait pas le moins du monde de ce qu’il se passait autour d’elle. Des étincelles commencèrent à jaillir de ses mains jointes et se colorèrent de rouge. Suzan n’avait rien remarqué et continuait à harceler Ethan, sa victime de choix, qu’Aymeric protégeait sans faiblir.

Gabriel vit du coin de l’œil ce que son amie faisait et il se mit lui aussi à harceler Suzan en se jetant sur elle pour établir un contact et la rendre corporelle. Cette soudaine débauche d’énergie n’inquiéta pas son adversaire, bien au contraire, certaine que le jeune homme ne pourrait la maintenir très longtemps.

Au bout de plusieurs longues minutes, Gabriel était en nage. Suzan lui fit remarquer avec délectation que ses mouvements très ralentis ne présentaient plus guère de danger pour elle. Son sourire se figea au moment où sa poitrine se mit à briller d’une puissante lumière verte. Elle se tourna vers Maeder qui tenait entre ses mains une lueur rouge toute aussi forte.
— Mais qui êtes-vous à la fin ? s’exclama Suzan. Et comment faites-vous cela ?

La lumière verte quitta son sein et matérialisa un damier, orné de symboles celtiques, accompagné d’une petite bourse de cuir qui tombèrent au sol. Suzan regarda ces objets et leva les yeux vers Maeder, incrédule.
— Tu as peut-être le pouvoir nécessaire pour te connecter au Gwyddbwyll, mais certainement pas celui de l’utiliser, fillette, siffla-t-elle. Cependant, débarrasse-moi de tes encombrants copains et je t’apprendrai.
— Tu penses que je vais accepter de telles conditions, répondit Maeder avec une élocution laborieuse qui trahissait les intenses efforts qu’elle avait consentis. Dans tes rêves !

Suzan se pencha sur le damier, posa les mains autour et la lumière verte réapparut. Maeder gémit et tomba en arrière, sa propre lumière éteinte. Le fantôme absorba de nouveau ce qu’elle avait laissé échapper.
— Vous m’avez beaucoup diverti, tous les quatre et les distractions sont rares dans la région. Ce serait dommage de mettre fin à votre vie aussi tôt. Je vais vous laisser vivre encore un peu, pas certaine que vous m’en soyez reconnaissants bien longtemps, toutefois. À bientôt !

Sa silhouette s’évapora, laissant Gabriel et ses amis s’effondrer tout autant de soulagement que d’épuisement. Et le silence se fit.

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