I

Le sable et la terre se soulevaient avec force au passage de son hipparion. La monture atteignait ses limites et l’homme sur la selle le savait. Il osa jeter un regard par-dessus son épaule et distingua une trainée de poussière à environ cinquante mètres. Il était poursuivi depuis Arcadirt et il regrettait la situation. Il se nommait Arsan, un marchand d’épices et d’encens qui disposait d’une petite réputation ; probablement parce que certaines transactions avec des contrebandiers lui donnèrent des ailes ces derniers temps. D’habitude, il effectuait le trajet de la caravane depuis Tingis jusqu’à Arcadirt, deux grandes cités – états amatéens. C’est là qu’il vendait sa marchandise en gros sur les places du marché dédiées aux grandes transactions.
Qu’est-ce qui lui avait pris d’accepter un contrat avec une personne aussi peu recommandable que Medri le rat. Cet homme était connu pour son trafic de sucre. Au fil des années il avait constitué un réseau entre Arcadirt, Tingis et Tritonis. Il avait des hommes partout, même parmi les gardes qui faisaient payer la taxe de passage pour les marchandises. Le sucre était une denrée rare et précieuse, mais celui du « rat » restait beaucoup trop raffiné ; par ailleurs, on le reconnaissait comme trop mauvais pour la santé pour recevoir l’autorisation d’en faire le commerce. Les lois des cités amatéenes ne l’avaient pas arrêté et cela participa à son succès. Maintenant, le rat voulait sa peau et pour causes à peine sorties d’Arcadirt avec les marchandises. Sur la route pavée de granite qui partait à Tingis. Il se fit arrêter et la fouille révéla le sucre qu’il avait accepté de prendre avec lui pour un client de Medri.
Le « rat » fit appelle à sa clémence et demanda le remboursement d’une fortune pour la perte. Arsan ne pouvait que fuir, il ne pourrait jamais payer le malfrat.
Arsan galopa toute une après — midi sous la morsure du soleil avant de se voir talonné par les hommes du rat. Il força sur la bride pour aller plus vite, mais l’animal était hors d’haleine. L’hipparion menaçait de tomber après plusieurs heures de poursuites au galop.

Arsan devait réfléchir vite. Il pouvait se rendre en espérant avoir la vie sauf et une main en moins ou se battre. Mais son corps frêle et sa maitrise approximative du glaive lui assureraient un voyage rapide pour les ténèbres. Le marchand releva la tête, une forme se dessinait sur sa gauche. Il s’agissait de ruines, celle de Megdayur d’après ces connaissances. La plupart des gens évitent cette zone à cause des superstitions et des histoires de fantômes.
« Je n’ai pas vraiment le choix, les fantômes où me faire attraper par le rat », pensa Arsan en guidant sa monture dans une dernière course contre la mort.

Les poursuivants prenaient de l’avance. On pouvait voir leurs visages durs et déterminés. Leurs hauberts en cuir luisaient au soleil et les vêtements amples rouges qui les ceignaient leur donnaient un aspect démoniaque dans cette course de l’enfer.

Arsan arriva dans les ruines, l’hipparion tomba les deux pattes en avant et projeta son cavalier dans le sable. Il ne devait pas perdre de temps, il se releva pour trouver un endroit où se cacher. Il restait confiant sur le fait que ses poursuivants réfléchiraient avant de venir. Ils lui donnèrent raison, les hommes du rat s’arrêtèrent à la lisière des ruines, vociférant quelques
noires insultes en direction du marchand.
Toutefois, il ne s’agissait que d’une question de temps, Arsan savait qu’ils étaient loin de toute source d’eau. L’hipparion ne pourrait plus servir et la faim et la soif auraient raison de lui. Les hommes du « rat » pouvaient bien attendre là que le marchand supplie qu’on l’emmène.
Il profita néanmoins de ce répit pour explorer les ruines, à la recherche de nourriture ou de petits animaux à tuer pour le repas. Il prit le temps d’observer son nouvel environnement. Des piliers écroulés en pierre bleue lissée, des bâtiments sans toit, il se trouvait bien dans des ruines. Plusieurs structures étaient ensevelies sous le sable suggérant la présence d’une cité plus vaste que ce que laissait présagé ce qui restait. Il sentait aussi quelque chose d’étrange qui flottait dans les airs. Peut — être les fantômes des anciens temps qui observaient le mortel qui avait osé interrompre leur sommeil millénaire. Arsan esquissa un sourire pour se rassurer et continua sa recherche.
Malgré un examen minutieux, le marchand ne trouva rien à manger. Il décida au moins de faire un petit feu avec les brindilles trouvées çà et là qui à défaut de nourriture serviront de repas de fortune. Le ciel orangé laissa la place à une lune noire, les nuits dans le désert demeuraient froides et. Les hommes du « rat » allaient eux aussi camper estima Arsan. Il était aussi probable qu’un des malfrats partis chercher des renforts pour lui couper toutes les chances de retraite au lever du soleil. Tout cela formait un présage funeste pour le jeune amatéen.

Le marchand traina son corps fatigué à travers l’intérieur du seul bâtiment encore debout. Il observa la présence de gravure à moitié en miettes, ces ruines étaient vraiment anciennes. D’après les légendes, elle devait dater d’un âge antérieur au genre humain. À cette époque d’autres êtres parcouraient la terre et l’on disait qu’il venait des cieux. On les nommait les thuliens en référence à leur pays qui s’appelait d’après la tradition orale Thulia. Cette mystérieuse race aurait réduit en esclavage le peuple serpent des nagashites. Ils possédaient une magie qui dépassait l’entendement de toutes les races du monde. Cela faisait des éons qu’ils disparurent sans laisser de traces, mis à part les ruines et leurs artefacts incompréhensibles. Certaines personnes pouvaient utiliser leur magie et d’autres non. Arsan s’empara d’une petite bille dans sa sacoche en cuir.
_tafat, murmura le marchand. La bille grossit pour devenir une boule et dans un léger vrombissement l’objet flotta pour se placer près de son épaule et éclairer devant lui. Sur le sol en miette, il vit des morceaux de pierre qui cachaient à peine ce qui ressemblait à une ouverture. Personne n’osait visiter ces ruines, sauf les pilleurs les plus téméraires. Arsan avança et souleva les quelques pierres obstruant l’entré, un petit escalier étroit plongeait dans les ténèbres. Il n’avait pas le choix et puis autant en profiter se dit Arsan.

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