Vide et sèche, l’outre bâtait mollement le haut de la cuisse d’Ervim. Elle ne lui était plus d’aucune utilité, pas davantage que les sacs de peau qui pendaient tristement du barda de ses compagnons. Pourtant, tous les avaient gardés, comme un écho désespéré au rêve de les voir de nouveau pleins. De rêve pourtant, il n’était plus guère question. Les dernières gouttes d’eau avaient fini par s’épuiser plus de deux jours auparavant et sous le soleil écrasant, le cerveau embrumé et abruti de fatigue, chaque once d’énergie n’était dévolue qu’à un seul but : avancer, mètre par mètre, vers un but que plus aucun d’entre eux ne semblait en mesure de définir. Rebrousser chemin ne s’envisageait plus. La survie serait devant, ou elle ne serait pas.
Malgré l’épuisement, malgré la colère sourde qui le rongeait, Venid O’Kern ouvrait encore la marche, s’efforçant, sans y parvenir, de ne rien laisser paraître. Il se savait responsable de ce qui s’était passé. Aucun de ses compagnons n’avait émis le moindre reproche, tous sachant pertinemment que leurs invisibles ennemis auraient de toute façon trouvé le moyen de mettre leur plan à exécution. Il savait cela lui aussi, bien entendu, mais peu importait. C’était lui qui avait brisé le cercle, lui qui avait ouvert la brèche par laquelle leurs adversaires s’étaient glissés, lui qui avait fait de leur apparente victoire une amère défaite. Une défaite qui, si les choses continuaient ainsi, ne laisserait d’autre trace qu’une estafilade dans l’ego du Semi-Nain. Depuis l’attaque des charognards, le chemin qu’ils suivaient avait piqué droit vers l’est et ils avaient ainsi avalé plusieurs dizaines de lieues à un rythme soutenu. D’après les calculs d’Hordel, s’ils parvenaient à maintenir cette cadence, ils seraient en vue des portes de Karjan dans trois à quatre jours. Ils arriveraient sans doute à la petite halte caravanière à demi morts de soif, mais ils y arriveraient et O’Kern avait déjà prévu d’y passer ses premières heures allongé sous la cannelle d’un fût de bière.

Sous le soleil qui grimpait lentement vers son zénith, les voyageurs progressaient péniblement sur un aplat rocheux en léger dévers, qui serpentait sur le flanc d’une pente abrupte. Soudain, au détour d’un épaulement, un mur se dressa devant eux. Une falaise de schiste, haute de près de cent mètres, s’élevait telle la muraille d’une citadelle, rendant impossible toute progression à l’est. La sente qu’ils suivaient prenait un brusque coude plein nord et longeait le pied de la paroi, aussi loin que portait le regard. Au sud, s’ouvrait un brusque précipice, dont les profondeurs se perdaient dans les ténèbres.
Venid O’Kern s’arrêta à quelques centimètres de la paroi, effleurant la roche du doigt, comme s’il voulait être sûr que ses yeux ne lui jouaient pas des tours.
— C’était pas prévu au programme cette bouse, fini-t-il par lâcher en se grattant la tête ; son rêve d’un tonneau de bière mis en perce à son usage personnel venait d’en prendre un sérieux coup. Regardez-moi ça : lisse comme un cul d’Elfe et droit comme une trique de Nain !
Se tournant vers l’arbalétrier aux cheveux gris, il désigna le nord d’un coup de menton.
— Ersdal, file plus loin et tâche de te dégoter un point de vue pour voir sur combien de lieues y’a de la rocaille plantée à la verticale.
Le Semi-Elfe acquiesça et s’élança vers le nord, parcourant la roche d’un pied qui se voulait encore leste. Même lui semblait toutefois accuser la fatigue. En le voyant s’éloigner, Ervim remarqua que ces gestes étaient moins fluides, moins précis. Ils étaient tous logés à la même enseigne. Leur résistance était certes au-dessus de la moyenne, d’autant plus pour Hordel et Ersdal, à l’ascendance elfique, et, dans une moindre mesure, pour O’Kern, qui puisait dans son sang nain un surcroît de force. Malgré cela, dans ce désert rocailleux, la chaleur suffocante et surtout le manque d’eau commençaient à éprouver leurs organismes. Il était grand temps de sortir de ces montagnes.

En attendant le retour d’Ersdal, ils s’octroyèrent un peu goûteux repas de pain de voyage et de viande séchée, dans la fraîcheur toute relative qu’offrait l’ombre de la falaise. Ervim s’appuya dos contre la paroi et laissa son regard dériver sur les reliefs torturés de l’Al-Amhet. Que faisait-il là ? Pourquoi s’était-il joint à la troupe d’O’Kern ? Le commerce ? Foutaises ! Quelques juteux contrats l’attendaient sans doute au caravansérail de Kahn-Karij, mais rien qui puisse justifier une telle prise de risque. L’amour de l’aventure ? Il y avait des lustres que la promesse de nombreux périls et de glorieuses quêtes n’enflammait plus son cœur.
A dire vrai, il ne supportait plus, simplement, de demeurer au même endroit. Qu’il soit encore traqué ou non ne changeait rien. Trop longtemps il l’avait été et la fuite s’était imprimée en lui comme un marquage au fer rouge. Il avait parcouru maintes régions, exploré maints tombeaux. Il avait affronté des adversaires redoutables et vaincu de sombres créatures. Toujours dans le même but : brouiller les pistes, gagner du temps. Fuir. Une fuite pour échapper au passé, une fuite pour échapper à la mort ; et voilà où cela l’avait conduit. Il se trouvait perdu au cœur de l’une des plus dangereuses régions qui fut en cette partie du monde et sa survie était mise en péril pour une banale histoire d’eau. Quelle ironie !
Ironie qui se faisait d’autant plus grande lorsqu’Ervim avisait ses compagnons de fortune ; ou d’infortune, la question n’était pas encore tranchée. Des chasseurs de trésors, à tout le moins aussi atteints que lui-même. Pour le salut et la rédemption, essayez la porte à côté. Les raisons de leur présence en ces lieux n’étaient d’ailleurs guère plus claires que les siennes. Seuls Erzok et Dorkun paraissaient avoir un motif de se trouver au milieu de ce désert. Invariablement fauchés comme les blés et finissant, l’alcool aidant, par déclencher des bagarres — dont ils sortaient souvent victorieux — partout où ils traînaient leurs bottes, ils n’avaient de cesse de vendre leurs poings au plus offrant. En la matière, O’Kern n’avait, pour une fois, pas mauvaise réputation.
Chercher à savoir pourquoi ce dernier avait entrepris ce voyage, tout comme la plupart de ses actes, relevait de la quête théologique. Il était mu par l’aventure, de même que les duettistes Vold et Hordel, et si le Semi-nain avait vraisemblablement perdu en partie le sens commun, les deux autres n’en étaient guère loin.
Irthows demeurait une énigme à part entière mais Ervim commençait à soupçonner qu’O’Kern l’ait fait libérer, d’une manière ou d’une autre, des geôles à gladiateurs d’Eskretios. Une dette à rembourser, c’était sans doute suffisant pour s’embarquer dans pareille entreprise.
Quant à Ersdal, personne n’avait jamais su ce qui le poussait sur les routes. Pourtant, il était célèbre parmi les aventuriers qui sillonnaient à cette époque les étendues sauvages du monde. Il s’était joint à mille quêtes et avait côtoyé les plus grandes légendes de ce temps. Il avait, disait-on, croisé la route de Windsword le Blanc, le grand héros du nord, et avait même plusieurs fois combattu aux côtés du Tueur de Morts, Seskach Dern.
Et il était vieux, bien que son sang elfique n’en laissât rien paraître. D’aucuns racontaient qu’il avait jadis résidé dans la brillante Hal-Illis, bien avant qu’elle ne soit prise par le Seigneur-Démon d’Arkart et ne devienne la cité morte, Gor Gurmot. Il avait vu se coucher tant de soleils et vu se lever tant de lunes, ses pas avaient foulé tant de chemins et tant d’ennemis étaient tombés sous ses carreaux qu’il paraissait inconcevable qu’il parcourût encore ainsi le monde ; ou bien au contraire n’était-ce là que pure logique. Peut-être lui aussi fuyait-il depuis ces si nombreuses années.

Le Semi-Elfe revint moins d’une heure plus tard. Dire qu’il avait le visage sombre aurait été un doux euphémisme. Pour la première fois, un poids semblait peser sur ses épaules ; le poids de l’adversité.
Il se laissa lourdement tomber sur son paquetage, porta machinalement son outre vide à ses lèvres puis, devant l’évidence, la jeta au loin d’un geste rageur. Venid O’Kern ne semblait toutefois pas décider à lui laisser le temps pour une crise de nerfs.
— Pas la peine de jouer le jouvenceau qui s’est fait lutiner sa pucelle par le soudard du coin. Crache ta pastille !
A son regard, Ervim cru un instant qu’Ersdal allait dégainer son arbalète et ficher quelques carreaux dans le front du Semi-Nain. Sa main trembla un instant puis il serra le poing.
— Jusqu’au bout des montagnes. Voilà jusqu’où va cette maudite muraille. Impossible de la contourner par le nord.
— Et par le sud ? se hasarda Vold.
Ersdal désigna de la tête la profonde crevasse qui s’ouvrait au pied de la falaise, à quelques mètres d’eux.
— C’est ça jusqu’à la mer. Tente le coup si le cœur t’en dit !
L’Homme s’abstint de répliquer et se laissa aller la tête en arrière contre un rocher, en poussant un long soupir.
— Tirez pas cette tronche les pleureuses, lança O’Kern d’un ton goguenard. De quoi vous vous plaignez ? Y’a même pas à vous triturer le peu de cervelle que vous avez pour savoir quelle voie choisir ! Y’en a qu’une : on grimpe sur cette saleté comme Kesh’ sur sa sœur, …
Le Semi-Nain s’interrompit une seconde pour éviter la dague que Vold Keschian venait de lui envoyer à la figure, et poursuivit.
— … on passe par-dessus, et on continue, plein est, le pif au vent. Capté ?
La question était rhétorique. Ils n’avaient pas le choix et même si la vue du mur de pierre, aussi haut et droit que les murailles des plus hautes forteresses, avait de quoi donner le vertige avant même d’y avoir posé le pied, mieux valait finir dans un dernier vol en décramponnant de la paroi que de mourir de soif à petit feu.
Il n’en restait pas moins que gravir cette falaise était plus facile à dire qu’à faire. Hordel finit par exprimer ce que tous commençaient à ruminer dans leur coin.
— Inutile de se répandre en palabres, il n’y a pas d’autre chemin. Mais comment va-t-on procéder ? Pour nous autres, Semi-Elfes, ça n’a rien d’insurmontable, mais je doute que nous soyons tous capables d’escalader cette paroi à mains nues.
— Est-ce que je suis le seul à avoir une caboche dans cette équipe ? beugla O’Kern. Me dites pas que y’en a pas un seul qu’a pensé à emmener de la corde ?
Fort heureusement, ce n’était pas le cas. Tous en avaient de bonnes longueurs dans leurs paquetages, qu’ils entreprirent de rassembler et nouer ensemble, en deux ténus liens de vie. Ils prirent ensuite soin d’alléger leurs ballots autant qu’ils le pouvaient. Dans cette ascension, le poids serait un ennemi mortel.
— Maintenant, c’est le moment des joyeusetés ! railla O’Kern. Hordel, Ersdal, choppez les ficelles et crapahutez. Dès que vous trouvez un truc auquel on peut à peu près s’accrocher, vous vissez vos guibolles dessus, vous balancez les cordes, et on monte. Et comme ça jusqu’à ce qu’on ait bouffé la verticale en entier. On bouge !
Le plan était simple et risqué, mais il pouvait réussir. Les deux Semi-Elfes acquiescèrent sans un mot et se lancèrent à l’assaut de la paroi, les cordes enroulées autour du dos. Ervim les regarda progresser sur la roche avec une admiration mêlée d’une pointe de jalousie. Il n’avait jamais convoité la longévité hors du commun des êtres elfiques, qui lui était toujours apparue davantage comme une malédiction. En revanche, tandis que ses compagnons se déplaçaient le long de la falaise avec une agilité féline, il ne pouvait qu’envier leurs exceptionnelles aptitudes. Ervim était un aventurier aguerri, à la solide réputation parmi les chasseurs de trésors, mais il n’en restait pas moins un Homme et ses liens avec la gravité étaient bien plus intimes que ceux des Elfes. Vivre pendant des années à leurs côtés dans les hautes futaies de Baras-Veïl n’y avait rien changé, bien qu’il eût mis son âme en péril pour se dresser à leur hauteur.
— Prêts en bas ?
Le cri tira Ervim de ses souvenirs. Suspendu face au vide à plus de dix mètres au-dessus d’eux, ses longs cheveux noirs balayant son visage, Hordel déroulait la corde jusqu’à eux. À quelques pas sur sa gauche, Ersdal faisait de même.
— Herderant et toi l’enturbanné, vous passez en premier, lança O’Kern. Je grimperai ensuite avec Kesh’ et les deux balourds, vous fermez la marche.
Erzok et Dorkun ne paraissaient guère enchantés de rester en arrière garde, mais ils se tinrent cois. Ervim saisit le lien tenu par Ersdal et regarda vers le haut. De son pied, la falaise paraissait encore plus menaçante et un étrange pressentiment lui tenaillait les entrailles. Secouant la tête dans le vain espoir d’en chasser la crainte, il se suspendit à la corde, plaqua ses pieds à la roche, et commença l’escalade. Il gardait les yeux fixés sur la silhouette d’Ersdal, qui se détachait sur un ciel d’un bleu sans tâche. À sa droite, Irthows progressait le long de la voie ouverte par Hordel. Jetant un œil à son étrange compagnon, Ervim eu la curieuse impression qu’il grimpait avec un peu trop de facilité et que ses mains n’effleuraient qu’à peine la corde. Irthows tourna la tête et lui adressa un signe. Les yeux d’un jaune perçant l’observaient avec une dérangeante acuité.
— On s’active les tourtereaux, vous aurez tout le temps de vous faire de l’œil plus tard ! lâcha O’Kern de sa voix gouailleuse.
Ervim reporta son attention sur les derniers mètres qui lui restait à franchir et finit par se hisser sur le léger rebord où s’étaient arrimés ses deux compagnons. Le parapet de pierre n’était large que d’à peine un pied et il dut se coller dos à la paroi, mains agrippées à la roche, sans sourciller. Ersdal se décala et relança dans le vide la corde, dont Vold s’empara, dix bons mètres plus bas.
Celui-ci fini par atteindre le rebord suivi, un bon moment plus tard et non sans mal, par Dorkun. Son imposante carrure l’handicapait dans cet exercice d’escalade inopiné et il soufflait déjà comme un bœuf. À quelques mètres sur le mince ruban de pierre, O’Kern n’était guère plus fringant. Cette première ascension avait déjà eu raison de son calme et les injures avaient bien vite accompagné chaque mètre gravi. Ervim ne donnait pas cher des nerfs du Semi-Nain d’ici à leur arrivée au sommet.

Il leur fallu plusieurs heures pour parvenir de l’extrémité de la falaise. Sans eau, l’escalade devenait éprouvante et leurs muscles commençaient à se tétaniser. Ils voyaient toutefois le bout de leur calvaire, nonobstant une dernière difficulté : sur les derniers mètres, la roche s’inclinait vers l’extérieur pour former une dangereuse excroissance et était striée horizontalement de veines de mica tranchantes comme des rasoirs. Comme si cela n’était pas suffisant, le vent avait forci à mesure qu’ils montaient et il soufflait à présent en bourrasques tourbillonnantes.
Juchées sur une étroite corniche, les deux cordées n’étaient plus séparées que d’une longueur de bras et Ervim regardait le visage de ses compagnons. La fatigue y était évidemment présente, mais elle était surpassée par la détermination farouche de surmonter cet ultime obstacle. Ils allaient y arriver et seraient bientôt les premiers aventuriers à sortir vivants de l’Al-Amhet.
— On en voit le bout, dit Hordel. Mais ça ne va pas être une partie de plaisir. Vous voyez ces lames de cristal ? Si vous jouez au balancier, elles scieront les cordes.
— Et avec ce vent, comment on passe par-dessus ce foutu bourrelet sans tanguer ? lâcha Vold avec morgue.
— C’est le défi, mangeur de bouse ! lui rétorqua O’Kern. Alors sert les fesses !
— Qu’est-ce qui me retient de te balancer dans le vide, nabot ?
— La trouille que je t’écrase mon goupillon sur la tronche avant que t’aies bougé un orteil ?
— Ne me tente pas…
Ervim aurait volontiers aidé Vold à mettre ses menaces à exécution mais il devait reconnaître, même à contrecœur, qu’O’Kern s’était montré particulièrement avisé jusque-là. S’ils finissaient pas sortir vivants des montagnes, le Semi-Nain n’y serait pas pour rien.
Ersdal et Hordel peinèrent pour gravir les derniers arpents. Le vent et l’inclinaison de la roche rendait la tâche des plus périlleuses, même pour eux. Ervim entendait le métal des brassards et des bottes crisser sur la roche aiguë et sentait la tension qui habitait chacun des gestes de leurs deux éclaireurs. Ils avaient été jusque-là admirables de sang-froid et ils ne tenaient visiblement pas à dévisser sur la dernière pente. Bientôt, ils dépassèrent l’extrémité du bourrelet rocheux qui surplombait leurs compagnons et disparurent à leur vue.
Les minutes passèrent. Ne plus voir les deux Semi-Elfes était éprouvant pour les nerfs de ceux qui étaient restés sur la corniche, suspendus entre ciel et terre, sans espoir de salut si les deux ouvreurs ne réapparaissaient pas. Venid O’Kern tempêtait de plus belle.
— Qu’est-ce qu’ils trafiquent ? Je pari qu’ils sont en train de se la couler douce là-haut, pendant qu’on reste là comme des chiures sur une vitre !
— Un peu de respect, demi-portion, ou je te promets qu’on lâche tout quand tu seras en train de grimper !
La voix joyeuse d’Hordel venait d’en haut, portée par le vent, bientôt suivie par les deux cordes qui serpentaient jusqu’à la corniche, se balançant au gré des bourrasques. Le soulagement fut immédiatement perceptible, et Ervim, imité par Irthows, ne se fit pas prier pour saisir le lien qui le séparait du sommet.
Un soulagement sans commune mesure avec celui qu’il ressentit lorsqu’il posa enfin le pied au sommet de la falaise. Il lâcha la corde et se laissa tomber plus qu’il ne s’assit sur le sol dénudé. Parvenir jusque-là avait été encore plus ardu qu’il ne l’avait redouté. Les veines de mica, plantées comme des lames en travers la roche, lui avaient scié les mains et les genoux, tandis qu’il luttait mètre après mètre pour garder une trajectoire aussi droite que possible. Le soleil avait décliné au cours de leur ascension et il ourlait à présent d’une lumière dorée le relief des monts qu’ils avaient traversés depuis leur départ de Jezz-al-Dhir. Ervim regardait droit devant lui, incapable de détacher son regard de la vue majestueuse qui se déroulait sous ses yeux. La tension qui s’était accumulée au cours de cette épuisante journée d’escalade se relâchait soudainement, le laissant pantelant, apathique. Chacun sa manière d’évacuer la pression. Lorsqu’O’Kern parvint à son tour au sommet, il poussa un tel hurlement de rage et de victoire que l’écho se répercuta de roche en roche pendant de longues minutes.
— Par toutes les catins du Gâlad-Jezel, on lui a fait la peau à cette pourriture ! Dans mes bras face d’Elfe !
Il donna à Hordel une accolade aussi brutale qu’inattendue, manquant de faire glisser le Semi-Elfe de son perchoir. Vold, qui venait lui aussi de s’extirper de la pente, éclata de rire.
— Tout compte fait, c’est sûrement comme ça qu’il est le plus effrayant !
La détente et la joie étaient de mise au sommet mais il n’en allait pas de même sur la pente. Erzok progressait avec difficulté et Dorkun plus encore. Emporté par sa masse, il avait toutes les peines du monde à avancer et balançait d’un bord sur l’autre. La corde grinçait dangereusement, malgré tous les efforts d’Ersdal pour tenter de stabiliser l’Homme qui, à l’autre bout, s’y cramponnait.
Soudainement, un craquement terrifiant retenti. La corde de Dorkun venait de s’effilocher entre ses mains. Déséquilibré, l’homme tenta tant bien que mal de se retenir à la paroi. Les cristaux tranchants lui déchirèrent les mains, l’empêchant de maintenir sa prise. Il reparti dans le vide, pendulant dangereusement, tandis qu’Ersdal tentait en vain de le stabiliser. Il ne pouvait rien faire de plus, tout mouvement brusque risquant d’avoir raison des derniers brins de chanvres qui reliaient Dorkun à la vie.
À quelques mètres de là, Erzok s’arrêta, pieds et mains cramponnés à la roche. Il parlait à son double mais les violentes bourrasques couvraient leurs paroles. Alors qu’au gré de ses balancements Dorkun se rapprochait de lui, Erzok tendit le bras. Hordel ne compris que trop tard.
— Non !
Son cri, chargé de stupeur et d’angoisse, couvrit le bruit sec que fit la corde d’Erzok en cédant d’un bloc. Usée par la montée, tailladée par les veines de mica, elle n’avait pas supporté le poids des deux Hommes. Ils basculèrent dans le vide, sans un cri, et disparurent aux yeux de leurs compagnons. Hagard, Hordel tenait toujours la corde brisée, incapable d’admettre ce qui venait de se passer. En vérité, aucun d’eux ne parvenait à l’admettre. Quelques minutes plus tôt, ils se laissaient aller à la joie d’avoir vaincu la falaise et ne pensaient plus qu’à leur sortie victorieuse de l’Al-Amhet. À présent, Erzok et Dorkun étaient morts, rattrapés par la vengeance de la montagne à quelques mètres du sommet.
Ils restèrent là un long moment, muets, immobiles, écrasés de stupeur. Affalé sur le rebord de la falaise, les yeux dans le vague, Hordel serrait dans ses mains le tronçon de corde qui avait trahi Erzok. Ersdal avait laissé aller la sienne dans le vide et, debout, une main sur le cœur, l’autre sur le front, il chantait face au soleil couchant. Un chant triste, mélodieux, qui composait, dans un dialecte elfique que nul ne comprenait, une ode à ses deux compagnons tombés. Sa voix puissante, grave mais limpide, dominait le bruit des bourrasques qui balayaient le sommet, montant et descendant au rythme du vent. Qu’Ervim ne comprît pas les paroles n’avait aucune importance : il en percevait clairement l’intention, le sens profond. Elles étaient tristes ; non pas qu’Ersdal fut particulièrement attaché à Erzok et Dorkun. Elles étaient tristes car leur mort était absurde et cruelle, car la montagne avait arraché son dû au moment le plus inattendu. Ils se laissèrent porter par le chant, chacun à sa manière faisant un adieu silencieux à ceux qui avaient pris le chemin des mondes d’après. Peu de chance qu’ils atterrissent au firmament des bienheureux et qu’ils soient invités au banquet illuminé d’étoiles auquel les dieux conviaient les héros. Erzok et Dorkun n’étaient pas des héros et ne l’auraient jamais été. Des braves gars, pas bien malins, un peu portés sur la bouteille et la châtaigne facile, trop tôt partis de leur campagne et qui avaient fait ce qu’il fallait pour survivre. Des hommes de confiance, une denrée rare, prêts à donner des coups et à en encaisser, sans sourciller, à condition de rafler quelques pièces par la même occasion. Personne ne les attendait et personne ne les regretterait. Personne ne saurait où ils étaient tombés. Finalement, tout cela valait peut-être bien un passe-droit et un coin de banc au fond de la salle des réjouissances divines. Le chant d’Ersdal s’acheva sur une dernière note, qui vibra quelque temps dans le ciel gagné par les ténèbres et retomba dans le silence. L’arbalétrier tourna le dos au précipice, ramassa son paquetage qu’il jeta sur son épaule et mis le cap à l’est. Tous le suivirent, sans un mot.

Sur l’autre versant, le terrain descendait en pente douce vers un couloir creusé dans la roche par quelque érosion d’un passé lointain. Les rayons rasant du soleil ne parvenaient pas jusque-là. Une nuit aux allures funestes s’y étendait, noyant leur chemin dans une encre noire. Ils s’engagèrent entre les hautes parois, Ersdal en tête, ses yeux elfiques perçant l’obscurité. À l’arrière, Ervim avançait tête basse, dans un silence pesant, que ne troublait plus le bruit sourd des lourdes bottes d’Erzok et de Dorkun. Malgré la fatigue qui tenaillait leurs muscles et leurs esprits, rendant chaque pas plus difficile, ils ne s’arrêtèrent pas pour dormir, ni même pour prendre le moindre repos. Ils n’en avaient plus le temps. Si leurs calculs étaient exacts, à moins de deux dizaines de lieux à présent, les montagnes prendraient fin. L’Al-Amhet avait prélevé son dû, mais ils en sortiraient. Ervim resserra les sangles de son sac, releva la tête et accéléra le pas.

Sous la pâle lueur de la lune, sa main bougea. Elle gratta le sol poussiéreux, qu’empoissait une substance sombre. Il s’appuya dessus et se releva. La nuit était froide mais il ne le sentait pas. Il regarda vers le cœur des montagnes. Aucune pensée n’agitait son esprit. Aucune pensée ne l’agiterait plus. À sa droite une forme sombre se redressa. Il se retourna vers elle. De ses yeux morts, Erzok regarda comme un miroir dans les orbites aveugles de Dorkun.

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