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Prologue

Je connais la vérité que vous nous cachez. J’en pleure et j’en frissonne, car je prends la pleine mesure de cette révélation sordide qui me touche directement, moi le simple esclave falfenife. Ne jouez pas les ignares, vous savez très bien ; un Falfenife ! Ce peuple gris à seize doigts que vous, les Narars, ignorez et méprisez.
Vous vous demandez peut-être où je veux en venir avec tout ça, si je ne suis qu’une petite créature pleurnicharde et non reconnaissante du peu de choses que vous daignez lui céder… Longtemps, j’ai mené ma misérable existence sans me poser de question et je n’aurai jamais cru que cela puisse me manquer à ce point. Même mon matelas de chiffons posé sur le sol humide de ma case me manque…
Chaque journée débutait durement, bien avant le réveil des citoyens, sous l’ignominieuse lumière orangée des cristaux. Comme à chaque fois, je pris mon poste qui était sans doute un des pires ; nettoyeurs des rigoles. De loin, ces rigoles vertes et leurs remous blanchâtres qui entouraient notre cité souterraine semblaient magnifiques. Une merveille de pureté d’où pouvait s’ébattre la vie. Loin sans faut.
La mort peuplait les rigoles, accompagnée de déchets et de liquides gras, suintant à la surface de l’eau. Ce jour-là, je retirais quelques détritus à l’aide de mon épuisette. Une sandale passa alors sous mes yeux, déjà forts habitués à ce genre de spectacle. Si seulement il ne s’agissait que d’une sandale… Trop souvent, les corps pourrissants de mes compatriotes flottaient lentement devant moi.
Il n’était pas rare que je doive remonter ces dépouilles à la surface, sous l’œil indifférent des contremaîtres. La plupart du temps, il s’agissait d’enfants, de nouveaux-nés… Chaque couple de mon peuple ne pouvait avoir qu’un seul enfant dans sa vie, aussi, quand les soldats avaient vent de naissances illicites ou de l’arrivée de jumeaux, il les saisissaient et allaient les noyer dans les rigoles. Et personne ne disait rien.
Je pris une profonde inspiration et réussis à ramener la sandale vers moi. Elle semblait étonnement lourde, aussi je dus mettre les bras dans l’eau souillée pour retirer le déchet. Je ne pus retenir un hurlement quand ma main effleura quelque chose de dur, juste en dessous de la sandale.
Qu’est-ce que tu attends pour faire ton travail ! Vociféra un contremaître, dépliant déjà son fouet.
Il n’eut pas à me le dire deux fois. Avec résignation, je tirai sur cette chose dure, cette chose que je savais être une jambe… Une cheville grise se dessina sous mes yeux, puis un genou et enfin, la deuxième jambe, cassée à angle droit. Je compris avec horreur que le corps que je remontais appartenait à un enfant. Un petit enfant, cinq ans, tout au plus.
Je me mis à penser à ma propre fille, les larmes aux yeux. Quelle vie l’attendait ? Pourquoi avais-je eu l’égoïsme de mettre au monde un être innocent ? Vous ne pouvez pas comprendre ce que nous, Falfenifes, éprouvons chaque jour. Vous vous complaisez dans votre luxure, dans les parties les plus isolées de notre cité, loin des odeurs pestilentielles et de la mort. Le temps n’a presque aucune emprise sur vous et vos enfants vivent des jours heureux dans une totale insouciance. Le mot pauvreté est absent de votre vocabulaire. Pour vous donner conscience, vous menez des études afin de prouver que nous n’avons pas le même cerveau que vous. Que nous ressentons moins la souffrance que vous et que nous sommes programmés pour servir. Vos femmes trouvent nos enfants adorables, mais dès qu’ils commencent à grandir, ils ne deviennent plus qu’esclaves ou ignobles mendiants à leurs yeux. Si seulement vos contremaîtres, les seuls Narars à nous côtoyer de près, pouvaient témoigner de notre souffrance. Mais là encore, ils se persuadent que ce qu’ils font est nécessaire et juste. Imaginez ! Si les Falfenifes avaient les mêmes droits que vous, comment feriez-vous pour continuer à vivre dans la facilité ? Toutes vos habitudes en seraient chamboulées et, à vos yeux, cela est inacceptable.
Alors qu’une larme coulait sur l’arête de mon nez avant de se perdre dans la rigole, je continuais à remonter le corps nu d’une petite fille. Des algues cachaient son visage, se mêlant à ses longs cheveux noirs. C’est alors que je remarquai une corde, solidement nouée autour du cou de cette enfant. À son extrémité, une pierre. Assez lourde pour avoir coulé et noyé ce petit être, mais assez petite pour avoir permis au corps de flotter entre deux eaux…
Je jetai un regard courroucé aux contremaîtres. Aucun Falfenife n’aurait pu faire cela à un des siens, qui plus est, un enfant. Quel crime avait commis cette gamine pour ainsi déchaîner la cruauté des Narars ?
Le cœur serré, je dégageai le visage de ses algues brunes, m’attendant à reconnaître la figure d’un enfant de mon quartier. Je me voyais déjà annoncer aux parents l’atroce et insoutenable nouvelle… Mais ce que je n’avais pu imaginer se déroula devant mes yeux. Le petit visage tourné vers moi, les yeux encore ouverts et empreints d’une peur sans pareille, c’était celui de ma fille. Mon corps réagit avant mon esprit. Mes mains lâchèrent la petite, qui alla s’écraser sur le sol…
Quand je repris connaissance, une flaque de sang baignait mes pieds et une douleur lancinante envahissait mes poings. Un contremaître gisait près de moi, le visage enfoncé et recouvert de blessures sanguinolentes. Tout était silencieux, mais je pouvais voir les soldats arriver en courant, presque au ralenti. Ils me saisirent et m’assénèrent plusieurs coups que je ne sentis que peu. Mes yeux restèrent fixés sur le corps de ma fille, allongée au bord de la rigole, empreinte d’une étrange sérénité.
Je m’attendais à accueillir la mort. À aucun moment je n’aurai pu imaginer ce qu’on me réservait. Moi qui me plaignais de mon travail et de ma vie. J’allais découvrir qu’il existait une fonction encore pire…
Aujourd’hui, je connais la vérité. Celle qui priverait n’importe qui de la raison. Je ne peux plus dormir… Les hurlements et les gémissements de mes compagnons d’infortune m’en empêchent et m’en empêcheront jusqu’à ce que la mort me délivre enfin.
Quel poste j’occupe actuellement ? Même vous, les Narars qui constituent le peuple, n’en avez pas connaissance. D’où provient votre viande ? C’est une question que vous devriez vous poser car, ce que vous mangez…
C’est nous.

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