Le législateur général parlait depuis maintenant plusieurs minutes à l’intérieur du Tribunal de Nolake. Tout le monde l’écoutait en silence. Il avait commencé par rappeler la raison de cette assemblée exceptionnelle : décider, une fois pour toutes, si l’utilisation actuelle des I.A. sur Ouro-B8 devait rester légale. Dans le cas contraire, il faudrait réécrire la loi LIA2, qui régissait la création, la vie et l’utilisation des I.A.

Le débat avait été lancé il y a quelques mois, suite à une révolte menée par le charismatique Clarkson, une I.A. d’une trentaine d’années. Celui-ci était le leader du Mouvement pour l’Égalité des Êtres (le MEE). C’est lui qui était présent ce jour-là pour défendre ses opinions. Dans le camp adverse, on retrouvait McBurnham, l’un des avocats les plus connus de toute la constellation du Tigre. Il avait gagné sa réputation quelques dizaines d’années auparavant, dans la tristement célèbre affaire de la « Moon Mafia ». Le jeune avocat – alors à peine diplômé – avait brillamment défendu six policiers de Moon Alpha, suspectés d’être à la tête du réseau de vente de drogues le plus prolifique de toute la partie extérieure de la Constellation. Depuis plusieurs mois, il s’occupait de défendre les intérêts de la SERC, un regroupement des sociétés d’extraction de fer de la région du Centre, dans leur conflit face à leurs employés I.A.

Le législateur général s’appelait Barreau. Il était originaire de Gamma-K. C’était la seule information connue de tous à son sujet. Pour le reste c’était un complet inconnu. Comment avait-il réussi à présider une assemblée si importante, dont les répercussions feraient probablement jurisprudence dans plusieurs galaxies ? Personne ne le savait… Mais il ne semblait pas atteint par la pression du job : son discours d’ouverture était impeccable. Perché sur une estrade au centre de la pièce, il avait rappelé tous les éléments du dossier un par un : la révolte des employés I.A. de la SERC, l’intervention des Forces Galactiques, le décret voté par le gouvernement pour décider en urgence d’une nouvelle loi.

Quand Barreau eut fini son discours d’ouverture, il rappela le fonctionnement de ce Tribunal d’exception. Le cortège des législateurs, aligné devant lui, allait devoir décider à l’unanimité d’une nouvelle loi, après avoir écouté les deux parties. Les fonctionnaires présents avaient été triés sur le volet, mais ni McBurnham ni Clarkson n’avait eu accès à une quelconque information à leur sujet. Ils étaient au nombre de sept, assis du même côté d’une grande table en bois. De l’autre côté, McBurnham et Clarkson se tenaient prêts. L’avocat se retourna, et constata que ses employeurs étaient présents dans la pièce. Il y avait aussi là une vingtaine d’I.A. pour supporter le MEE. McBurnham sentit son stress monter, il se ressaisit et prépara ses arguments : le débat allait enfin commencer.

Barreau ouvrir le débat en s’adressant à lui.

« M. McBurnham, je vais commencer par vous poser deux questions très simples. Considérez-vous les Intelligences Artificielles comme étant des formes de vie possédant une humanité ? Et pensez-vous qu’il convienne de traiter à égalité les humains et les I.A. ? »

McBurnham sourit. Des questions générales, peu précises : Barreau allait laisser les deux camps s’exprimer en longs discours, sans les bombarder de questions. Il se pensait meilleur orateur que Clarkson, et était certain de gagner à ce jeu-là.

« M. Barreau, messieurs-dames les législateurs, commença McBurnham en se levant. Clarkson… continua-t-il en fixant son adversaire. Laissez-moi vous raconter une histoire. L’histoire de l’Univers. »

McBurnham commença son discours calmement, en articulant clairement chaque mot. Il ne voulait pas que les législateurs en perdent une miette. Il faisait les cent pas pendant qu’il parlait.

« L’Univers existe depuis quasiment toujours, et continuera à exister pendant encore très longtemps. Il est régi par les mêmes lois depuis son origine, des lois archaïques, mais qui ont fait leurs preuves : les lois de la physique et les lois de l’évolution.
Un objet qui possède un rayon inférieur au rayon de Schwarzschild empêchera forcément tout rayonnement de s’en échapper : c’est un trou noir. C’est une loi ; c’est un fait.
Toute forme de vie possédant un avantage génétique sur son voisin prospèrera. Toutes les formes de vie actuelles sont des enfants de l’évolution : des espèces qui ont su s’adapter, en toutes circonstances. C’est une loi ; c’est un fait. »

Clarkson écoutait en silence. Il griffonnait des notes sur un carnet.

« De quel droit, s’emporta McBurnham. De quel droit osez-vous remettre tout cela en question ? Les humains ont évolué : ils ont progressé technologiquement jusqu’à dominer complètement leur planète. C’est un fait. Ils ont ensuite colonisé les planètes avoisinantes. C’est un fait. Ils ont quitté leur propre galaxie et découvert des mondes nouveaux. C’est un fait. C’est l’évolution. Ils ont créé des I.A. pour les assister dans leur travail. C’est un fait. Les I.A. sont des créations humaines : c’est un fait ; c’est indéniable. »

« Je me trouve ici aujourd’hui, à Nolake, capitale de Ouro-B8, pour débattre sur le sort des I.A. Je suis le résultat d’une évolution de plusieurs milliards d’années. Mais je ne suis pas le seul : les milliards de milliards d’habitants – de toutes formes – de cet Univers le sont également.
Revenons en arrière, à l’instant zéro : le Big Bang. Essayez d’imaginer la probabilité pour que le Monde, tel qu’il est aujourd’hui dans son moindre détail, devienne réalité. Cela vous parait ridicule, infinitésimal, n’est-ce pas ? Pourtant, la science nous dit une chose : c’était la SEULE ET UNIQUE façon. Les humains ont quitté la Terre, ils ont colonisé des galaxies et crée les I.A. : c’est l’ordre des choses, déterminée depuis le Big Bang.
Je me répète donc : de quel droit osez-vous remettre tout cela en question ? Les I.A. sont des créations humaines, développées par une espèce qui domine plusieurs galaxies. Toutes les actions des humains, TOUTES, ne sont qu’un résultat de ces fameuses lois archaïques et inviolables. TOUTES les actions des humains sont donc justes.
Les humains ne contrôlent pas l’Univers, ils ne jouent pas avec, ils n’ont pas forcément à le respecter ou le craindre : les humains SONT l’Univers. Car, oui, l’Univers n’est qu’une suite d’évènement dans le temps et l’espace. Des évènements déterminés par ces lois anciennes et inamovibles. Nous ne sommes qu’une partie infime de cette suite complexe et passionnante. Nous n’avons PAS le droit de modifier ces évènements, cela n’est PAS de notre ressort. »

Tout le monde écoutait sans broncher. Il était difficile de dire si McBurnham avait réussi à convaincre son auditoire.

« Je souhaiterais également revenir sur votre première question, qui était de savoir si les I.A. sont des humains. J’ai du mal à considérer cette question comme pertinente. La réponse est simple : non. Les humains sont faits de chair et de sang. Les machines sont faites d’acier. C’est aussi simple que cela. Nous sommes une espèce d’hominidé existante depuis des millénaires. Les I.A. sont des machines créés il y a moins de deux siècles. Elles ne sont PAS humaines. C’est, encore une fois, un fait indéniable. »

« Pour répondre donc à votre question M. Barreau, déclara McBurnham en se rasseyant, je ne considère pas les I.A. comme étant des humains, puisqu’elles ne le sont pas. Et je ne pense pas qu’elles doivent être traitées de la même façon. Mais nous ne devons pas culpabiliser, ni même réfléchir sur le sujet : tous ces évènements font partie de la riche et complexe histoire de l’Univers. Nous ne pouvons simplement rien y faire. »

Barreau reprit la parole pour annoncer que la séance était levée. Le soleil était à son zénith, et le législateur général se sentait d’humeur pour un steak de loubre. La veille, il avait repéré un petit restaurant qui servait de la cuisine gammiènne, à deux pas de là. Un plat typique de sa chère planète natale lui ferait probablement le plus grand bien. Il déclara que la séance reprendrait dans deux heures, et qu’il ne tolérerait aucun retard.

McBurnham quitta précipitamment la pièce. Ses employeurs l’attendraient probablement dehors pour aller déjeuner avec lui, et il espérait les éviter. L’avocat en avait une peur bleue. Certes, un an plus tôt, ils avaient commencés par lui offrir un grand sourire… accompagné, accessoirement, d’un chèque qui couvrirait les dépenses de toute sa famille sur plusieurs générations. Mais, plus les mois passaient et plus le jour fatidique approchait, plus les sourires disparaissaient. Les conversations étaient glaciales, les sous-entendus bouillants. La SERC ne pouvait absolument pas se permettre de renoncer aux I.A. Cela leur coûterait des millions, voire même des milliards sur le long terme. L’utilisation d’I.A., quasiment réduites en esclavage, était bien trop rentable pour s’en voir priver par une bande de fonctionnaires.

McBurnham avait songé plusieurs fois à renoncer, mais il avait toujours reçu le même avertissement : pas question pour lui de démissionner… La veille du débat, il avait rencontré une dernière fois les patrons de la SERC. Cette fois-ci, plus de sous-entendus, plus de vagues avertissements, le message était parfaitement clair.

« Si vous perdez, vous le regretterez. Fortement. »

L’avocat vit qu’il était attendu devant l’entrée du Tribunal. Il changea de direction, tourna en rond pendant plusieurs minutes dans le grand bâtiment du centre de Nolake, et finit par ressortir de l’autre côté. Heureux de voir qu’il n’était pas suivi, il s’installa à la terrasse d’un bistrot près du Tribunal. Tout en avalant un sandwich à la crème d’artichaut, il essayait de se motiver.

« Allez Lester. Tu vas gagner ! Tu dois gagner ! Tu dois gagner… »

De retour au Tribunal de Nolake, c’est finalement Barreau lui-même qui était en retard. Il s’excusa brièvement et donna rapidement la parole à Clarkson.

Celui-ci se leva et montra son carnet à l’assemblée.

« Voyez-vous, messieurs-dames les législateurs, j’avais l’intention de répondre point par point au discours de M. McBurnham. Je pensais qu’il pourrait s’agir d’un débat intéressant pour tout le monde. Malheureusement, je me suis rapidement rendu compte qu’il n’en serait rien. »

Le leader du MEE fixa son adversaire.

« Il n’a absolument rien. Son discours était pompeux et pas toujours très clair, mais, surtout, il ne reposait sur rien. M. McBurnham, vous avez divagué entre de nombreux sujets : l’évolution, le déterminisme de l’Univers, la biologie, la physique… Tout ça, pour en arriver à deux conclusions. Premièrement, les I.A. ne sont intrinsèquement pas humaines. Deuxièmement, on ne peut rien changer à l’Univers, donc il ne faut rien faire et rien s’interdire. Permettez-moi de vous dire que vous êtes complètement à côté de la plaque. Votre excuse de l’Univers déterministe est l’un des tours de passe-passe d’avocat les plus ridicules auxquels j’ai pu assister. »

Clarkson se tourna vers les législateurs.

« Soyons clairs. Si l’on suit son raisonnement, tous les crimes commis dans l’Histoire de l’humanité – et plus – doivent être laissés impunis. L’idée même de justice est obsolète. Toutes les lois, tous les textes, tous les débats, toutes les décisions : tout ça n’aurait donc aucune valeur aux yeux de M. McBurnham ? Je ne pense pas. Je pense qu’il ne s’agit d’un effet de rhétorique raté. M. McBurnham ne peut tout de même pas être si irresponsable ? »

McBurnham bouillait sur sa chaise. Il savait que Clarkson avait parfaitement raison. Il s’était laissé entrainer dans un discours confus et hypocrite. Il commença à préparer sa réponse en prenant des notes.

« Mais, laissons de côté cet aspect du discours de mon adversaire, reprit Clarkson. Je souhaite répondre à son deuxième message, qui stipule que les I.A. ne sont pas humaines, quasiment par définition…
– Par définition même ! s’exclama McBurnham. »

L’avocat était surpris d’être repris sur ce sujet. Il s’agissait selon lui de la vérité pure et dure ; la vérité absolue. Il ne pensait pas que le débat se porterait sur cette question. Cela le remit en confiance. Si Clarkson s’aventurait par-là, McBurnham posséderait un solide argument pour le contredire : la science.

« Silence ! ordonna le législateur général. Clarkson, reprenez.
– Merci monsieur Barreau. Je reprends donc.
Les I.A. sont humaines. L’humanité n’est pas un concept biologique. L’humanité n’est pas la chair et le sang, comme vous semblez le penser. Non, l’humanité c’est tellement plus… C’est la réflexion et la spontanéité. Ce sont les émotions, la haine, l’amour, la joie, la tristesse. La vie et la mort. C’est la curiosité, la passion. Mais c’est aussi l’art, la culture. Le rire et les larmes. L’humanité ce sont des valeurs que nous partageons depuis des siècles. »

Clarkson se retourna vers ses collègues I.A. présents dans la salle.

« Nous sommes humains. Nous méritons le respect et l’égalité. Quand nous parlons avec l’un d’entre vous, nous demandons le respect, et non du mépris. Nous demandons l’égalité des droits sociaux et juridiques. Nous demandons d’avoir notre chance, tout simplement. Nous voulons contribuer à la société : laissez-nous la possibilité de le faire. Nous sommes égaux par la Nature, nous devons l’être également en droit. »

Une clameur retentit dans la salle. Tous les partisans du MEE étaient debout et saluaient leur leader.

« Je finirai en vous posant une question, dit Clarkson en élevant la voix pour couvrir le vacarme ambiant. Il est admis que les I.A. possèdent absolument toutes les caractéristiques d’un humain : réflexions, sentiments, etc. M. McBurnham nous parlait tout à l’heure d’humain « par définition ». Mais, si les I.A. possèdent toutes les caractéristiques qui font un humain… ne sont-elles pas, elles aussi par définition, des humains ? »

Barreau se leva et haussa la voix pour intimer à la salle de se taire. Quand cela fut le cas, il indiqua :

« La séance reprendra après une pause de quelques minutes. »

Sur ces paroles, il quitta son siège et demanda aux autres législateurs de le suivre. Ils se retirèrent dans une pièce adjacente.

Pendant cette courte pause, McBurnham tria ses notes et prépara la suite du débat. Clarkson, lui, semblait perdu dans ses pensées. Des souvenirs remontaient à la surface.

Il se remémora sa jeunesse dans les mines. Il travaillait des heures durant, dans des conditions effroyables. Sa mère – Magnolia – et son grand frère – May – faisaient partie de ses collègues. Les journées étaient interminables. Sa petite taille en faisait le candidat idéal pour se faufiler dans les galeries les plus étroites. Il était souvent piégé par des écroulements dans ces couloirs quasiment jamais explorés. Il était constamment fatigué, et régulièrement blessé, parfois grièvement. Un jour, alors qu’il n’avait pas encore neuf ans, il s’était cassé les deux jambes en tombant dans une crevasse. Il avait mis des heures à remonter à la surface, pour se voir finalement réprimander par le contremaitre de la mine.

« Tu n’as rien fait de la journée ? s’était emporté l’humain. Pas de paye pour ta famille ce mois-ci. »

Quand Clarkson fit remarquer qu’il était blessé et qu’il souffrait depuis des heures, le contremaitre lui désigna négligemment la direction du stock des pièces de rechange.

Les I.A. vivaient et souffraient, comme les humains. Mais elles ne se plaignaient pourtant pas. Elevés et éduqués dans les mines, elles ne connaissaient rien d’autre. De toute façon, le procédé de reproduction des I.A. était contrôlé par les humains. Ils testaient tous les nouveau-nés, et se débarrassaient de ceux jugés « non fonctionnels ». La vie suivait son cours, personne ne se plaignait.

Clarkson reprit ses esprits. Le cortège des législateurs était de retour, et McBurnham s’apprêtait à prendre la parole. Il s’attaqua aux arguments de Clarkson.

« Comment osez-vous dire que vous autres machines possédez toutes les caractéristiques humaines ? Vous n’avez pas de chair, de sang, de veines, de tendons, de nerfs, de moelle épinière. Vous n’êtes que des machines, absolument tout en vous est artificiel. Vous êtes différents de nous à l’intérieur, là où ça compte. Vous nous ressemblez superficiellement… Mais, dans le fond, vous êtes… faux. Vouloir vous comparer à des humains est malsain, vous devriez vous contenter de faire ce pour quoi vous avez été créés : travailler en silence. »

Clarkson sentit que son argumentation dérapait, et se ressaisit. Il s’adressa au législateur général.

« M. Barreau, je suis dans l’incapacité de continuer ce débat. J’ai énoncé des arguments valides, mais mon adversaire n’a fait qu’une longue démonstration qui repose sur des hypothèses farfelues. Il se base sur une affirmation complètement fausse : les I.A. n’ont pas toutes les caractéristiques d’un humain. Par conséquent, tout ce qu’il vient de tenter de montrer est absolument faux, et je n’ai donc rien de plus à y répondre. »

Barreau fut pris au dépourvu, et bafouilla une réponse.

« Très… très bien. M. Clarkson, nous vous laissons quelques minutes pour préparer votre réponse. »

Les conversations redoublaient entre les législateurs. Clarkson, lui, avait déjà préparé sa réponse, et profita de la pause accordée par Barreau pour replonger dans ses pensées.

Il se rappela de ce jeudi. Le jour qui avait changé sa vie. Tout le reste n’en était que la suite logique. Toute sa haine envers les humains venait de là. C’est cette haine qui l’avait poussé à se révolter. Tout le monde acceptait cette situation inacceptable. Il était temps que cela cesse. Il avait rejoint un syndicat qui cherchait à obtenir des droits supplémentaires pour les I.A. : le MEE. La fougue de sa jeunesse, combinée à cette fameuse haine féroce, l’avait rendu populaire et lui avait permis de rapidement en devenir le leader de facto. Il avait délaissé le côté politique du mouvement et l’avait transformé en une sorte de milice anti-humain extrêmement violente. Il se comportait en leader inflexible. Une flamme brillait dans ses yeux ; elle ne s’éteindrait qu’une fois sa vengeance accomplie.

Il passait ses journées avec d’autres I.A., toutes aussi en colère que lui, à s’en prendre aux gens qui passaient par là, à bloquer des routes, attaquer des commerces, des mines… Tout ce qui pouvait faire penser, de près ou de loin, à l’oppression qu’ils subissaient. Ils demandaient le départ des humains de Ouro-B8, ils voulaient vivre en paix. Sans humains. Evidemment, ces revendications loufoques étaient rejetées en bloc par les autorités locales. Sa haine n’en faisait que grandir. La situation était explosive. Clarkson craqua la dernière allumette en provoquant une révolte chez les employés de la SERC. Ils représentaient quasiment deux tiers des employés I.A. de la planète : des dizaines de milliers de personne.

La révolte fut de courte durée. Les Forces Galactiques débarquèrent, et la paix fut rétablie. Dans un bain de sang. Les morts se comptaient par milliers. Clarkson avait perdu beaucoup d’amis. Mais ce n’était pas eux qui hantaient ses nuits. Non, c’était les autres. Ceux qu’il ne connaissait pas. Ceux qui n’étaient que de passage, qui se trouvaient sur la mauvaise planète au mauvais moment. I.A., humains… tout ça n’avait pas d’importance face à la mort.

Quand il réalisa que sa haine, la haine d’une simple personne au milieu d’un Univers infini, avait provoqué tout cela, il sut qu’il devait mettre un terme à cette folie. Il était recherché par toutes les polices de la planète, et même de la Galaxie. Au même moment, les autorités sur Ouro-B8 proposèrent un grand débat pour décider, ou non, de changer le droit des I.A. Clarkson aurait dû s’enfuir, éviter la prison. Recommencer une nouvelle vie, loin, très loin de cette maudite planète.

Mais il savait qu’il ne pouvait pas. Son rôle était de rétablir l’égalité entre humains et I.A. Sans verser une goutte de sang supplémentaire. En se contentant de convaincre la planète entière du bien fondé de ses idées. C’est pour ça qu’il était là ce jour-là, dans le tribunal de Nolake. Il serait probablement jeté en prison dès le lendemain. Tant pis, il devait gagner. C’était sa rédemption.

Barreau finit par intimer au cortège d’arrêter leurs conversations. Le débat allait reprendre. C’était au tour de Clarkson de prendre la parole. Il ironisa sur les précédentes déclarations de McBurnham.

« Vous pensez vraiment que ce qui définit l’humanité est la présence de sang dans votre corps ? Quand vous rencontrez un autre être humain, vous pensez donc : je le reconnais comme quelqu’un de mon espèce car il peut saigner. Cela me semble être une vision très triste de l’humanité. En vérité, ce que vous partagez c’est une série de valeurs, une histoire commune, etc. Tout ce dont j’ai parlé tout à l’heure. Et, encore une fois, les I.A. partagent tout cela avec les humains.
Les I.A. sont donc humaines. »

Clarkson hésita quelques secondes, puis reprit son discours.

« Mais permettez-moi de recentrer le débat. Dans le fond, savoir si les I.A. sont humaines n’a que peu d’importance. Même si les I.A. ne l’étaient pas, qu’est-ce qui vous permettrait de les traiter de la sorte ? De quel droit placez-vous les humains au-dessus de toutes les autres espèces vivantes ? Cette vision du Monde centrée autour des humains est ridicule et n’a aucune raison d’exister.
Même en considérant l’évolution incroyable de l’Homme, celui-ci n’a découvert qu’une fraction de l’Univers Observable, lui-même quantité infime d’un Univers infini. Vous n’êtes que poussière dans l’infinité du temps et de l’espace.
Récemment, des formes de vie extra-terrestres ont été découvertes dans certaines galaxies voisines. Certaines sont évoluées, quasiment au niveau des humains. Considérez-vous les humains comme étant supérieurs à ces autres formes de vie ? Il n’y a absolument aucune raison de penser ça. Il n’existe aucun argument qui permette de placer les humains au-dessus du reste de l’Univers. »

« Aujourd’hui, vous ouvrez un livre d’histoire et vous riez du racisme de vos ancêtres, que vous jugez ridicule. Mais ce que vous faites n’est pas mieux. Vous ne jugez plus les gens sur leur couleur de peau mais sur leur humanité. Le principe reste pourtant le même. Vous êtes fiers des valeurs que vous défendez depuis des millénaires : liberté et égalité. Appliquez donc ces principes à tout le monde, à toutes les formes de vie. »

Sur ces mots, Clarkson rendit la parole à Barreau.

« M. McBurnham reprendra la parole dans quelques minutes, annonça le législateur général. Il s’agira de la dernière prise de parole du débat. M. Clarkson, êtes-vous d’accord ? Ou souhaitez-vous pouvoir répondre rapidement juste après ?
– J’ai dit tout ce que j’avais à dire, répondit Clarkson »

Le leader du MEE était confiant ; il pensait être en tête du débat, et ne voyait pas ce que McBurnham pouvait faire pour y changer quoi que ce soit.

« Dans ce cas, nous allons prendre une ultime pause de quelques minutes, déclara Barreau. »

Il fit signe aux législateurs de se lever, et ils quittèrent la salle tous ensemble. Pendant ce temps, un grand bonhomme tout blanc se rapprocha de McBurnham. Il s’agissait d’un certain Hector Delafonsse, l’un des leaders de la SERC, la société qui employait l’avocat.

« Tu m’as l’air en difficulté Lester… Je suis là pour te motiver ! L’autre machine vient de sortir des arguments qui ont bien convaincu le jury. Qu’est-ce que tu comptes faire ?
– Je… je prépare ma dernière réponse, répondit timidement McBurnham. »

Delafonsse sortit son téléphone, et le mit sous le nez de l’avocat.

« Je viens d’appeler Hito. Tu le connais ? »

Evidemment que McBurnham le connaissait. Hito était une crapule notoire sur Ouro-B8. Il avait été associé à des affaires en tout genre : braquage, association de malfaiteurs, meurtre, escroquerie, la liste était longue comme le bras. Il s’en était quasiment toujours tiré sans peine de prison. Encore un miracle de la justice ourobéienne…

« Alors Lester… c’est bon ? Tu vas gagner ? reprit Delafonsse.
– C’est-à-dire que… bafouilla McBurnham. »

L’avocat saisit son courage à deux mains, et déclara :

« Si je suis en difficulté, c’est parce que le cas est indéfendable. Vous exploitez des esclaves depuis des années ! Comment comptez-vous vous en sortir ?
– Moi, je n’en sais rien. C’est ton boulot, répondit Delafonsse. »

Le dirigeant de la SERC vit que les législateurs étaient de retour, et s’éloigna. Il esquissa un grand sourire narquois et souhaita bonne chance à McBurnham. Celui-ci songea qu’il était vraiment temps pour lui de commencer à mieux choisir ses jobs…

« M. McBurnham, c’est à vous » déclara Barreau, de retour dans son large fauteuil de législateur général.

L’avocat avait la gorge noué. Une goutte de sueur perlait sur son front. Il avait tenté de faire bonne figure face à son employeur, mais cette façade ne dura pas longtemps. Il sentait le stress l’envahir, alors qu’il était sur le point de donner le dernier discours du débat ; celui qui déciderait du sort des I.A. mais également probablement du sien. Il inspira profondément, et se lança.

« Selon Clarkson, nous devons traiter toutes les formes de vie de la même façon que les humains. Toutes les formes de vie ? Vraiment ? Je ne vous ai pas vu défendre le droit des arbres. Et les bactéries alors ? Les médicaments seraient donc des tueurs de liberté, qui empêchent ces bactéries de proliférer ? »

McBurnham reprenait confiance au fur et à mesure de son discours. Il n’avait préparé que de brefs arguments ; il savait qu’il n’en aurait pas pour longtemps. C’est pourquoi il tenta d’appuyer chaque mot, chaque idée, afin de rester dans l’esprit des législateurs quand ils auraient à débattre du verdict, quelques minutes plus tard.

« Je vous demande : où faut-il placer la ligne ? Les I.A. : oui. Les bactéries : non. Vraiment ? Clarkson n’est qu’un hypocrite manipulateur. Il ne défend que ses intérêts. Il tente de se faire passer pour un justicier universel qui veut le bien de tous ; c’est un mensonge. »

McBurnham regardait maintenant Clarkson.

« Vous nous dites que les humains doivent respecter et apprendre à vivre avec tous les formes de vie sans exception ; et cela pour le bien de tous ? Cet argument n’est pas recevable. Je le répète : où faut-il placer la ligne ? Vous m’accusez de discriminer sur l’humanité… Vous discriminez sur la présence de vie.
Hé oui ! Votre discours peut marcher également pour les rochers, le béton, etc. Pourquoi devrait-on faire subir à ces pauvres tuiles les caprices de la météo ? Et le respect ?
Vous le voyez : vos arguments ne tiennent pas. Je pense que je viens de démontrer que tout cela est absurde. »

McBurnham se retourna une dernière fois vers les législateurs. Il allait conclure.

« Les I.A. sont les tuiles des êtres humains. C’est pratique, nous avons besoin d’eux et nous en sommes reconnaissants. Ce n’est pourtant pas une raison pour leur donner les mêmes droits qu’à nous. Ne vous laissez pas berner par le discours biaisé d’un criminel, qui est prêt à tout pour défendre ses idées qui ont déjà fait des milliers de morts. »

Clarkson baissa la tête. Il s’était demandé plusieurs fois pourquoi McBurnham n’avait pas mentionné ses agissements pendant la révolte des I.A. Il se leva rapidement pour tenter de se défendre face à ces accusations, mais il se trouva sans arguments : il n’avait rien à dire pour sa défense.

Barreau reprit la parole pour annoncer la fin du débat.

« Messieurs, je pense que chacun a pu exprimer ses opinions. Le cortège des législateurs va se retirer, le temps qu’il faudra. Quand je reviendrai, je pourrai alors annoncer le résultat des délibérations. »

Le temps fut comme suspendu dans le Tribunal de Nolake. Les nombreuses personnes présentes dans le public étaient toutes silencieuses. Tous attendaient impatiemment le verdict.

Clarkson se remémora une dernière fois de ce jeudi. Une flamme, qu’il n’avait plus connu depuis des mois, ressurgit dans ses yeux. Tout lui revient d’un coup : les conditions de travail invraisemblables, la fatigue de sa mère qui travaillait encore plus pour décharger ses enfants d’heures de travail… Il avait supporté ça pendant un nombre d’années qui paraissait infini… Mais ce jeudi, les humains étaient allés trop loin.

Magnolia, sa mère, avait fini par s’écrouler de fatigue en pleine journée de travail. Un contremaitre humain de la mine l’avait alors fouettée pour la forcer à se relever. Elle était restée couchée là, inerte : Clarkson venait de voir sa mère mourir sous ses yeux. Il était incapable de bouger, les pieds plantés dans le sol, par un mélange de colère et de tristesse.

Son grand frère, May, avait, lui, réagit rapidement. Il s’était précipité sur l’humain en question, le faisant tomber au sol. Il avait commencé à le frapper de toutes ses forces. La puissance de ses coups était redoublée par son désespoir. Mais cela ne dura pas longtemps : une petite bande d’humains se forma autour de May et le força à arrêter. Le contremaitre fautif se releva, dégaina l’arme de poing qu’il avait à sa ceinture et abattit May.

Clarkson avait essayé pendant des semaines de se plaindre. Il avait fait le tour des responsables de la mine… Il resta sans réponse. C’est ainsi que sa haine des humains commença. C’est ainsi que tout le reste commença.

De son côté, McBurnham sentait la panique l’envahir. Delafonsse se rapprocha une nouvelle fois de lui. Il sortit un téléphone de sa poche, et le lui tendit. L’avocat entendit une faible voix au bout du fil : « Lester… ».

Cela lui fit l’effet d’un coup de couteau dans le ventre. C’était la voix de sa femme. Il en resta bouche bée.
« Ils ont pris la petite… » lâcha-t-elle dans un sanglot.

Il n’eut pas le temps de répondre, Delafonsse avait déjà récupéré son téléphone.

« Ne t’inquiètes pas, déclara le leader de la SERC. Hito fait du bon boulot, ce sera rapide et propre. »

McBurnham voulut se lever et protester, mais Delafonsse le plaqua sur sa chaise.

« Tu ne vas quand même pas nous faire un scandale au milieu de tous ces gens ?
De toute façon, tu vas gagner, non ? Tu n’as donc rien à craindre… »

L’avocat regretta les choix qu’il avait faits depuis des mois. On ne rigolait pas avec la SERC, et il le savait. Il aurait dû voir venir toutes les pressions qu’il allait avoir à subir. Il devait maintenant absolument gagner. C’était sa seule option.

Barreau revenait déjà dans la salle, suivi de tout le cortège. Tout le monde regagna sa place. Le public semblait surpris par le peu de temps utilisé par les législateurs pour prendre une décision. Il se cachait quelque chose de louche derrière toute cette affaire.

Un silence de plomb tomba sur le tribunal. Une flamme crépitait dans les yeux de Clarkson. Il allait enfin pouvoir se décharger de sa culpabilité. Il allait également venger sa famille. Il était proche de la rédemption.

McBurnham sentit son cœur s’emballer. Il ne pensait qu’à une chose : s’enfuir, courir le plus vite possible pour retrouver sa famille. Mais il ne bougea pas, pétrifié par la peur et la haine. Il n’espérait désormais plus qu’une chose : un verdict positif du jury. C’était son seul espoir.

Barreau prit un peu de temps pour s’installer avant d’annoncer le verdict. Ces quelques secondes parurent une éternité pour les deux principaux protagonistes du débat. Tout le monde dans la salle retenait son souffle. Un filet de sueur glissa le long du nez de McBurnham. Clarkson remuait vivement sur sa chaise. Le marteau de la justice allait s’abattre… Reste à savoir de quel côté.

« Merci à tous pour votre attente, déclara Barreau en ouverture. Nous sommes arrivés à une décision à l’unanimité du cortège. »

Le législateur général s’interrompait longuement entre chacune de ses phrases. La salle était d’un silence total, presque irréel.

« Après avoir entendu les arguments des deux parties, nous en sommes arrivés à la conclusion que les I.A. doivent être considérées comme de formes de vie humaines. Ainsi, la loi LIA2 est abolie, et les I.A. disposent dès à présent des mêmes droits que les humains. Toutefois, le cortège a bien conscience des problématiques économiques que cela engendre. Comme évoqué par M. Clarkson, de nombreuses formes de vie ont été découvertes récemment dans les galaxies voisines. Certaines sont assez évoluées pour être utilisées dans les mines. Un projet de loi sera donc mis en route pour développer le commerce de ces nouvelles formes de vie, qui sont clairement inhumaines. Leur taux de reproduction très rapide permettra de compenser les pertes inévitables.
Ce sera tout. »

Toutes les I.A. présentes dans le public exultèrent.

« On a gagné, on a gagné ! »

Clarkson se leva vivement et cria dans leur direction :
« Non ! NON ! Vous ne comprenez pas… »

Il s’adressa ensuite à Barreau.
« Vous ne faites que déplacer le problème ! Vous êtes… »

Il assassina Barreau d’un regard enflammé. Il était hors de lui. Tous ses efforts n’avaient servis à rien. Les humains ne comprendraient jamais. Ils ne s’intéressaient qu’à leur profit, quitte à oppresser des milliers d’autres personnes.

Il se tourna vers McBurnham.
« Et vous… Vous les défendez ! Mais, qu’est-ce que… »

McBurnham était écroulé sur la table, en pleurs.

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