Une histoire d’eau

La dernière côte à monter. Mais loin d’être la plus simple à cause de son dénivelé. Au travers de la forêt, c’était un véritable mont qui se présentait devant leurs yeux. Et qui leur coupa les jambes. Certes, ils ne manquaient pas de courage, en dehors du plus petit d’entre eux qui se traînait comme une âme en peine depuis leur départ, mais cette dernière butte leur sembla un obstacle infranchissable.
— Ah oui quand même ! lança le Seigneur Palic.
Du haut de sa quarantaine d’années, il en paraissait aisément dix de plus, avec sa longue chevelure aussi grise que la robe d’un moineau. D’ailleurs, on ne le lui demandait jamais son âge. Du moins, on ne le lui demandait plus. Sa réponse était connue : « Mon âge ? J’ai fini de compter les années quand j’ai pris la place de mon idiot de père. ». C’était le prix à payer pour l’exercice du pouvoir dans ces contrées, car les soucis se multipliaient au fur et à mesure des années.
— Ça fait longtemps que je ne suis pas venu. C’était avec mon grand-père pour tout vous dire, lui raconta le druide de la région, Verdo. Mais, d’après mes souvenirs, oui c’était la dernière difficulté, ça ne fait que trois, quatre heures de marche. Ce n’est tout de même pas la mer à boire, et encore moins la terre à manger ! Ha ha ha ha !
Verdo n’était pas un mauvais bougre, et encore moins un mauvais druide. Il était écouté de tous, pour ses bons conseils, pour son savoir. En revanche, il l’était beaucoup moins lorsqu’il s’agissait de se montrer drôle. Ce qu’il faisait à longueur de temps. Au grand regret du conseiller du Seigneur Palic, un dénommé Messire Rédy, qui les accompagnait. Peu coutumier de sortir du château, il avait suivi celui qu’il servait sans poser trop de questions, mais sans montrer, non plus, d’enthousiasme. Lorsque Messire Rédy sortait de ses parchemins, il se sentait toujours mal à l’aise. Et les blagues continuelles du druide commençaient sérieusement à lui mettre les nerfs en pelote.
— Ça fait trois jours que l’on marche, dit-il, d’une voix grinçante. Que notre bon Seigneur vous suit et vous prend pour un guide…nous avons perdu une journée dans la forêt, car vous n’aviez plus l’idée du chemin à prendre ! Et là, vous fanfaronnez…
— Enfin Rédy, tu pourrais te montrer un peu plus courtois ! Le coupa Palic. Moi aussi, je suis fatigué, tu l’es, et notre ami l’est sans doute. Mais est-ce vraiment une raison pour être désagréable ? De toute façon, depuis que nous sommes partis, tu tires une tronche de trente lieues.
— Excusez-moi, Mon Seigneur, dit-il, d’un ton sirupeux. C’est juste que j’en ai plein les bottes.
— En dehors de tes registres, tu ne montres jamais la moindre brindille d’intérêt.
— Je fais ce pour quoi je suis fait. Et je le fais bien.
— Je n’ai jamais affirmé le contraire, mais pour une fois, justement, où je te sors de la poussière de tes bibliothèques et des réunions qui ne servent à rien, tu pourrais, au moins, avoir un peu de curiosité. La forêt est magnifique, on n’y met malheureusement plus les pieds, faute de temps. Profite un peu des paysages. Jamais les Dieux ne nous offrent pareille vision, sédentaires que nous sommes. C’est une aubaine, et c’est une aubaine que notre bon Verdo nous ouvre le chemin.
— Enfin, Seigneur, il s’est trompé par deux fois…
— Une forêt, ça reste une forêt, et les arbres se ressemblent tous, intervint Verdo calmement. Chacun a son histoire, sa vie propre. Même s’ils se ressemblent tous, il suffit de regarder leur écorce, de la toucher, et…
— Si votre connaissance de la forêt est telle que vous la décrivez, je me demande encore comment il était possible que nous nous perdions pendant une longue journée. Une longue journée à attendre de vous que vous trouviez des solutions ? L’interrompit Rédy qui n’avait, visiblement, pas digéré les heures d’errance de la veille.
Le Seigneur Palic posa une main sur l’épaule de son conseiller, et fit agiter l’index de l’autre devant ses yeux, pour le dissuader de continuer.
— Je t’ai dit de te montrer conciliant et tu te dois de l’être, par ordre de ton Seigneur, lui glissa-t-il.
— Mais, Mon Seigneur…
— Vous savez, Palic, je sais bien que votre conseiller ne me porte pas particulièrement dans son cœur, intervint Verdo en souriant. À défaut de le laisser de marbre, je dois le laisser de bois…Ah ah ah ah !
— Vous êtes incorrigible, rit Palic.
— Je n’aurais pas dit cela…Pathétique aurait été plus adéquat, grimaça Rédy.
— Je t’ai dit de te montrer plus courtois, je n’aimerais pas devoir te le redire, dit le Seigneur, les yeux grondeurs.
— Ce n’est pas grave Palic, il aime me taquiner. Je n’y vois rien de méchant.
— Il devrait surtout savoir où est sa place.
Le conseiller se sentit désespérément seul, abandonné même par celui qu’il servait avec tant de rigueur et tant d’affection.
— Ne le grondez pas outre mesure, sourit le druide. Si vous désirez le punir ici, il vous serait bien difficile de trouver un coin pour l’y coller…Ah ah ah ah !
— C’est sûr !
— Je me demande pourquoi je vous ai suivi tous les deux, soupira Rédy.
— Parce que, de une, tu n’avais guère le choix que de m’obéir. Et de deux, parce que ça te fait du bien de te rendre utile à la communauté.
Le conseiller dévisagea son maître, l’air vexé.
— Mon Seigneur, j’œuvre toujours dans votre sens. Vos paroles sont particulièrement blessantes. J’ai toujours travaillé et travaillerai toujours, avec beaucoup d’abnégation, et sans rechigner à l’effort.
— Mais je sais tout cela, je te sais fidèle, et je sais également que je peux compter sur toi, soupira Palic.
— Pourtant, à vous entendre…
— Tu entends ce que tu veux bien entendre, l’interrompit-il.
— Pourtant, à vous entendre, on pourrait croire que tout ce que je fais n’est pas suffisant, lâcha Rédy, apeuré de ce qu’il pourrait bien percevoir par la suite de la bouche de son Seigneur.
— Tu en es presque touchant mon pauvre ami, lui dit le druide, en continuant à sourire. Palic, votre conseiller se saignerait les veines pour vous. Mais, pour lui, ce ne serait pas une veine…Ah ah ah ah !
Rédy se prit la tête entre les mains. Son sentiment de solitude s’amplifiait au fur et à mesure que le soleil atteignit son zénith. Il se demanda s’il n’allait pas tomber, soit de fatigue, soit parce qu’il n’avait pas bu depuis plusieurs lieux, soit parce que les rires de Verdo résonnaient comme une insulte à sa propre intelligence.
— Blague à part, ne te mets pas dans un tel état, le rassura Palic. Si l’on t’a demandé de venir, c’est que je voulais que tu sois témoin aussi de la réussite qui nous attend. Et puis, j’ai pensé que cela te changerait vraiment les idées de faire autre chose. Sérieusement, rendre service directement aux gens, ça ne te met pas le cœur en joie ? Rédy ? Rédy ?
Ce dernier posa un genou sur un sol aussi sec que sa gorge.
— Je crois qu’il est déshydraté, suggéra le druide. Il n’a rien bu depuis des lustres.
— Ce n’est pas faute de l’avoir dit.
— Je sais bien, je lui ai même fait la leçon de morale, haussa des épaules Verdo. Allez, tenez…
À peine eut-il posé les yeux sur la gourde tendue, que l’assoiffé se précipita dessus sans demander son reste et sans prendre le temps de remercier son bienfaiteur. Dès qu’il l’eut terminée en totalité, il parvint à se remettre debout et à reparler.
— Si je n’ai pas pris le soin de boire, c’était pour faire des économies d’eau. Et vous savez bien, Mon Seigneur, combien les économies comptent pour moi. Et l’eau devient une denrée rare, surtout avec cette chaleur.
— Toujours calculateur comme ça ? sourit le druide.
— C’est cette qualité qui fait que mon intendance est de qualité, rétorqua-t-il. D’ailleurs, je tenais à vous signaler que les jours passés à chercher cette fontaine nous coûtent cher, tant à cause du prix de ce voyage, qu’aux nombreuses réunions décisionnelles auxquelles nous ne participerons pas.
— Le prix de ce voyage ? Ria Verdo. En dehors d’un peu d’eau et de viande séchée. Cela n’a pas dû vous coûter grand-chose, en dehors de l’usure de vos semelles.
— Justement, mon cher conseiller, toi qui es toujours aux faits des marchés, pourquoi crois-tu que nous sommes ici ?
— Pour aider les pécores ?
— Pardon ? gronda le Seigneur.
— Euh…Je voulais dire pour aider les paysans.
En effet, les paysans locaux, venant de tous les villages aux alentours du château, s’étaient réunis en assemblée exceptionnelle afin de mettre en exergue leurs difficultés quant à faire pousser le fruit de leur labeur. Et, après des délibérations qui durèrent bien trop longtemps au goût des participants, ils décidèrent d’envoyer leurs plus illustres représentants, en réalité les seuls à pouvoir s’exprimer dans un langage compréhensible, au château du Seigneur Palic. Ce dernier les reçut avec les honneurs, et les écouta avec attention. Car Palic était ainsi. Trop englué dans ses habitudes, il s’était décidé à apporter à chaque personne de ses terres le même soin qu’aux gens les plus illustres de sa cour personnelle. Au plus grand dam de son conseiller. La demande du peuple de la terre était simple, il fallait remédier à la sécheresse qui perdurait depuis plusieurs mois, rendant la pousse des plantes impossible. Palic en était bien conscient. En cette saison réputée pour sa douceur, les températures semblaient avancées de plusieurs dizaines de semaines. Les paysans s’en prirent aux Dieux, non sans leur manquer de respect. Dans un premier temps, Palic les calma, car il savait, par expérience, que blasphémer n’arrangerait en rien leur petit monde. Puis, avec une sagesse aiguisée, acquise lors des réunions improductives auxquelles il était convié, il leur promit de s’occuper personnellement de leur requête, et de faire appel à un parfait intermédiaire entre eux et les entités naturelles, en la personne de Verdo, pour l’aider à résoudre ce problème. Cela faisait quatre jours de cela. Quatre jours interminables pour les pauvres pieds du conseiller qui n’avait qu’une hâte, celle de rentrer afin de voir les piles de parchemins qui n’attendaient que lui pour être dépoussiérés.
— Oui, c’est dans un premier temps pour les aider. Mais, ce n’est pas tout. D’ailleurs, je m’étonne de ne pas te voir plus réfléchi, dit Palic. Si nous ne faisons pas pleuvoir dans les jours qui viennent, les moissons n’auront plus lieu d’être, et fruits ainsi que légumes vont atteindre des prix excessifs. Notre économie risque d’en prendre un coup. Ça ne peut pas te laisser totalement insensible.
— En plus, cela risque de mettre en péril les saisons de moisson à venir. Si pas de moisson, pas de grains, surenchérit le druide.
— Oui, ce n’est pas seulement un problème actuel, mais un problème pour le futur. Tu devrais te sentir privilégié de pouvoir enfin rendre un vrai service à ceux qui nous offrent leur loyauté.
— Ça me fait tout drôle de vous entendre parler de pécores et de loyauté, sourit entre ses dents, Rédy.
— Je ne voudrais vraiment pas faire appel à ce genre d’arguments. Tu me connais, je suis un grand calme. Mais, si tu traites encore les paysans de pécores, tu risques de retourner très rapidement au château, à coups de pied dans ton maigre arrière-train.
— Non, mais, pécores ou paysans, Palic, il faut bien avouer que cela n’a guère d’importance, souligna Verdo.
— Je ne disais pas ça méchamment…
— Je pense le contraire. Tu sais, mes cachots ne servent pas à grand-chose, mais pour toi, une nuit ou deux en leur sein te ferait le plus grand bien. Ne me pousse pas à faire ce que mon père faisait en permanence.
— C’est vrai que du temps de votre père, ils n’étaient jamais vides, dit le druide.
— Ne m’en parle pas, mon ami. Il les avait tant agrandis que, maintenant, je me retrouve avec toutes ces pièces inutiles. Un vrai fou furieux. Sans manquer de respect envers sa mémoire, dit-il, la main posée sur son cœur et en levant les yeux vers le ciel.
— C’est vrai qu’il était un tantinet rude, sourit Verdo.
— Aussi doux qu’un loup n’ayant rien avalé depuis plusieurs semaines. Pour ne pas dire totalement cinglé. Et je pense en disant ça, que ce n’est pas flatteur pour les loups que tu chéris tant.
— Un loup qui aurait eu très chaud en cette saison, souligna le conseiller.
— Les loups ont chaud eux aussi, mais de là à leur faire la peau…Ah ah ah ah !
Il se mit à rire tout seul, rejoint quelques instants plus tard par le Seigneur qui regardait la réaction de Rédy, livide.
— Sérieusement, c’est vrai qu’il fait chaud, poursuivit-il.
Il enleva alors sa capuche pour faire apparaître un crâne aussi lisse que la coque d’un œuf. Le druide était comme Palic, on aurait su lui donner un âge, mais pour une autre raison, il faisait beaucoup moins que son âge réel. Comme il le disait d’ordinaire, la nature avait fait de lui une plante grasse qui ne semblait jamais vieillir, malgré les saisons passées.
— Une petite pause serait-elle en train de s’imposer avant d’entamer la dernière montée ? suggéra le Seigneur.
— Ce ne serait pas de refus, soupira Rédy.
— On est d’accord, mais pas longtemps, il y a encore une belle trotte…

Malgré un soleil à son zénith, la forêt, d’un vert fort pâle, leur offrit quelques coins d’ombre, notamment en dessous des fougères gigantesques qui leur servirent de nid pour ces quelques instants. Chacun s’efforçait de prendre un peu de temps pour soi, histoire de se recentrer un peu. Palic pensait, non sans inquiétude, à la réussite de leur mission. Verdo regardait l’état de décrépitude des feuilles des fougères l’entourant, un étrange sourire aux lèvres. Quant à Rédy, il continuait à se demander combien d’argent était perdu depuis leur départ. Le Seigneur fut le premier à se lever. Et il le fit avec élégance, en bombant le torse. Cela faisait bien longtemps qu’il n’avait pas pris autant plaisir à se balader dans son fief.
— Allez, on y va, lança-t-il.
— Déjà ? s’étonna le conseiller.
— Ai-je l’air de plaisanter ?
— Votre Seigneur a raison. Il faut y aller si nous désirons atteindre la fontaine avant la tombée de la nuit.
— C’est juste que…
— Le cadre enchanteur de la forêt vous inspirerait-il à y fonder un futur foyer ? S’en amusa le druide.
— C’est vrai que c’est un endroit peu commun…comme j’en vois rarement en fait…
— Comme quoi, tu en arrives à apprécier notre petite escapade, dit Palic, dont l’enthousiasme ne pouvait être ébranlé.
— Petite escapade, petite escapade…Mon Seigneur, si partir quatre jours, sans compter le chemin du retour, n’est, pour vous, qu’une petite escapade, je me demande ce que cela doit être de partir pour une véritable quête.
— Une véritable quête ? Redemanda Palic, ayant peur d’avoir mal entendu. Mais par tous les Dieux…Rendre…
— Ne blasphémez pas, je vous en prie. Dans notre position, nous ne sommes pas en mesure de nous mettre à dos les hautes entités, lui conseilla Verdo, d’une voix basse.
— Remarque judicieuse, je t’en remercie. Donc, je te demandais, mon cher conseiller, si rendre service aux petites gens n’était pas assez noble pour être considéré comme une quête.
— J’imagine que oui, répondit-il d’une voix pareille à celle d’un enfant qui venait, tout juste, de se faire gronder.
— Alors, aurais-tu le plaisir de lever ton auguste fessier de cette mousse jaunie afin de remplir honorablement ton devoir ?
— Bien sûr, Mon Seigneur. Toute de suite, Mon Seigneur.
Il se leva sur le coup, et se dépoussiéra discrètement l’arrière-train, sans oser défier le regard nourri d’incompréhension de son maître.
— Si ce n’est pas tout de même dommage, souffla Palic.
— Bah, on y va alors, à moins que Rédy ne nous gratifie d’une petite ode à la forêt pour marquer combien il est heureux d’être avec nous.
— Sans vouloir être désobligeant, il me plairait assez de revenir ici, mais dans d’autres circonstances.
— Vous voyez, avec quelques efforts, on va pouvoir en faire quelque chose. Peut-être un poète pour la cour ? suggéra le druide avec ironie.
— Il est bon conseiller, je me vois mal lui donner des vers à réciter.
— Peut-être, mais en le forçant à boire une goutte ou deux d’hydromel, de verre en verre, et à force de gambader dans la forêt, il pourrait très bien trouver des vers afin de la glorifier dans l’une de ses réunions…Ah ah ah ah !
— Pff, fit Rédy de désespoir.
— Et il le fera sans se soucier des autres…Envers et contre tous ! continua Palic qui se prit lui aussi au jeu.
— Mon Seigneur, ne l’encouragez pas ! Je vous en conjure.
— Ne me dis pas que tu restes insensible à sa vivacité d’esprit ? Écoute, mon bon druide, si notre mission se termine par un succès, tu me feras le plaisir d’abandonner ta cahute en pleine nature pour t’établir dans mon château pendant quelques jours, en tant qu’hôte de marque.
— Préparez déjà de quoi m’accueillir ! lança le druide, en s’avançant vers la montée. Il me tarde de pouvoir m’asseoir à votre table.
Le Seigneur savait manœuvrer parfaitement un esprit étroit comme celui de Rédy. Si bien que, pour ne pas le laisser totalement de côté vis-à-vis de sa complicité évidente avec Verdo, il lui tendit la main pour poursuivre. Une main ferme et rugueuse. Qui fit que Rédy retrouva un peu de courage. Ils avancèrent alors, non sans mal, sous un soleil de plomb. Leurs vêtements ne respiraient pas la propreté tant la sueur se révéla être une compagne des plus poisseuses. Et le conseiller, alors qu’ils marchaient depuis trois longues heures à travers l’étroitesse de cette forêt vierge du passage des humains, ne put s’empêcher de leur faire remarquer.
— La première chose que je fais en rentrant est de brûler ces habits, dit-il avec un demi-sourire.
— Je crois bien que tu pourrais, dans ce cas, conserver le feu pour faire de même aux miens.
— Enfin, Mon Seigneur, mais ce sont les habits de votre défunt père.
— Tu parles de lui comme s’il était décédé la veille. Tu vis trop avec la nostalgie de l’époque ancienne.
— C’était une époque faste, notamment côté richesse. J’ai passé un temps incommensurable à étudier la comptabilité de votre père. C’était une petite merveille.
— Une petite merveille, car mon fou furieux de père se refusait à faire la moindre dépense. Pas de banquets. Pas de réceptions. Et dès que quelqu’un quémandait de l’aide, il faisait la sourde oreille.
— Permettez, mais n’était-il pas vraiment sourd ? s’étonna le druide.
— Si, de l’oreille gauche en particulier, mais il donnait l’impression, quand on lui parlait d’argent, de l’être encore aussi de l’autre côté.
— Jolie image, sourit Verdo.
— Parler de mon père en ces instants ne fait que me déprimer, poursuivit Palic.
— Nous n’aborderons plus le sujet, Mon Seigneur, lui promit son conseiller. La fontaine est-elle encore loin d’ici ?
— Tendez l’oreille, lui conseilla le druide.
— Ce que j’aimerais entendre par-dessus tout, c’est le bruit du vent dans ces feuilles. Un peu de vent ferait du bien.
— C’est vrai qu’il continue à faire lourd, même sous ces ombrages, dit le Seigneur, en portant sa main sur son front rempli de sueur.
— Tendez l’oreille. Si je vous dis cela, ce n’est pas pour rien, dit Verdo dont le regard se portait bien au-delà des arbres. La fontaine n’est qu’à quelques mètres de nous, regardez le plateau qui se dessine…Enfin, d’après mes souvenirs…
— Vos souvenirs qui remontent à quelques décennies, soupira Rédy, un peu défaitiste.
— Au lieu de te montrer impertinent, mon très cher conseiller, faisons comme il nous le dit.
Palic ferma les yeux afin de mettre le reste de ses sens en éveil. Il ressentit, comme jamais, la chaleur accablante qui reposait sur les épaules. Puis le vent. Très léger pour la saison. Quasi imperceptible. Enfin, le bruit d’une eau de source qui ruisselait discrètement. Qui avait presque honte de se manifester. Tel un secret que la forêt aurait souhaité conserver en son sein.
— Il y a de l’eau, non loin.
— Vous en êtes certain ?
— Oui, conseiller, c’est bien ici. Je le ressens.
— Que ressentez-vous ? De la magie ?
— Non, je sens que c’est ici, c’est tout. Tu sais bien que je ne suis guère porté sur les arts occultes.
— C’est ici ! lança le druide, triomphant.
— Vous ressentez de la magie druidique ? demanda Rédy.
— Non, mais c’est ici, dit-il en faisant quelques pas en direction d’un chêne séculaire sur lequel une mousse aussi épaisse qu’un tapis de luxe s’était déposée. Regardez cet arbre !
Ils s’approchèrent lentement. Autant les yeux du Seigneur étaient ouverts à toute découverte, autant ceux du conseiller se seraient volontiers fermés, de fatigue.
— Bah, c’est un arbre, rien d’autre, dit Rédy en s’épongeant le front.
— Vous êtes très observateur, ria Verdo.
— Et vous, très moqueur, rétorqua-t-il.
— C’est dans mon tempérament. Et puis, à nos âges, il nous serait bien difficile de changer.
— Paroles pleines de sagesse, sourit Palic. Je vous en prie, continuez…
— La première et unique fois que je me suis rendu ici, mon grand-père m’avait fait un mauvais tour…
— Ça va encore être passionnant…
— Mais, tais-toi donc ! souffla le Seigneur.
— J’étais tout petit à l’époque, et je l’avais suivi jusqu’ici…
— Ce qui n’est pas un mince exploit, souligna Palic. Excusez-moi, continuez.
— Il n’y a pas de mal. Donc, nous étions arrivés ici, et comme j’étais tête en l’air, comme tout enfant de cet âge, je regardais à droite à gauche, sans me soucier vraiment de mon grand-père. Les oiseaux, les bruits de la forêt m’émerveillaient. Je m’étais accroupi dans cette pente pour regarder un papillon posé sur une de ces fougères. Et quand je me suis relevé, il n’était plus là.
— Quoi ? Le papillon ? demanda Rédy dont l’esprit aurait tant voulu s’ouvrir à une enluminure plutôt qu’à ce récit.
— Cela t’arrive-t-il de suivre un peu ? Dès que ce n’est plus dans tes centres d’intérêt, tu papillonnes, lui lança Palic, un brin agacé.
— Ah ah ah ah, fort à propos si vous me le permettez.
— Merci…En fait, j’imagine que votre grand-père s’était dissimulé derrière cet arbre immense, histoire de vous faire peur, en sortant tel un démon à l’instant où vous vous y attendiez le moins.
— Presque. En fait, je ne me suis pas affolé. Je me suis assis et attendu. Quand il sortit de sa cachette, il m’a regardé, avec des yeux ronds, m’a félicité pour ma patience, et m’a foutu une rouste comme je n’en ai jamais reçue. Mais attention, pas la petite fessée. Une belle rouste, cul nu, qui a laissé la marque de ses doigts pendant plusieurs jours.
— Pourquoi vous a-t-il fait cela ? s’étonna Rédy, que la soudaine tournure du récit intéressa enfin.
— Oui, pourquoi ?
— Parce qu’il m’avait dit, redit, je ne sais plus combien de fois, que dans une forêt, la voix était plus importante que le reste. Que si l’on se sentait perdu, il fallait crier de toutes ses forces, dit le druide sans pour autant s’empêcher de sourire à l’évocation de ce souvenir d’enfance. Et il avait raison. C’est ce que je continue de préconiser à tous ceux qui s’aventurent dans la forêt sans la connaître.
— Donc, vous avez reconnu cet arbre, c’est tout de même exceptionnel, lâcha le conseiller en se rendant compte, trop tardivement, qu’il venait de le complimenter.
— Tous les druides ont parfaite connaissance de la nature, on pourrait donner, à chaque arbre croisé, un nom. Sauf que je ne connais pas assez de noms pour tous les nommer. Un seul coup d’œil sur leurs rides naturelles nous permet de nous en souvenir. Tous les druides ont cette faculté, c’est ancré dans nos racines, si je puis dire…Ah ah ah ah !
— Oh non…
— Pas mal du tout, ria Palic.
Il regarda alors les quelques mètres qu’il leur restait à gravir afin d’être, il l’espérait sincèrement, au bord de la fontaine de Bourontin. Et, alors qu’il avait fait preuve d’une patience exceptionnelle jusqu’à présent, son sang se mit à bouillir. Il avait hâte de la découvrir. Tant pour les siens que pour graver à jamais, dans le marbre de son esprit, son image.
— Je vous sens absent, Palic.
— Tout ce chemin…
— Tout ce chemin, en effet, dit Rédy dont les pieds auraient volontiers quitté le corps de leur propriétaire pour aller prendre un bon bain bien chaud.
— Je vous comprends, nous sommes proches du but, dit-il, en se retournant vers le sentier naturel.
— Êtes- vous sûr de votre fait ? demanda le conseiller, un peu inquiet. Je veux dire, ce sont de vieilles légendes, êtes-vous vraiment certain que l’eau de cette fontaine peut apporter la pluie dans ces contrées ?
— Comme toute légende, c’est ce que l’on raconte. Mais, rassurez-vous, mon grand-père m’a bien expliqué comment ce prodige peut avoir lieu. Il suffit de prendre un peu de cette eau et de la verser sur les terres infertiles.
— C’est ce que j’ai lu également dans nos vieux parchemins, souligna Palic.
— Le druidisme reste un art oral, je suis étonné que vous ayez encore ce genre de récit au sein de votre bibliothèque.
— C’est surtout l’œuvre de Rédy. Depuis qu’il est à mes côtés, il a mis tout son savoir afin de rendre à notre bibliothèque sa grandeur d’antan. Et autant dire, ce n’était pas une mince affaire.
— Oh que non ! s’exclama le conseiller qui se souvenait parfaitement de l’état des parchemins à son arrivée.
— Et bien, c’est tout à votre honneur, sourit Verdo.
— Sans écrits, point de savoir !
— Et sans savoir, point d’écrits, continua Palic. J’y pense, toi qui sais écrire comme personne, mon cher conseiller, que dirais-tu, à notre retour, et en cas de réussite, de mettre toute notre petite escapade sous enluminure ?
— Comment cela ?
— Les comptes, les réunions doivent te peser à force. J’aimerais que tu t’attardes un peu plus sur les histoires locales, les coutumes…
— C’est à creuser, dit-il, non sans intérêt, ce qui frémir le Seigneur d’étonnement. De toute façon, je suis votre serviteur et j’adhère à tout ce que vous me demandez.
— Il m’est avis que vous rechigneriez plus à la tâche si elle ne vous plaisait pas. Toutes ces feuilles vertes vous inspiraient-elles à en écrire sur d’autres ? demanda le druide, en se frottant le crâne.
— C’est tout à fait possible, dit le conseiller avec son premier véritable sourire de la journée.
Le druide et le Seigneur se dévisagèrent, ne sachant pas comment réagir devant cette si soudaine expression de joie.
— On ne va pas troubler ce « moment », glissa Palic à l’oreille attentive de Verdo.
— Excellente suggestion…
Ils gravirent alors la pente, en ouvrant le chemin, laissant le conseiller les suivre quelques pas derrière eux, un rictus de béatitude sur les lèvres. Un rictus qui les incommoda plus qu’ils ne l’eurent pensé.

Le druide ne leur avait pas menti. Dans une cuvette totalement naturelle, entourée d’une mousse verdie par l’humidité ambiante, l’eau ruisselait lentement et discrètement. Elle sortait d’un amas de pierres grises, disposées, semblait-il, à première vue, par la main des hommes, tant l’assemblage était régulier. Il régnait à cet endroit une douceur qu’ils auraient tant voulu rencontrer lors de leurs dernières heures de marche. Et le bruit léger de l’eau les invitait à prendre place sur les quelques rochers disposés autour de la source.
— La fontaine de Bourontin ! s’exclama Verdo avec fierté.
— Enfin, sourit Palic.
Ils firent quelques pas aux alentours, en prenant le temps de respirer les senteurs que la forêt leur offrait. Le mélange d’humus et de quelques fleurs blanches, poussant au pied des arbres, était une invitation à la rêverie.
— Rien n’a changé ici depuis ma dernière venue. La même image comme si elle était figée dans le temps.
— C’est ce qui rend les souvenirs encore plus beaux, dit le Seigneur, émerveillé par cette fraîcheur si délectable pour sa peau.
— Pour tout vous avouer, je pensais que ce serait plus…moins…enfin, qu’il y aurait un peu de magie. Là, cela ressemble juste à une autre fontaine, dit Rédy, déçu par ce qu’il voyait.
— La magie n’est pas toujours palpable facilement, lui lança Verdo.
— Crois-moi, mon cher conseiller, la magie est bien présente en ces lieux. Tu ne sens pas ce picotement qui te hérisse l’épiderme ? Il fait plus humide ici que dans n’importe quel autre endroit par lequel nous sommes passés.
— Il est vrai que c’est assez soudain, remarqua Rédy.
— Et l’on ne peut pas vraiment dire que ce soit la simple présence de cette fontaine. Ce n’est pas comme si un torrent de montagne passait par ici.
L’attention du conseiller se porta immédiatement sur l’eau si limpide et si claire que quiconque aurait désiré, en cette chaleur, y plonger les mains afin de s’en recouvrir la nuque.
— Est-elle potable ? demanda-t-il.
— Je n’en sais rien malheureusement, répondit Verdo qui s’accroupit sur le sol. Mais nous n’en avions pas bu avec mon grand-père.
— Donc, j’imagine qu’elle ne l’est pas.
— Je ne saurai vous répondre avec exactitude. Mais, par défaut, je vous déconseille d’en boire directement.
— Nous n’en boirons pas alors, dit Palic avec fermeté. C’est tentant, mais, autant éviter un retour difficile.
— Un retour difficile ? Que voulez-vous dire, Mon Seigneur ?
— Avec mon dégénéré de père, je me souviens m’être rendu, par une fois, chez l’un de ses cousins, dans les hauts monts de Ray-Dhya, plusieurs centaines de lieux au sud du château. Et, malgré ses multiples avertissements, j’ai bu une eau glaciale qui s’écoulait, à travers la roche, à quelques mètres de sa demeure…
Son visage, si ouvert jusque-là, se referma. De gêne.
— Que vous est-il arrivé ? insista le conseiller.
— Connaissez-vous, Rédy, ces montagnes ? Lui demanda le druide.
— Je crains que non.
— Sans vouloir entrer dans les détails, une telle eau froide agit sur l’estomac comme…Je vous laisse imaginer la suite…
Cette anecdote lui fit rappeler combien il était malade quand qu’un banquet s’éternisait, et que plats en sauce, viande épaisse, et fromages, dont l’âge n’était plus à demander, se succédaient.
— Excusez-moi, Mon Seigneur, dit-il, sincèrement. Donc, effectivement, nous ne tenterons pas d’y goûter.
— Il n’y a pas de mal…Bon, mon cher druide, éternisons-nous ici ou faisons-nous notre office ? lança-t-il, d’un ton décidé.
— On va se servir, dit Verdo en lui faisant un clin d’œil. Vous avez raison, il vaudrait mieux éviter cette partie de la forêt la nuit, et nous rendre rapidement en plaine.
Il se redressa, fit craquer quelques-uns de ses os en allant chercher dans le sac de toile qui leur servait de garde-manger, une gourde de peau pouvant contenir plusieurs litres de liquide. Il s’abaissa ensuite et plongea ses mains dans la fontaine. L’eau était d’une fraîcheur envoûtante pour des voyageurs ayant tant marché. Il s’en amusa.
— Elle est aussi froide que la rosée du matin.
— Regardez ! Avez-vous vu la couleur de la terre ? s’étonna Rédy.
— Ces sédiments couleur orange ?
— Oui, Verdo, je n’ai jamais rien vu de tel. Cela me fait penser à ces épices qui viennent de l’est du pays, vous savez celles qui donnent aux aliments un côté beaucoup plus fort.
— Ah oui, je vois à quoi vous songez. Oui, c’est vrai. Je vous déconseille d’en manger, sourit le druide.
— Me prenez-vous pour un sot ?
— Si vous étiez un seau, on vous remplirait volontiers de cette eau, dit-il en plongeant sa gourde.
— Tu penses réellement que cela suffira ? demanda Le Seigneur, en riant de cette dernière remarque.
— Avec cette contenance ? Oui, il suffira de la verser dans l’un des champs concernés par cette sécheresse pour qu’en un rien de temps les nuages apparaissent. Le reste viendra des Dieux. Sans leur soutien, point de pluie.
— J’imagine que vous savez ce que vous faites.
— L’important est surtout d’y croire. Et moi, personnellement, j’y crois, dit solennellement, Palic.
— Moi également, ces légendes sont surtout faites pour être répétées. Et un druide comme moi ne peut se permettre de ne pas y croire !
— De toute façon, nous aurons au moins tenté cette voie, qu’importe véritablement son issue.
— Puissiez-vous dire vrai, dit Rédy, en se retournant vers la pente qui ne demandait plus qu’à être dévalée. Et, puisse notre retour être plus court que notre venue.
— Ça, ça ne dépend que de la taille de vos jambes, ria Verdo, à gorge déployée.
— Vous pouvez vous moquer de moi tant que vous le voudrez, mais pas de mon physique !
Il lui tardait réellement de rentrer dans ses propres appartements afin de dormir, tant il se sentit si soudainement fatigué. Mais, se reposer du sommeil du juste demeurait un luxe encore lointain.

Palic insista fortement, sur le chemin, pour régler au plus vite le problème des paysans. Le Conseiller tenta bien de le raisonner. En vain. Le Seigneur désirait répondre à leur souhait sans attendre. Si bien que, lorsqu’ils quittèrent la forêt épaisse et étouffante, ils se dirigèrent non pas vers le château, mais vers la bourgade la plus proche, où l’un des représentants des paysans, le plus influent, vivait. Rédy eut bien essayé de mettre en avant le protocole nécessaire à la réception d’un Seigneur, et les honneurs qui en découlaient, mais Palic n’en avait cure. Il rétorqua, en effet, qu’il n’avait pas besoin d’un accueil triomphal en accomplissant ce qu’il lui semblait être naturel. En outre, il affirma qu’il se sentait, depuis quelques années, trop éloigné de ses gens et qu’il devait y remédier en adoptant la simplicité qui le caractérisait.
Dival était un petit village, d’une centaine d’âmes tout au plus, située à quelques lieues de leur château. Les habitants disaient ne pas y vivre vraiment, ils disaient simplement y travailler. Car la bourgade n’avait pas la majesté de certaines cités plus cossues. Elle était devenue, au fil des saisons, un simple regroupement de paysans, qui avait la terre comme seule préoccupation. Une terre aussi noire que le charbon qui, jusque-là, leur avait donné beaucoup de ses bienfaits. Jusqu’à la sécheresse qui la rendit infertile pour certains, maudite pour d’autres.
Lorsqu’ils parvinrent à ses portes, seul un petit garçon s’amusant avec une branche les accueillit. Dès que ce dernier posa les yeux sur les arrivants, son regard se fixa immédiatement sur le Seigneur, portant une armure de cuir et un collier lourd fait des gros anneaux en or massif. Même sans jamais l’avoir rencontré, il savait qui il était réellement. Il prit alors ses jambes à son coup. De panique. Sans dire un mot.
— Quel accueil ! pesta Rédy.
— Il a eu peur, et ce n’est qu’un enfant, dit Palic calmement. À sa place, tu aurais agi de la même manière.
— Je suis sûr que vous auriez couru beaucoup plus vite, blagua Verdo.
— Il est sans doute parti quémander une figure locale afin d’annoncer notre présence.
Le petit garçon ne le fit point mentir, il revint, quelques instants plus tard, accompagné d’un fort gaillard nommé Klin, le chef de cette communauté paysanne que le Seigneur avait déjà rencontré lors de sa venue au château, et de cinq autres paysans extirpés à première vue de leur labeur tant leurs vêtements portaient l’odeur du foin.
— Hé bien ? Mon Seigneur, qu’est-ce que vous foutez là ? Lui lança Klin qui ne pouvait difficilement cacher sa surprise. Comment on dit déjà…euh…c’est un honneur ! J’pensais que le mioche, il disait des conneries !
— Un peu de manière, imbécile, tu t’adresses quand même au Seigneur de tes terres, dit Rédy, froidement.
— Un peu de manière, également, mon cher conseiller, tu t’adresses à un représentant des paysans. Donc, je te prie d’y mettre certaines formes.
— Et le druide en plus ! continua Klin de plus belle avec une voix si forte qu’il donnait l’impression de vouloir haranguer les foules. Ça en fait du monde ! Faut fêter ça ! Ça n’arrive pas tous les jours ! Verdo, c’est ça ?
— Vous avez une bonne mémoire. Je ne suis passé ici que deux fois…
— Bah, faut dire qu’un grand bonhomme comme vous, toujours avec une capuche, qui peut parler aux animaux, ça marque un homme !
— Le jour où je serais capable de parler aux animaux, mes confrères druides risquent de me jalouser, ria-t-il. Ce n’est clairement pas une faculté offerte par la profession ou par les Dieux.
Klin se mit à rire à son tour. Certes, il n’avait pas compris un traître mot de ce que Verdo voulait dire. Mais, il rit quand même, par politesse, et parce ce qu’il ne voulait pas passer pour un demeuré.
— Ça fait bizarre de vous voir ici, en tout cas, pas vrai les gars ?
Les paysans se regardèrent, ne sachant pas vraiment qui ils avaient devant eux. Et certains rictus malhabiles teintés d’amabilité couplée d’ignorance firent leur apparition sur leurs visages marqués par la fatigue.
— Ça se fête ! reprit-il, sans se soucier des raisons de leur venue.
— Vous ne manquez pas d’enthousiasme, fit remarquez Palic. Certains de mes compagnons devraient en prendre de la graine, n’est-ce pas mon cher conseiller ?
— Très bons mots si je puis me permettre, sourit Verdo.
— Pardon ?
— Parler de graine devant ces paysans, je trouvais cela subtil.
— Ah ? Je dois avouer ne pas avoir fait attention. Bon, j’imagine, Messire Klin, que vous savez pourquoi je suis là.
— Bah, c’est une visite, non ? demanda le paysan, toujours aussi surpris.
— Mais encore…, soupira Rédy, visiblement aussi à l’aise en milieu rural qu’en milieu forestier.
— Oui, mais elle est un peu spéciale cette visite, fit remarquer Palic.
— Vous venez pour une fête ? Une fête spéciale ?
— Pardon ?
— Oui, la fête de la nouvelle saison, mais, vous êtes en retard. C’était déjà il y a…pff…je ne sais plus, quinze lunes ?
— Étonnant qu’il sache compter jusque quinze, dit Rédy entre ses dents, vexé de ne pas avoir été présenté.
— La fête de la saison nouvelle avait lieu il y a vingt-trois lunes, dit posément Verdo.
— Ah ? Vous savez, moi et l’alphabet…, haussa, des épaules, le paysan.
Le Seigneur se retourna instinctivement vers son conseiller, puis vers le druide, et ne trouva dans leurs yeux qu’incompréhension. Ils savaient tous trois que le terrain était aussi glissant qu’une bouse encore fraîche. Palic avait rencontré maintes et maintes gens depuis sa nomination, et avait toujours su faire entendre raison même aux plus récalcitrants et aux moins gâtés par les Dieux. Il décida alors de parler lentement, avec des mots simples, en faisant appel à la mémoire fortement sélective, de son interlocuteur.
— Vous êtes venus à mon château, il y a quelques jours. Vous en souvenez-vous ?
— Votre château ?
— Oui, l’encouragea-t-il d’un hochement de la tête. Vous y êtes venus, en masse d’ailleurs, avec les représentants d’autres cités paysannes. Et vous m’avez parlé de vos malheurs.
— De nos malheurs ?
— La sécheresse.
— La sécheresse ?
— Vos terres ne donnent plus rien à cause du soleil, dit-il avec un flegme que ses compagnons trouvèrent admirable en ces circonstances.
— Oui, nos terres, répéta Klin dont la concentration ne se résumait plus qu’à un fil presque coupé.
— Vous ne pouvez plus les cultiver, dit Verdo qui vint à l’aide du Seigneur.
— Oui ! Je me souviens ! Oui, c’est une honte ! Les Dieux nous ont abandonnés ! Et notre Seigneur ne veut pas nous écouter !
Il déclama ses dires comme un enfant récitait un texte appris sur le bout de ses doigts.
— C’est ce que vous et vos confrères m’aviez dit, en effet, reconnut Palic, soulagé. Je vous ai entendu, et entièrement compris. Voici donc la raison de ma présence en ces lieux.
— Ce n’est pas trop tôt, dit Rédy dans sa barbe naissante.
— Vous êtes venu voir par vous-même, c’est ça ?
— Non, je vous faisais entièrement confiance sur ce point. Je suis venu pour régler les soucis auxquels vous faîtes face.
— Z’allez faire quoi ?
— Vous aider ! s’exclamèrent Verdo et Rédy en chœur.
Leur voyage de retour avait été éreintant. Ainsi, se perdre dans de telles explications leur fut de trop. Ils auraient donné toute leur fortune afin que le paysan se montre plus à la hauteur de l’événement. Et leurs habits trempés par la sueur parce qu’ils en avaient assez de sentir leur propre odeur.
— En faisant quoi ?
— Je vous déconseille vraiment de tenter de lui expliquer, dit Rédy, en s’approchant de son Seigneur.
— Bizarrement, je suis bien de son avis, dit Verdo.
— Les Dieux ne leur ont pas tout donné, Mon Seigneur.
— Je ne sais pas si les Dieux les ont oubliés, mais il est certain, Palic, que devoir expliquer, si cela réussit bien entendu, le pourquoi du comment ne sera pas aisé. Ils sont trop terre à terre, si je puis dire…
Même s’il entendit parfaitement ces conseils, le Seigneur n’écouta pas. Cela aurait été manqué de respect à ces gens, tout aussi terre à terre qu’ils fussent.
— Nous avons marché longuement, traversé la forêt sous un soleil moqueur, pour ramener ceci, dit-il en faisant un geste vers Verdo qui comprit immédiatement ce qu’il avait à faire.
Ce dernier sortit la fameuse gourde contenant l’eau qu’ils espérèrent véritablement dotée d’une aura, devant le parterre de paysans qui la regarda en se demandant en quoi elle pourrait leur être si bénéfique.
— C’est une eau qui, d’après ce que nous savons, est sacrée, continua-t-il solennellement et en articulant du mieux qu’il pouvait.
— On a déjà essayé d’arroser, Mon Seigneur, et croyez-moi avec plus d’eau que vous en avez là ! s’exclama Klin, déçu. On a pris des seaux, nous…
— Il en fait un beau de sot, grimaça Rédy.
— Vous voyez, vous commencez à faire de l’humour, l’encouragea Verdo. Tout n’est donc pas perdu.
— Taisez-vous, tous les deux, je vous en prie, les coupa Palic.
Visiblement, il n’avait fait qu’entrapercevoir la dernière difficulté qui l’attendait, et les heures et les heures de marche effectuées lui parurent ô combien plaisantes en comparaison. Il était un Seigneur, et un Seigneur se devait de mettre certaines formes quand il s’agissait de s’exprimer. Mais, devant Klin, il se dit qu’un peu d’autorité ne serait pas de trop pour parvenir à ses fins.
— Conduisez-nous à votre champ.
— Maintenant ?
— Sans plus tarder, dit-il, sèchement.
— Pourquoi donc ?
— Vous verrez.
Klin se retourna vers ses frères laboureurs cherchant leur approbation. Ils avaient beau se regarder l’un l’autre, n’ayant guère suivi le fil si fin de la conversation, ils ne purent lui être d’un quelconque secours. Abandonné par ses pairs, et voyant que le Seigneur ne se montrait guère enclin à discuter, il leur indiqua le chemin.
— C’est par là, dit-il, en désignant du doigt une vaste étendue où de petites tranchées régulières parcouraient la terre sèche.
— Très bien, nous vous suivons, dit le Seigneur.
Il pria tous les Dieux qu’il connaissait afin que tout se passe comme prévu. Ses compagnons se montrèrent moins pessimistes. Verdo demeurait certain de leur réussite. Quant à Rédy, qu’importait réellement la suite, il ne souhaitait plus qu’une chose : rentrer au plus vite. Pourtant, lorsqu’ils arrivèrent au pied du champ, leurs cœurs battaient à l’unisson. Surtout quand ils s’attardèrent sur l’état désolant de cette terre infertile. Tout semblait dévasté, comme si des soldats étaient passés plusieurs fois à cet endroit, piétinant tout sur leur passage.
— Voilà…Plus rien ne pousse ici depuis des mois, dit Klin en se pinçant les lèvres.
— C’est limpide, dit Palic.
— Comme de l’eau finalement, tenta timidement le druide.
— C’est vrai que c’est inquiétant, reconnut Rédy. Si la situation n’est pas rétablie, les marchés risquent d’en pâtir.
— Les marchés et les marchés, souligna le Seigneur sans aucun trait d’humour.
— Tout à fait exact, Mon Seigneur.
— Z’allez pouvoir faire quelque chose ?
— En tout cas, nous sommes venus pour essayer quelque chose, dit Verdo.
— Hein ? s’exclama le paysan qui était le seul de ses pairs à s’accrocher aux quelques brides de mots qu’il comprenait.
— Verdo, je te laisse faire.
— Entendu Palic, poussez-vous un peu, je vous prie.
— Pourquoi ? Existe-t-il un risque ? s’inquiéta le conseiller.
— Risque pour vous ? Aucun…le seul véritable ennui, ce serait que cela ne marche pas.
Ils s’écartèrent tous, créant, sans le vouloir, un cercle autour du druide. Ce dernier s’accroupit près de la terre qui lui offrit un visage aussi ridé que celui des plus vieilles tisseuses de la région. D’un geste sûr, il ouvrit la gourde et n’en déversa que quelques gouttes qui s’insinuèrent dans les rigoles très rapidement.
— Il n’y a pas de cérémonie ? demanda Rédy.
— De cérémonie ? Non, il n’y a rien de spécial à fêter.
— Je veux parler d’un cérémonial, avec des incantations, ce genre de rituels ?
— Nous ne sommes pas des mages, pas besoin de tous ces artifices. D’ailleurs, cela ne changerait rien.
— Pas de prières ?
— Les prières sont pour les prêtres. Si je devais prier quelque chose, ce serait de me laisser faire mon travail tranquillement, sourit-il, en reversant un peu du contenu de la gourde.
— Laisse-le, mon cher conseiller, il a raison. Il a déjà vu son grand-père manœuvrer de la sorte, c’est le seul à connaître ces secrets séculaires.
— Messires, les interrompit Klin. J’crois pas que ça soit assez pour faire pousser même un pissenlit. Si vous voulez, on vous apporte des seaux d’eau.
— Mais, taisez-vous donc ! lui lança le druide, un tantinet énervé en se relevant. Pas possible de se concentrer dans ces conditions. Il faut que…bref, pas le temps de vous expliquer…
Il déposa la gourde sur le sol en y remettant le bouchon, ferma les yeux et essaya de ressentir les changements au sein de son environnement. Ils étaient imperceptibles dans un premier temps, la chaleur demeurant. Mais, au bout de quelques secondes, l’air commença à s’épaissir, un vent léger se mit à se lever. L’humidité gonfla chaque brise, et la fraîcheur se fit si soudaine qu’ils crurent n’avoir pas quitté l’endroit où la fontaine de Bourontin reposait.
— Qu’est-ce que…, commença Le Seigneur en levant les yeux vers le ciel.
— Ça arrive ! beugla Verdo dont l’enthousiasme grandissait au fur et à mesure que le ciel se remplissait d’ombres.
— Ce n’est guère croyable, dit Rédy, stupéfait. On dirait que…
Le conseiller n’eut point le courage de terminer sa phrase tant il était absorbé par les transformations s’opérant au-dessus de leur tête. Plusieurs cumulus se formèrent pour défier le bleu persistant. Puis, la lumière du soleil ne devint plus qu’un lointain souvenir. L’astre se faisait chasser d’une place qu’il occupait depuis des semaines. Tous avaient les yeux fixés sur ce plafond naissant.
— Par tous les Dieux ! s’écria Palic.
Les paysans reculèrent, en posant les mains sur la tête, de peur que le ciel s’effondre sur eux. Les rumeurs les plus folles avaient pour habitude de circuler, et ils craignaient tout acte de magie. En réalité, ils craignaient tout acte qu’ils ne comprenaient guère.
Une pluie fine et légère se mit à tomber, tourbillonnant à certains endroits, aidée par un vent qui se rappela à leur existence.
— Ça marche ! bondit Verdo de joie. Palic, ça marche !
— En effet, c’est…je ne trouve pas les mots.
— Mon Seigneur, tous ces efforts n’auront pas été vains, dit Rédy, ravi de la tournure que prenaient les événements. Vous avez fait de grandes choses pour eux, et ils vous le rendront par leur gratitude.
— Messires, je vous avais promis la pluie, et la pluie est là, dit le Seigneur, d’un ton très solennel. Vos cultures auront bien lieu cette année !
Klin s’avança timidement vers lui, en baissant les mains de son crâne. Son visage n’était que le mélange de la crainte et de la joie.
— J’sais pas trop quoi dire…comment c’est possible ?
— Ce serait trop long à vous expliquer.
— Il est parfois bon de ne pas trop en savoir plus, sourit Verdo.
— On n’a rien à vous donner, regretta le paysan.
— Un simple « merci » suffira amplement.
— Ou un endroit où s’abriter, proposa le druide.
— Avec un p’tit truc de chez nous ?
— Un petit truc de chez vous ? Redemanda Rédy, un peu inquiet.
— Un alcool de patates ! Ça vous fait tout chaud en dedans !
— Mon Seigneur, c’est une infection…, glissa le conseiller.
— Ce ne serait pas de refus, répondit Palic qui lui lança un regard noir. C’est une bien trop grande offrande par rapport au travail accompli. Nous vous suivons.
Klin fit une révérence pour le moins maladroite, en faisant craquer ses genoux, et ouvrit la marche en direction de sa propre ferme, située à quelques mètres de là. Le petit groupe le suivit, en dehors de Rédy qui était quelques pas derrière eux, les pensées fixées sur l’économie liée à l’agriculture qui allait reprendre de l’essor. Lorsqu’il se décida à courir pour rattraper les autres, il ne fit guère attention à la gourde laissée par inadvertance à ses pieds, et il l’écrasa. Le bouchon sauta pour déverser son contenu sur la terre légèrement humide.
— Et merde ! cria-t-il.
Palic se retourna instantanément, dès que la pluie se fit plus intense. Le ciel, jusqu’alors grisâtre, mit son habit de noir, et s’ouvrit de part en part. Des éclairs firent leur apparition dans un fracas assourdissant. Et les quelques gouttes, qui tombaient jusque-là, prirent une lourdeur tout autre, se transformant en de véritables fils d’eau.
— Par les Dieux, qu’est-ce que vous avez fait ?
— Ce n’est pas possible ! Vous l’avez totalement vidée ! hurla le druide, de désespoir.
— Est-ce grave ? demanda Palic, anxieux.
— Très…d’après mes souvenirs, il n’existe qu’un moyen pour annuler ce que les Dieux ont décidé.
— Lequel ? Je vous en conjure, dites-le-moi !
— Il faut retourner à la fontaine, reprendre de l’eau, la faire chauffer, et la reverser au même endroit. Du moins, c’est ce que j’ai cru comprendre des propos tenus par mon grand-père.
— Bougre d’imbécile de conseiller ! brailla le Seigneur d’une voix si forte qu’elle effraya les paysans.
— Ce ne sera qu’une marche de plus, le tempéra Verdo. Et vous verrez, ça marchera encore une fois ! Ah ah ah ah !
À l’évocation de leur prochaine expédition, toujours en compagnie de leur guide, Rédy ne put s’empêcher de crier, de désespoir, en regardant le ciel déverser sa si douloureuse offrande.

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